Manche

Passer le Raz Blanchard : fenêtres et conseils

Fenêtre d'étale, règle vent contre courant, balisage, port de secours, matériel : ce qu'il faut verrouiller avant de s'engager dans le Raz Blanchard.

Fiche navigation pour plaisancier aguerri qui prépare un passage du Raz Blanchard entre Cap de la Hague et Aurigny. Pointes de courant mesurées jusqu'à 12 nœuds en vive-eau d'équinoxe, fenêtre d'étale courte (souvent 15 à 20 minutes exploitables autour du slack), règle vent contre courant à ne pas négocier, port de secours à Cherbourg à 17 MN à l'est. Chiffres vérifiés en avril 2026 sur Wikipédia, Bateaux.com, Figaro Nautisme Meteoconsult, CROSS Jobourg et les retours Hisse et Oh.

Ce n'est pas un article pour débutant. Si vous vous demandez si votre bateau passe, la réponse est probablement non en vive-eau et oui en morte-eau par vent faible aligné. Lisez ce qui suit avec la carte SHOM 7158L sous les yeux, l'annuaire des marées ouvert et Windy à portée de clic.

Le décor : pourquoi ce passage concentre autant d'attention

Le Raz Blanchard est le bras de mer qui sépare le Cap de la Hague, pointe nord-ouest du Cotentin, de l'île anglo-normande d'Aurigny (Alderney en anglais). Largeur d'environ 8 MN entre la pointe Quénard sur Aurigny et le rocher du Gros du Raz sur lequel est posé le phare de la Hague. La zone est réputée pour concentrer un des courants de marée les plus puissants d'Europe, aux côtés du Pentland Firth écossais et du Saltstraumen norvégien.

Les chiffres font comprendre pourquoi tout le monde en parle. En vive-eau ordinaire, le flot porte au nord à 8 ou 9 nœuds. En vive-eau d'équinoxe, avec un coefficient de 110 à 118, les mesures scientifiques dépassent 5 m/s, soit plus de 10 nœuds soutenus, et les pointes locales atteignent 12 nœuds entre le Gros du Raz et la Basse Bréfort. Le jusant, lui, porte au sud à 4 à 9 nœuds selon le coefficient. À titre de comparaison, un voilier de 10 m avance à 6 nœuds en croisière. Un courant qui fait presque le double de votre vitesse n'est plus un courant : c'est une rivière en crue dans laquelle vous êtes un bouchon.

La zone est balisée au nord par la bouée cardinale ouest de la Basse Bréfort, positionnée près d'Omonville-la-Rogue. Attention : cette cardinale est régulièrement repositionnée selon l'évolution des bancs de sable, et il n'est pas rare qu'elle dérive d'environ 1 MN par rapport à sa position de catalogue. On ne navigue pas au Raz en comptant sur une bouée posée à la carte : GPS, radar et cap compas restent la base.

La fenêtre : viser l'étale, pas le mi-courant

Le passage du Raz se planifie à l'heure près. L'étale dure officiellement entre 10 et 30 minutes selon les cycles, mais dans la pratique la fenêtre réellement calme où le courant est sous 2 nœuds tient rarement plus de 15 à 20 minutes. Deux étales par cycle : l'étale de pleine mer (bascule du flot au jusant) et l'étale de basse mer (bascule du jusant au flot).

Les horaires se lisent à Cherbourg et se corrigent pour la zone du Raz. Règle de pouce utilisée par les écoles de la région : pour un passage du sud vers le nord, il faut se présenter au travers du phare de la Hague environ 3 heures avant pleine mer Cherbourg, c'est-à-dire vers la fin du jusant, quand le courant sud faiblit. Pour un passage nord-sud, on vise plutôt 3 heures après pleine mer Cherbourg. Ces chiffres sont donnés par Bateaux.com et confirmés par les habitués de Hisse et Oh. Ils varient selon la route choisie, l'inshore ou l'offshore.

Ne pas confondre étale à Cherbourg et étale au Raz. L'eau change de sens au Raz avec 1 à 2 heures de décalage par rapport à Cherbourg selon le point exact et le coefficient. Les tables de courant SHOM et les logiciels de routage type SquidSail ou qtVlm sont les seuls outils fiables pour caler l'horaire. Un écart de 30 minutes, c'est une réussite ou un échec.

La route côtière via Goury tire parti des contre-courants qui longent la côte française. On part une heure avant pleine mer de Cherbourg, on reste près du rivage, on arrive au nord du phare de la Hague pile à l'étale. L'anse de Goury, juste au nord du phare, offre un mouillage d'attente sur fond rocheux de 3 à 5 mètres. Pas très sûr par vent d'ouest, utile par temps calme et conditions de marée serrées. Prévoyez une aussière à terre sur un anneau si vous êtes seul sur place.

