National

Portrait : Angélique, maman solo qui traverse l'Atlantique avec ses 2 enfants

Portrait d'Angélique, 42 ans, qui a traversé l'Atlantique en 20 jours sur son Oceanis 38 avec Hugo 9 ans et Zoé 7 ans. Préparation, quarts, jours de pleurs.

Las Palmas de Gran Canaria, 14 novembre 2024, 10h40. Angélique largue les amarres de l'Oceanis 38 qu'elle a acheté un an plus tôt. Hugo, 9 ans, tient la drisse de foc. Zoé, 7 ans, est assise sur la descente avec son doudou et un gilet 100 N attaché par-dessus. Trois semaines plus tard, ils poseront le pied au Marin, en Martinique, après 2 780 milles nautiques en solo parent, sans équipier, sans ARC, sans sponsor.

Ce portrait n'est pas un récit héroïque. C'est un récit concret : préparation, peurs, routines, litres d'eau, jours de pleurs. Je l'ai enregistré en février 2025, trois mois après son retour, dans la cuisine de sa maison de La Rochelle qu'elle loue désormais six mois par an pour pouvoir naviguer les six autres.

Le bateau et la décision

L'Oceanis 38 mesure 11,13 m de coque pour 3,99 m de large, avec un tirant d'eau de 2,09 m en version GTE (source : Boat-Specs.com, fiche Oceanis 38.1). C'est un bateau de croisière familiale, pas un racer. Angélique l'a acheté en avril 2023 avec la vente de son cabinet d'infirmière libérale et un crédit sur 12 ans.

"Je gagnais 4 200 euros net par mois en libérale. J'ai tout arrêté à 41 ans. Mes parents m'ont dit que j'étais folle. Mon banquier aussi. Les seuls qui ont compris tout de suite, c'est les enfants. Ils ont dit oui avant même de savoir ce que c'était, un bateau."

Elle ne voulait pas un catamaran. Trop large, trop cher d'occasion, trop visible au mouillage. Elle voulait un monocoque dans lequel les enfants tombent d'un mètre maximum quand ça gîte, un moteur fiable (un Yanmar 3YM30 de 29 chevaux), et un budget de refit sous les 20 000 euros. L'Oceanis 38 de 2016 qu'elle a trouvé à Brest cochait les trois cases. Sur la question du format monocoque contre catamaran pour naviguer avec les enfants, j'avais résumé mon propre raisonnement dans ce comparatif monocoque ou catamaran famille que j'ai relu six fois avant de signer.

Pourquoi les Canaries-Martinique, pas l'ARC

L'Atlantic Rally for Cruisers part chaque année de Las Palmas fin novembre avec environ 200 bateaux et 1 200 participants pour rejoindre Sainte-Lucie, 2 700 milles plus à l'ouest (source : World Cruising Club, page officielle ARC). Le rally offre une assistance radio 24h/24, un briefing météo quotidien, des contrôles de sécurité avant départ.

Angélique a renoncé à l'ARC pour trois raisons concrètes. Les frais d'inscription (autour de 1 000 euros par bateau plus les suppléments), la pression du groupe qui pousse à partir même en météo incertaine, et la concentration de 150 à 200 bateaux sur le même rail qui rend les premières 48 heures anxiogènes avec deux enfants à bord.

"J'ai regardé l'ARC depuis le quai. Ils partaient un samedi, j'ai attendu le mardi suivant. Il y avait une fenêtre météo plus propre, les alizés étaient mieux installés. Je n'avais pas besoin d'une armada pour me rassurer, j'avais besoin de choisir mon créneau."

Six mois de préparation, et des listes partout

De mai à novembre 2024, Angélique a transformé son Oceanis en bateau de grande croisière avec deux enfants. La liste tenait sur un fichier Google Sheets de 11 onglets, imprimée et collée à la table à cartes.

Le matériel de sécurité ajouté en plus de la dotation côtière : radeau de survie 6 places (Plastimo Cruiser ISO 9650 à 1 890 euros en neuf), balise EPIRB 406 MHz avec GPS intégré, AIS MOB individuel pour elle et pour chaque enfant (Ocean Signal MOB1, 369 euros pièce), harnais 3 points adaptés aux tailles enfant, lignes de vie textiles tendues de l'étrave au cockpit. Le détail des équipements individuels et des routines solo, je l'ai déroulé dans cette check-list de navigation en solo que j'ai utilisée comme base avant d'ajouter tout ce qui concerne les enfants.

L'avitaillement pour trois personnes sur 25 jours (en prévoyant une marge de 20%) :

  • 180 litres d'eau embouteillée en plus des 350 litres des deux réservoirs
  • 45 kg de conserves, 12 kg de fruits et légumes frais (clémentines et pommes tiennent 3 semaines en cale aérée)
  • 80 oeufs graissés à la vaseline (méthode classique, ils tiennent 6 semaines à 20 degrés)
  • 6 kg de riz, 4 kg de pâtes, 3 kg de semoule, 2 kg de légumineuses
  • Une pharmacie triple : adulte, Hugo, Zoé, avec ordonnances signées par son médecin traitant

Elle a aussi préparé physiquement les enfants. Trois mois de piscine deux fois par semaine pour la confiance, une nuit de test à bord en équilibre dans la baie de La Rochelle au mouillage par 25 noeuds de vent d'ouest, une croisière Canaries-Cap Vert de 850 milles en octobre en guise de répétition générale. Cette répétition a servi à quatre choses : caler les quarts, valider que Hugo pouvait tenir une veille de 30 minutes, que Zoé supportait le roulis, et qu'Angélique pouvait dormir en sachant qu'un enfant surveillait. Sur la préparation physique du parent, j'avais suivi une partie des conseils de cet article sur la préparation physique à la croisière que j'ai modifié pour l'allonger sur 12 semaines au lieu de 4.

