Bretagne Sud

Une semaine à bord avec Claire, skippeuse à Lorient

Portrait d'une skippeuse pro à Kernevel, Jeanneau 51. Briefing, mer, tempête, retour : une semaine à bord avec une femme qui se présente skipper, point.

Tu la reconnais de loin, sur le ponton D de Kernevel, à la façon dont elle marche vers le bateau. Pas de traîne de sac, pas de geste perdu. Casquette à l'envers, veste de quart jaune à moitié fermée, le tour du ponton en deux minutes pour vérifier les amarres des voisins avant de monter à bord du sien. Elle s'appelle Claire, 34 ans, et elle skippe depuis 8 saisons un Jeanneau Sun Odyssey 51 de 2000 pour des équipages qui paient la semaine 3 500 à 5 200 euros selon la période. Ce matin, elle en attend six à 11 heures.

Tu l'as suivie une semaine de juin 2024. Six nuits à bord, cinq mouillages, une tempête qu'elle n'avait pas tout à fait vue venir, et une question qui revient à chaque table : pourquoi une femme fait-elle ce métier ? Elle ne la trouve pas très intéressante, la question. Elle préfère qu'on regarde comment elle le fait.

Lundi 6h45, le café avant les équipages

Le Carré de la Capitainerie ne sert que des cafés et des viennoiseries jusqu'à 8h, et Claire est sa première cliente quand elle part le jour-même. Tu la retrouves à une table en bois près de la vitre. Elle note deux chiffres dans un carnet noir : 210 degrés, 14 nœuds. Le vent à 6h30 dans la rade de Lorient. Elle le note tous les jours, depuis 2019.

"Pourquoi à 6h30 ?" tu lui demandes.

"Parce qu'à 11 heures, quand les équipages arrivent, j'ai déjà la tendance de la journée. Si à 6h30 ça vient de l'ouest franc à 14 nœuds, à midi ce sera du ouest-nord-ouest à 20. Tu sais quoi préparer, quelle route tu vas proposer, et tu sais déjà quels mouillages tu écartes pour la nuit."

Elle sort son téléphone, ouvre deux applis en parallèle. Une fenêtre avec un bulletin Météo-France, une autre avec un modèle ICON. Elle ne commente pas. Elle croise, recoupe, et griffonne dans la marge : "Mardi nuit ? surveiller Benjamin ?" Benjamin, c'est le petit nom d'une dépression annoncée pour jeudi, sans certitude encore. On n'y est pas. Mais elle a déjà entouré la date.

Tu la regardes boire son café. Elle ne parle pas beaucoup. Elle se lève à 7h15, paie, te dit "je vais à la capitainerie, on se retrouve au bateau à 9h".

11h, les six équipiers arrivent avec leurs bagages

Ils descendent du parking des visiteurs à 11h02. Trois couples, la quarantaine, deux cadres parisiens et leurs compagnes, plus un couple lyonnais qui navigue en dériveur depuis vingt ans. Ils ont loué le bateau avec équipage pour la semaine. Claire les accueille sur le ponton, serre les six mains une à une, retient les six prénoms à la deuxième présentation, et les fait monter à bord par l'arrière en leur rappelant de retirer les chaussures de ville.

Le briefing dure 70 minutes. Tu l'as chronométré. Il n'y a pas de powerpoint, pas de papier. Elle montre, elle touche, elle fait toucher.

"L'extincteur de la cuisine, c'est celui-là. Tu essaies de te souvenir : vert, sous le plan de travail, côté gauche. Les gilets sont dans le coffre tribord du cockpit, trois adultes rouges, trois bleus, c'est pareil. Le feu à gaz : tu n'ouvres jamais la vanne sans moi. La radio VHF, canal 16 en permanence, c'est le canal d'urgence, tu ne l'utilises pas pour appeler ta mère."

Le couple de Lyon sourit. Les autres prennent des notes sur leur téléphone.

Puis elle déplie une carte marine papier sur la table à cartes. Elle trace avec le doigt. "On va au sud-est, Île de Groix en premier soir, mouillage de Port-Tudy si la place, sinon bouée extérieure. Mardi on descend sur Belle-Île, Palais ou Sauzon selon le vent. Mercredi on joue avec la météo : Houat, Hoëdic, peut-être Quiberon. Jeudi on surveille une dépression. Si elle arrive comme je le pense, on rentrera vers Kernevel avant elle, sinon on restera à Belle-Île avec amarres forcées. Le vendredi soir, on est de retour au port."

L'un des maris parisiens la coupe. "On avait prévu Belle-Île mercredi, pas jeudi. On peut pas inverser ?"

Claire ne sourit pas. "On peut essayer. On verra la météo mercredi matin à 7 heures. Si elle nous le permet, on inverse. Si non, c'est le programme que je viens de dire. La météo décide."

Le cadre hoche la tête, pas tout à fait convaincu. Tu comprendras plus tard qu'elle vient de poser le cadre pour la semaine : l'équipage a un programme, mais le programme n'est pas ferme. Elle a déjà dit trois fois "selon le vent" en 70 minutes.

