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Naviguer de nuit sans radar : 7 astuces de sécurité

Sept techniques éprouvées pour traverser une nuit sans radar : feux, AIS, quarts, vision adaptée, lecture des feux rencontrés, étoiles et veille VHF.

Le résumé factuel

  • Sept leviers couvrent la quasi-totalité des situations de nuit sans radar : feux règlementaires RIPAM, récepteur AIS, quart court, vision nocturne préservée, lecture des feux rencontrés, repères célestes et horizon, veille VHF canal 16.
  • Budget matériel typique pour un plaisancier aguerri qui veut sécuriser ses nuits sans radar : 200 à 500 euros pour un récepteur AIS seul, 600 à 900 euros pour un transpondeur classe B SOTDMA, moins de 30 euros pour une lampe frontale à filtre rouge.
  • Depuis le 1er janvier 2025, la veille VHF sur le canal 16 est obligatoire en permanence pour les navires de plaisance français dès qu'ils sont en navigation (article 240-2.07 de la Division 240).

Pourquoi le radar n'est pas indispensable à la plaisance côtière

Le radar a un statut particulier : tout le monde en parle, peu en sont équipés. À moins de 20 milles d'un abri, il n'est pas exigé par la Division 240. Un scanner correct coûte 1 500 à 3 500 euros, demande un mât ou un portique, consomme 2 à 4 ampères en émission. Beaucoup de plaisanciers aguerris préfèrent mettre cet argent ailleurs (meilleur pilote, AIS transpondeur) et composer sans, y compris sur des sorties nocturnes régulières.

C'est tenable, mais seulement si la discipline remplace l'électronique. Sept points, dans l'ordre où ils se déroulent une vraie nuit.

1. Des feux de navigation règlementaires, vérifiés avant de larguer

Le RIPAM (règles 21 à 23) impose les mêmes couleurs depuis des décennies : feu rouge à bâbord et feu vert à tribord, chacun sur un secteur de 112,5 degrés ; feu de poupe blanc sur 135 degrés à l'arrière. Sur un bateau à moteur de moins de 12 mètres, il faut en plus un feu de tête de mât blanc visible sur 225 degrés à l'avant. Sur un voilier de moins de 20 mètres à la voile, les deux feux de côté peuvent être combinés en un feu bicolore en tête de mât (règle 25).

Le détail qui tue, c'est l'entretien. Une ampoule de feu de côté qui claque à 22 heures, c'est un cargo qui vous voit sur un seul côté et qui se demande à quoi il a affaire. J'ai pris l'habitude de vérifier les trois feux avant chaque nuit prévue : on les allume au crépuscule, on fait le tour du bateau, on regarde chaque secteur. Cinq minutes, une panne détectée, une boîte d'ampoules de rechange à bord pour la suite.

Portées minimales pour un navire de moins de 12 m : 2 milles pour les feux de côté et de poupe. Si un feu est défaillant et non réparable en mer, la règle 27 impose de se signaler autrement (feu blanc visible, lampe torche) ou de rentrer.

2. Un récepteur AIS, le minimum vital

S'il faut graver un équipement dans la tête d'un plaisancier qui navigue de nuit sans radar, c'est celui-là. Un récepteur AIS capte les signaux VHF émis par les navires de commerce et les plaisanciers équipés de transpondeurs. Il affiche nom, vitesse, cap, distance et CPA (closest point of approach) de chaque contact dans un rayon de 10 à 25 milles selon la hauteur d'antenne.

Budget 2026 : un simple récepteur type Advansea RX-110 tourne autour de 200 euros, un récepteur avec NMEA 2000 entre 300 et 500 euros (sources SVB Marine, H2R Équipements, Comptoir Nautique). Un transpondeur classe B SOTDMA qui vous rend visible aux autres, ce qui compte vraiment la nuit, se situe entre 600 et 900 euros (Raymarine AIS700, Digital Yacht AIT2500). Je recommande le transpondeur dès qu'on navigue sur des routes chargées : approche de Brest, Ouessant-Molène, rade de Marseille. Pas parce qu'on voit mieux, mais parce qu'on est vu par le cargo qui arrive à 18 noeuds.

L'AIS ne remplace pas le radar pour une raison simple : il ne voit pas ce qui n'émet pas. Voiliers côtiers non équipés, pêche artisanale, kayaks, objets flottants restent invisibles. Il complète les yeux, il n'est pas les yeux.

3. Trois heures de quart, jamais plus

Un équipier au cockpit qui veille la nuit a une durée de vie utile limitée. La littérature de plaisance converge autour d'un seuil simple : trois heures c'est un maximum pour une personne seule dans le cockpit, car au-delà la fatigue tombe et l'attention s'effondre (source : figaronautisme.meteoconsult.fr, 2025). Sur un bateau à 2 équipiers, un rythme classique est 3h de quart, 3h de repos, calé sur le créneau 20h-2h-8h. À 3 équipiers, on descend naturellement à 2h30 de quart, ce qui change beaucoup la qualité de la veille sur une traversée de 30 heures.