La règle qui sauve la mise : vent contre courant

Un courant de 10 nœuds par vent faible aligné, ce n'est pas dangereux. C'est inconfortable, impressionnant, parfois stressant, mais la mer reste maniable. Un courant de 5 nœuds par 25 nœuds de vent opposé, ça peut être mortel pour un voilier de croisière de 30 pieds. Tout le Raz tient dans cette phrase.

La mécanique est simple. Quand le vent souffle dans le sens opposé au courant, les vagues se raccourcissent, se redressent, et cassent. On passe d'une mer longue de 1,5 m qui berce à une mer courte de 2 à 4 m de creux, avec des longueurs entre crêtes inférieures à 50 m. Des vagues verticales, nerveuses, qui déferlent. C'est ce que les marins appellent localement la casse du Raz. Elle massacre l'équipage au bout de 20 minutes, fait décrocher le pilote automatique, vide les équipets et décroche parfois les embases de moteur.

La règle pratique : vent contre courant au-dessus de 3 Beaufort (environ 15 nœuds), on renonce. Vent contre courant à 4 Beaufort (20 nœuds), c'est non pour un voilier de moins de 11 m et non pour un semi-rigide de plaisance quelle que soit la taille. Vent contre courant à 5 Beaufort (25 nœuds), on reste au port même avec un 40 pieds solide. Ces seuils sont ceux des habitués, pas ceux d'un règlement.

Vent portant avec le courant, en revanche, la bascule se fait sentir. Par vent de sud-ouest 20 nœuds établi et courant de flot (nord), la mer s'aplatit, le bateau surfe presque et on passe le Raz en une heure montre en main entre Goury et la Basse Bréfort. Ce sont ces conditions-là qu'on cherche.

Le port de secours : Cherbourg à portée

Si la météo tourne ou si le moteur lâche au mauvais moment, il faut un plan B opérationnel. Le plan B s'appelle Cherbourg. Le port de plaisance de Chantereyne est à environ 17 MN à l'est du phare de la Hague, 1 500 places dont plusieurs centaines réservées au passage, ouvert 24h/24 en saison, VHF canal 9. Tirant d'eau dans l'avant-port : 6 m à basse mer, aucun souci d'accès. C'est le seul vrai refuge de la façade nord Cotentin : Omonville est minuscule et houleuse, Diélette est plus à l'ouest et demande lui aussi un calcul de courant.

Avant de s'engager dans le Raz, on note mentalement la route retour vers Cherbourg. Si le vent force de 5 à 7 Beaufort en 30 minutes (ce qui arrive), on fait demi-tour et on se laisse porter par le jusant ou un cap à l'est avec 2 à 3 heures de mer pour atteindre l'abri. Le choix se fait avant, pas pendant.

Pour la veille, le CROSS Jobourg est votre interlocuteur. Canal 16 pour l'appel, canal 80 pour les bulletins météo diffusés à 7h33, 16h03 et 19h33 heure locale sur la zone Cap de la Hague à Penmarc'h. Avant de lever l'ancre : écouter le bulletin en entier, noter les avis de coup de vent en cours. Le CROSS Jobourg couvre aussi la surveillance du trafic du DST du Pas-de-Calais et du rail d'Ouessant ; c'est un centre actif, la VHF répond vite.

Matériel et préparation : ce que je vérifie avant chaque passage

Une check-list stricte vaut mieux qu'une bonne mémoire.

  • Moteur d'appoint ou diesel principal vérifié, filtre à gasoil propre, plein au-delà de 75% (le Raz se fait au moteur pour la plupart des voiliers de moins de 12 m, la voile seule est réservée aux conditions idéales et aux skippers qui connaissent).
  • Gilets de sauvetage ajustés et enfilés avant d'entrer en zone, pas au moment du choc. Longes pour tout l'équipage si voilier.
  • VHF fixe allumée sur canal 16, VHF portable en backup dans la poche du chef de bord. Numéro du CROSS Jobourg noté : +33 2 33 52 72 13.
  • Radeau de survie à poste, accessible : voir la fiche sur le choix et la révision d'un radeau.
  • Balise de détresse 406 MHz enregistrée et testée récemment, voir le détail sur EPIRB et PLB.
  • Annuaire des marées SHOM 2026 (ou app Navicarte / SHOM) avec les heures de Cherbourg cochées pour la journée.
  • Logiciel de routage avec courants (qtVlm, Weather4D, SquidSail) et vérification de la météo sur au moins deux sources, par exemple Windy et Météo-France. Les bases bases de la météo marine restent la fondation du bon passage.
  • Carte papier SHOM 7158L à jour, crayon 2B, règle Cras, compas à pointes sèches. En cas de panne d'électronique dans le Raz, on ne bricole pas.
  • ASN programmée sur la VHF fixe avec MMSI valide, pensez à vérifier la pile du transpondeur si AIS : détails sur ASN et MMSI VHF.