14h30, on largue, et elle corrige la première erreur

Le bateau sort du ponton D à 14h23. Marée presque basse à Lorient, 1,10 mètre au-dessus du zéro des cartes, coefficient 72 ce jour-là. Claire laisse le cadre parisien à la barre dès la sortie du chenal. Il a dit qu'il avait navigué à la Rochelle.

Tu regardes : le cadre se tient bien, mais il corrige la route tous les 2 degrés au lieu d'anticiper. Claire le laisse faire dix minutes, puis elle vient se poser à côté, un pied sur le banc, sans toucher la barre.

"Tu vois la bouée verte là-bas, 500 mètres à l'avant ? Ton cap est 155. Tu regardes la bouée, pas le compas. Quand elle glisse à droite, tu donnes un peu de barre à tribord. Pas 15 degrés d'un coup. Deux ou trois, et tu attends."

Il essaie. Ça marche mieux. Elle reste à côté de lui 20 minutes sans rien dire, juste un "oui" ou un "non" de la tête. Au bout de 20 minutes, il tient un cap à 3 degrés près au lieu de 10. Elle le remercie, part à la proue, parle 5 minutes avec sa compagne qui regarde l'eau changer de couleur, et redescend dans le carré vérifier le routeur.

"C'est pas de la gentillesse, tu lui demandes le soir ?"

"Non. C'est de l'économie. S'il barre correctement, j'ai 20 minutes tous les jours pour faire autre chose. S'il barre mal, je suis obligée de rester à la barre ou d'envoyer quelqu'un d'autre. La semaine se joue dans la première journée : soit je prends le temps de leur apprendre, soit je me retrouve épuisée mercredi. Je préfère investir lundi."

Mercredi soir, mouillage à Houat, dîner sur le pont

Le bateau est à l'ancre dans le grand mouillage nord-est de Houat, Port-Saint-Gildas quasi vide en semaine, 4 mètres d'eau sous la quille à marée haute, sable blanc et algues. Le vent est tombé à 8 nœuds, la houle est plate. Claire a mouillé 35 mètres de chaîne, fait tourner l'étrave pour vérifier le crochage, éteint le moteur à 18h47.

À 20 heures, un repas improvisé sur le pont. Pâtes aux sardines à l'huile, fromage, tarte aux fraises du boulanger de Lorient achetée le matin. La compagne du cadre lyonnais, Sophie, pose la question que Claire entend deux fois par semaine.

"Et en tant que femme skipper, tu vis comment ce métier ?"

Claire mastique son pain, repose son verre. Elle prend son temps avant de répondre. Tu as déjà vu ce silence. Elle ne le fait pas exprès, elle cherche vraiment ses mots.

"Je ne me présente jamais comme femme skipper. Je suis skipper. Ça fait 8 ans que je fais ce métier, et je n'en connais pas beaucoup qui me posent encore la question sur le ponton. La question vient des équipages, pas des professionnels. En 2022, je participais à une course au Rhum, 7 femmes sur 138 skippers inscrits. Je ne suis pas sûre que le métier avance beaucoup. Mais je ne passe pas ma semaine à porter ce drapeau. Je prépare la météo de demain."

Elle se sert un deuxième verre. Sophie n'insiste pas.

Le mari parisien relance sur autre chose. "Ça te fait quoi de ne pas savoir où tu dors demain ?"

"Ça me plaît. Si je savais où je dormais les 180 prochains jours, je ferais un autre métier. Le mercredi que tu vis là, c'est exactement pour ça qu'on navigue."

Il se tait. Tu sens qu'il vient de recevoir la réponse qu'il cherchait.

Jeudi 4h17, la dépression arrive plus fort que prévu

Le téléphone de Claire vibre à 4h17. Elle dort dans la cabine arrière tribord, celle qui a la meilleure prise sur le mouvement. Elle allume sa frontale, monte au carré pieds nus, ouvre le baro numérique. 1 004 hectopascals à 4h17, 1 008 à 22 heures la veille. Quatre points en 6 heures. Elle serre les lèvres.

Tu descends du roof pour la rejoindre. Elle a déjà appelé la météo marine, enregistré le bulletin de 5 heures, recroisé avec le dernier run du modèle. Le creux annoncé pour la mi-journée est en train d'arriver 6 heures en avance. Rafales prévues à 35 nœuds à Belle-Île vers 9 heures, 40 à Quiberon vers midi. L'été dernier, en octobre 2024, une dépression nommée Kirk avait donné des rafales de 80 à 90 km/h dans le Morbihan. Celle-ci sera moins brutale mais plus brusque.

Décision à 4h35. On lève l'ancre à 5h10, avant le lever du jour, et on remonte sur Kernevel en coupant par l'intérieur de Belle-Île et Quiberon. Pas vers Port-Maria qui est mauvais en vent d'ouest, pas sur Le Palais qui sera déjà saturé. Route directe, 22 milles, 4 heures et demie si le vent tient à 280.

Elle monte réveiller l'équipage à 4h50. Une phrase sèche par cabine. "Debout, on part dans 20 minutes, je t'explique à 5 heures." Pas de panique. Pas de détails d'abord. L'équipage s'habille.