En solo, c'est différent. Les bateaux en course imposent des cycles de 15 à 20 minutes de sommeil par tranches, avec minuteur, dans le carré habillé, cirés ouverts. Ce n'est pas un modèle pour le plaisancier qui traverse la Manche une fois par an : c'est un modèle pour celui qui a fait 5 ou 6 convoyages et qui a appris à s'endormir vite et à se réveiller vraiment. Si vous hésitez, ne partez pas en solo de nuit. Trouvez un équipier, ou attendez l'aube.

Une règle que j'applique : pas de quart seul si l'équipier qui dort n'est pas réveillable en moins de 30 secondes. Ça veut dire pas de somnifère, pas d'alcool avant le coucher, et un rappel sonore (timer, alarme AIS) si un contact apparaît dans le CPA critique. La fatigue ne prévient pas, elle se décide d'elle-même au moment où vous en auriez le plus besoin.

4. Adapter les yeux et protéger la vision nocturne

La vision nocturne se construit lentement et se détruit en une fraction de seconde. Les bâtonnets, responsables de la vision en basse lumière, ont besoin de 20 à 30 minutes pour atteindre leur sensibilité maximale : après ce délai, l'oeil est jusqu'à 6 000 fois plus sensible qu'à l'éveil (source : Plaisance Pratique, AVEX astronomie). Allumer une lampe blanche dans le cockpit, même une seconde, reset ce travail entier.

La parade tient en un mot : rouge. Les bâtonnets sont insensibles à la lumière rouge, donc une lampe frontale à filtre rouge, une liseuse rouge au-dessus de la table à cartes, un éclairage de tableau de bord en mode nuit rouge, tout cela préserve la vision nocturne du veilleur. Une bonne frontale type Petzl Tactikka avec filtre rouge coûte 25 à 30 euros et dure des années. Certains plaisanciers aguerris préfèrent aujourd'hui la LED verte à basse intensité pour lire les cartes (une école de pensée existe et se défend), mais la référence industrielle reste le rouge.

Règles de discipline à bord :

  • Interdiction de lampe blanche sur le pont après le coucher du soleil
  • Pas de téléphone en mode jour (écran blanc) dans le cockpit
  • Rideau ou fermeture du carré si quelqu'un allume la cabine pour cuisiner
  • Prendre le quart 15 minutes avant pour laisser les yeux s'adapter avant que le prédécesseur ne descende

Un quart pris dans le noir, yeux déjà habitués, double la distance à laquelle vous repérez un feu au large.

5. Savoir lire les feux rencontrés en 2 secondes

Une silhouette dans le noir n'existe pas, seuls les feux comptent. Et les feux racontent une histoire précise à qui sait les lire. Les deux feux de base : le feu que vous voyez rouge signifie que vous regardez le côté bâbord d'un autre bateau (il va de votre droite vers votre gauche dans votre champ) ; le feu vert signifie que vous voyez son côté tribord (il croise de votre gauche vers votre droite). Les deux feux ensemble, vous êtes face à lui et il est face à vous.

Ensuite, trois cas qui arrivent vraiment la nuit :

  • Un feu blanc seul : c'est un bateau qui vous montre sa poupe (il s'éloigne) ou un petit bateau à moteur de moins de 7 m en navigation (règle 23d)
  • Deux feux blancs superposés plus feux de côté : cargo ou navire de commerce de plus de 50 m (règle 23a, le feu supérieur est à l'arrière)
  • Un feu rouge superposé à un feu blanc : navire de pêche ou en opération, changez de route

Les navires au mouillage allument un feu blanc tour d'horizon à l'avant (règle 30). Un feu blanc fixe à terre sur l'eau, sans mouvement par rapport au fond, c'est probablement un bateau mouillé. Coupez-lui devant à distance, pas derrière, il peut avoir filé 40 mètres de chaîne que vous ne voyez pas.

L'exercice à faire en famille au mouillage, une nuit calme : regarder les bateaux qui passent au loin et identifier à voix haute leur nature et leur route. Après dix minutes, les réflexes reviennent. Sans radar, c'est ça qui sauve.

6. Étoiles, horizon et cap au compas

Le GPS tombe en panne une fois tous les dix ans sur un bateau bien entretenu, mais quand il tombe, il tombe. La nuit, sans GPS et sans radar, il reste deux repères : l'horizon et les étoiles.

L'horizon d'abord. Par nuit claire, il est visible comme une ligne floue entre mer noire et ciel noir. C'est sur cet horizon qu'apparaissent les feux à 5, 8, 12 milles selon leur portée. Un oeil qui balaye régulièrement l'horizon sur 360 degrés, même par tranches de 45 degrés, capte un nouveau feu en moins d'une minute. Un oeil scotché sur l'écran du traceur ne le voit pas.