Le plein de gazole mérite un mot. Le Raz passe souvent au moteur, ou moteur plus voile, à 5 ou 6 nœuds surface. Si un bout passe dans l'hélice pendant le franchissement, vous devenez un bouchon. On vérifie que les écoutes de foc sont lovées sur le pont et que les aussières n'ont pas glissé à l'eau. Un mousse à l'avant qui surveille, c'est classique, utile, un peu vieille école mais efficace.

Trois pièges typiques que j'ai vus en 15 ans

Le premier : partir à l'heure prévue sans recalculer avec le coefficient réel du jour. Un passage qui marche parfaitement à coefficient 50 se transforme en piège à coefficient 95 car le courant doublé décale la fenêtre d'étale d'une vingtaine de minutes. On recalcule toujours sur le coef du jour, pas sur un souvenir de l'été dernier.

Le deuxième : croire que le moteur de 30 ch d'un voilier de 32 pieds suffit à remonter un courant de 6 nœuds. Il ne suffit pas. Quand le courant porte contre vous et que le vent s'ajoute par devant, votre vitesse surface à 6 nœuds devient vitesse fond nulle, parfois négative. J'ai vu un Sun Odyssey 32i reculer au moteur dans le Raz en 2017. Le skipper a fait demi-tour et est rentré à Cherbourg, seule option raisonnable.

Le troisième : négliger la zone de remous nord, entre le Gros du Raz et la pointe d'Aurigny. Quand le flot bute sur les fonds irréguliers (3 à 30 m en quelques centaines de mètres), il forme des tourbillons larges de 10 à 50 m, pas dangereux en soi mais désorientants. Le pilote automatique décroche, le bateau embarde, le skipper corrige trop. Pour les passages ouest-est ou est-ouest, on évite ces fonds en passant soit plus au nord par l'ouest d'Aurigny (route hauturière, 3 MN de plus mais mer plus propre), soit plus au sud côté français.

Les coefficients qui autorisent

Un tableau résumé pour fixer les idées, à croiser avec l'annuaire SHOM 2026.

CoefficientFlot maxJusant maxConditions acceptables
40 à 55 (morte-eau)3 à 5 nœuds2 à 4 nœudsPassage possible hors étale par vent sous 15 nœuds
60 à 80 (marée moyenne)5 à 8 nœuds4 à 6 nœudsÉtale obligatoire, fenêtre 20 à 30 min
85 à 100 (vive-eau)8 à 10 nœuds6 à 8 nœudsÉtale strict, vent sous 4 Beaufort, pas de contre-courant
105+ (vive-eau d'équinoxe)10 à 12 nœuds8 à 9 nœudsPour skippers expérimentés uniquement, marge zéro

Les mortes-eaux basses (coefficient 35 à 45) sont les seules où le Raz se traverse presque sans planification serrée. Hors étale, avec un coefficient de 40, vous pouvez croiser un courant de 3 nœuds contre vous sans drame sur un voilier qui file 6 nœuds. C'est la fenêtre des débutants au Raz, en compagnie d'un skipper qui connaît.

Pour comparer avec d'autres passages tendus

Le Raz Blanchard n'est pas le seul passage à marées fortes du littoral français. Le Chenal du Four et le Raz de Sein en Bretagne ont leurs propres règles, avec des coefficients plus souples mais des cailloux plus proches ; les Bouches de Bonifacio en Corse jouent un autre jeu, celui du vent catabatique et de la densité du trafic. Si le sujet vous intéresse, les fiches à venir sur le passage du Chenal du Four et les Bouches de Bonifacio compareront les trois logiques.

La logique commune reste la même : respecter la fenêtre, lire la météo à deux sources, garder un plan B dans la manche. Sur le Raz, le plan B c'est Cherbourg et une carte marine papier dans le cockpit.

Sources consultées

  • Wikipédia, article Raz Blanchard, consulté le 19 avril 2026 : vitesses de courant, géographie, balise Basse Bréfort.
  • Bateaux.com, Le passage du Raz Blanchard expliqué : règles horaires par rapport à Cherbourg, route par Goury.
  • Figaro Nautisme Meteoconsult, Raz Blanchard tout comprendre, article du 25 mars 2026 : synthèse des bonnes pratiques.
  • Hisse et Oh, fils vitesse de courant, passage à contre-courant, ce qu'il ne faut pas faire : retours d'expérience d'habitués.
  • CROSS Jobourg, site officiel du ministère de la Mer : canal VHF 80, horaires de bulletins.
  • Wikimanche, articles Raz Blanchard et Aurigny : distances et contexte local.
  • Port de Chantereyne Cherbourg, données d'accueil 2026.
  • SHOM, annuaire des marées 2026 et carte 7158L : horaires d'étale et balisage.