À 5h10, le moteur tourne, la chaîne rentre, le bateau s'éloigne du mouillage dans la nuit. Vent établi à 18 nœuds du 265. Claire met en route le pilote. Elle explique à 5h25, quand ils sont tous dans le cockpit avec un gilet enfilé correctement. Elle ne dramatise pas. Elle chiffre.

"Le baro a perdu 4 points. Je vais chercher l'abri de Kernevel avant la bascule. Le vent va tourner au 290 à 280 vers 9 heures, avec des rafales à 30 peut-être 35. On pourrait rester à Houat, mais le mouillage n'est pas tenable à plus de 25 nœuds d'ouest. On rentre. On sera au port vers 9h30. Tu prends la barre, je te mets sur le cap 340. Tu tiens le cap, je gère le reste."

À 9h42, le bateau est à quai au ponton D de Kernevel. Le cadre parisien qui la trouvait un peu raide le lundi descend lui serrer la main à l'avant. Il ne dit rien. Il la serre fort.

Elle te raconte, une heure plus tard, devant un café : "Ce que j'ai raté, c'est que le modèle était en retard de 6 heures. J'avais lu le bulletin de 22 heures, je me suis couchée confiante. Ce qu'il faut retenir, c'est qu'un baro qui perd 2 points par heure, tu te lèves. Même à 4 heures du matin. Même s'il ne pleut pas encore."

Vendredi, démontage silencieux au ponton D

Le dernier jour ressemble à tous les derniers jours. Les draps qui sortent, les sacs qui descendent, les bouteilles de vin vides rangées dans un sac-poubelle. Pourboire laissé sur la table à cartes. Les équipages repartent vers 11 heures. Ils ont mis 5 nuits à apprendre son prénom correctement.

Elle, elle reste. Le bateau doit être impeccable pour l'équipage suivant qui arrive à 11 heures samedi. Elle nettoie les six cabines, vide les placards, passe le karcher sur le pont, vérifie les 40 mètres de chaîne, relance le moteur 10 minutes au ralenti, contrôle les niveaux, note deux lignes de réparations à faire sur le carnet de bord. Une prise USB cabine avant à remplacer. Un ridoir de bastaque à vérifier.

Tu lui demandes, vers 17 heures, combien elle gagne vraiment dans sa semaine. Elle répond précisément. Le métier de skipper au charter en Bretagne facture entre 180 et 280 euros par jour selon l'expérience et la saison, et elle est dans le haut de la fourchette, autour de 250 euros la journée en juillet-août, un peu moins en juin et septembre. Sur la saison, elle fait 22 semaines de travail effectif entre avril et octobre. Ça fait un chiffre d'affaires correct, des charges importantes (statut indépendant, assurance responsabilité civile professionnelle, formation continue), un hiver utilisé pour les convoyages et les révisions, et une vraie liberté.

"Je ne suis pas riche, tu précises ?"

"Non. Je gagne mieux que si j'avais continué dans le scolaire, mais je ne roule pas en BMW. Par contre je sais où je dormirai demain, et c'est pas dans une salle des profs."

Elle ferme le bateau à 18h50. Elle prend son vélo électrique sur le parking. Le lendemain à 6h30, elle rouvrira son carnet Rite in the Rain et notera la direction et la force du vent sous une nouvelle date.

Ce que j'ai compris en la regardant travailler

Tu as cru, en montant à bord le lundi, que tu allais assister à un métier de commandement. Tu as assisté à un métier d'écoute. Claire ne donne pas d'ordres, elle pose des cadres. Elle ne raconte pas ses anecdotes, elle laisse les équipages inventer les leurs. Elle n'est pas cool, mais elle est juste. Le jeudi à 4h17, elle n'a pas paniqué parce qu'elle avait lu les signes depuis 6 heures avant.

Ce qui reste, une semaine plus tard, tient en trois phrases.

La question du genre ne l'intéresse pas : elle préfère qu'on juge ses décisions, pas sa silhouette sous la cirée. La marge de manoeuvre fait le métier : quand elle dit "la météo décide", elle ne se décharge pas, elle assume la lecture. La préparation vaut plus que le style : à 6h30, elle ne fait pas de la poésie, elle note deux chiffres. Si tu embarques un jour avec un skipper qui ne note rien à 6h30, demande-toi pourquoi.

Si tu cherches à embarquer avec quelqu'un comme elle, le guide pour trouver un skipper pour sa croisière t'explique les questions à poser avant de signer un contrat charter, notamment sur la souplesse du programme et les règles d'annulation météo. Et si tu veux prolonger la semaine vers Port-Louis plutôt que de rentrer par Kernevel, Nolwenn a décrit en détail les mouillages qu'elle fréquente entre Concarneau et Audierne, dans la même Bretagne Sud, avec une approche famille complémentaire à celle de Claire.

Le carnet noir de Claire, je l'ai vu une fois ouvert à la page du lundi. Elle avait barré trois fois "Benjamin jeudi". À la dernière ligne, sous la date du vendredi, elle avait écrit : "2 points par heure = tu te lèves". Ce sera, sans doute, la phrase la plus utile que tu auras lue cette semaine.