Les étoiles ensuite. L'étoile polaire (Alpha Ursae Minoris) pointe le nord à moins de 1 degré près, visible dans tout l'hémisphère nord dès qu'on trouve la Grande Ourse. Son repérage classique : prolonger cinq fois la distance entre les deux étoiles du bord du chariot (Dubhe et Merak). En Méditerranée, été, elle se situe à environ 43 à 44 degrés au-dessus de l'horizon (latitude du golfe du Lion). Si elle vous apparaît nettement plus basse ou plus haute, vous avez dérivé en latitude et votre cap au compas l'a peut-être perdu. Ça ne remplace pas un point, mais ça évite une grosse dérive.

Sirius, Véga, Arcturus : trois autres étoiles très lumineuses qui servent de repères de cap stable sur 20 à 30 minutes. Au bout de cette durée, la Terre a tourné assez pour décaler l'étoile de 5 à 7 degrés et votre cap change. On vérifie au compas, on recale.

7. Veille VHF canal 16 en continu

Depuis le 1er janvier 2025, la veille du canal 16 (156,800 MHz) est obligatoire en permanence pour les navires de plaisance en navigation dans les eaux françaises (arrêté du 11 octobre 2024, article 240-2.07 de la Division 240, source icomfrance.com, bateaux.com). Avant, c'était une recommandation forte ; aujourd'hui c'est la loi.

Sur le canal 16 circulent les alertes des CROSS (avis aux navigateurs, bulletins urgents, alerte tsunami), les appels de détresse des autres bateaux et, rarement mais parfois, l'appel qui vous concerne directement. La nuit, la portée pratique d'une VHF fixe avec antenne en tête de mât dépasse 40 milles nautiques sur un voilier, 20 à 25 milles sur un bateau moteur avec antenne basse. Beaucoup plus qu'un radar plaisance (36 milles théoriques mais 12 à 18 milles utiles sur petit bateau).

Astuces pour tenir la veille sans bruit agaçant :

  • Volume ajusté au seuil d'écoute, le silence radio est pénible mais la moindre émission vous réveille
  • Squelch bien réglé, ni trop fermé (vous ratez les appels lointains) ni trop ouvert (le bruit blanc épuise)
  • Fonction Dual Watch activée (canal 16 plus un canal CROSS local type 79 ou 67 selon la zone)
  • VHF bien reliée au GPS pour que l'ASN transmette la position en cas d'appel de détresse (j'ai détaillé la procédure d'activation dans mon guide sur l'ASN et le MMSI)

Un détail : si vous naviguez sans radar, votre signature radio compte encore plus. Un appel clair au canal 16 en cas de problème, avec position GPS, nombre de personnes à bord et nature du navire, vaut autant qu'une trace écho sur un scanner adverse.

Matériel complémentaire qui fait la différence

Au-delà des 7 points centraux, trois équipements discrets mais utiles :

  • Lampe frontale à filtre rouge (25 à 30 euros). Indispensable pour lire une carte papier ou faire un point sans griller sa vision nocturne.
  • Jumelles stabilisées ou à grand diamètre (7x50). Elles captent plus de lumière que des 8x32, indispensables pour identifier un feu lointain avant qu'il ne soit trop près.
  • Balise de détresse EPIRB ou PLB. Le radar ne vous sauve pas si vous chavirez. La balise 406 MHz, oui. Le choix entre EPIRB et PLB dépend de votre programme, mais pour un plaisancier qui sort de nuit, la question se pose vraiment.

Les erreurs qui reviennent sans radar

Trois pièges que j'ai vus ou commis :

Sur-confiance dans l'AIS seul. L'AIS ne voit pas ce qui n'émet pas. Un bateau de pêche non équipé, un kayak, un voilier qui a oublié d'allumer son transpondeur, un container dérivant ne sont pas sur l'écran. La veille visuelle reste le coeur du travail, l'AIS est un filet de sécurité.

Quart doublé sans sommeil préparé. Faire 4 ou 5 heures de quart la nuit après une journée de navigation pleine soleil, c'est la recette de la micro-somnolence. Dormir 20 minutes avant son quart, même si on ne dort pas vraiment, améliore nettement la vigilance.

Éclairage intérieur non pensé. Cuisiner à 23 heures avec le plafonnier de carré blanc allumé pendant que l'équipier veille au cockpit, c'est un sabotage inconscient. Une veilleuse rouge de carré coûte 20 euros et change la dynamique du bord.

Sources vérifiées en avril 2026

  • RIPAM, règles 21 à 27 (textes OMI, synthèse Nootica, H2R Équipements, Espacepower)
  • Division 240, arrêté du 11 octobre 2024 (articles 240-2.07 sur la veille VHF), source DGAMPA et Icom France
  • Prix AIS plaisance 2026 : SVB Marine, H2R Équipements, Boatcible, Comptoir Nautique
  • Vision nocturne et adaptation : Plaisance Pratique, AVEX astronomie, Prebit
  • Quarts de nuit et fatigue : Figaro Nautisme, Bateaux.com, Multicoques Mag, Mig The Sailor