Le CNED, l'école qui traverse

Hugo et Zoé sont inscrits au CNED réglementé depuis septembre 2024, catégorie "itinérance" (le terme officiel est "enfant voyageur"). Le coût est de 275 euros par enfant et par an pour le primaire, la validation de l'année est équivalente à l'école publique (source : CNED, scolarisation des enfants sur bateau via Ovniclub).

La règle de base selon le CNED : quatre heures de cours par jour en moyenne, corrections parentales sur place, devoirs renvoyés à une adresse relais en France (la soeur d'Angélique à Nantes). Pendant la transat, les devoirs papiers voyagent dans des boîtes étanches Plastimo, les réponses partent par mail depuis chaque escale avec du wifi.

"La transat, on a fait école 2 heures par jour, pas 4. Hugo faisait les maths et la lecture le matin en mer calme, Zoé faisait du graphisme et du calcul. Les 2 autres heures se sont rattrapées aux Antilles. Le CNED accepte très bien cet étalement, il faut juste envoyer les devoirs."

Elle note un point qui la surprend encore : les enfants ont progressé plus vite qu'à terre. Pas parce que l'école à bord serait magique, mais parce que la concentration est meilleure quand il n'y a pas 27 camarades autour et 45 minutes de récréation.

Jour 3, 4h du matin, le premier mur

Le premier grain sérieux tombe 60 heures après le départ, à 280 milles des Canaries. 35 noeuds établis, creux de 3 à 4 mètres, pluie horizontale. Les enfants dorment dans la cabine avant harnachés à leur bannette par une sangle que Angélique a cousue elle-même en septembre. Le pilote automatique tient bien, mais un haubandage lâche sur la voile d'avant (un mousqueton de tête de drisse qui s'ouvre tout seul).

"J'ai pris le foc, je l'ai ramené à bord au portant. J'étais harnachée, ligne de vie en permanence. Il a plu pendant 4 heures. Quand le jour s'est levé, je pleurais à la barre. Pas de peur. De fatigue. Je venais de passer 12 heures sans dormir et j'avais encore 17 jours devant moi."

À 7h, Hugo est sorti avec une tasse de chocolat chaud qu'il avait réussi à préparer seul sur le rechaud à cardan. Elle a bu la tasse en silence, elle a pris un ris supplémentaire par précaution, elle est allée dormir 3 heures pendant que Hugo restait à la veille avec l'AIS et la consigne d'appeler maman si un bateau apparaissait à moins de 6 milles.

Les 17 jours suivants : routine, émerveillements, un cachalot

À partir du jour 4, les alizés s'établissent entre 18 et 25 noeuds d'est-nord-est. L'Oceanis 38 file entre 5 et 7 noeuds sous génois tangonné, parfois sous spi asymétrique quand le vent faiblit sous 15 noeuds. La moyenne de bord s'établit à 5,4 noeuds, ce qui est exactement dans la fourchette classique d'une transat alizés (source : Mers et Bateaux, vitesse moyenne voilier).

La routine à bord finit par tenir :

  • 6h-9h : quart Angélique, petit déjeuner, point météo sur l'iridium Go
  • 9h-11h : école avec les enfants sur la table du carré
  • 11h-14h : repas, sieste, jeux de société (ils ont fait 43 parties de Uno sur la traversée)
  • 14h-16h : quart Hugo sous surveillance (il lit, il regarde l'horizon, il sonne une cloche si quelque chose apparaît)
  • 16h-19h : pêche à la traîne (ils ont sorti deux dorades coryphènes et une bonite), lecture, musique
  • 19h-22h : repas chaud, coucher des enfants
  • 22h-6h : quarts Angélique par tranches de 90 minutes, pilote automatique, alarmes de veille

Le moment fort du voyage arrive jour 11. Un cachalot passe à 80 mètres sur bâbord au coucher du soleil, il souffle deux fois, il plonge, il disparaît. Zoé pleure, pas de peur, de bonheur. Angélique note dans le livre de bord "premier cachalot de ma vie. Les enfants le verront avant d'oublier, moi je ne l'oublierai jamais".

Les jours où on pleure (la phrase qui dérange)

Il y a des étapes où on pleure. C'est la phrase que je garde de l'entretien, et c'est celle qui dérange le plus les gens à qui Angélique raconte son voyage.

On lui répond "mais pourquoi tu fais ça à tes enfants" ou "tu devrais être fière, tu n'as pas le droit d'être triste". Elle répond que les deux coexistent. Elle a pleuré jour 3 de fatigue, jour 9 quand le dessalinisateur est tombé en panne pendant 14 heures, jour 15 parce qu'elle avait peur d'avoir mal jugé la route et que les enfants s'inquiétaient de la voir tendue, jour 18 parce qu'elle réalisait qu'elle y arrivait.

Pleurer ne veut pas dire regretter. Pleurer ne veut pas dire être dépassé. Pleurer en transat solo parent, c'est le corps qui évacue 18 heures de vigilance pendant que les enfants dorment. Les guides de grande croisière en famille expliquent rarement cette part-là (voir Bateaux.com, école et voyage en bateau). Tout est très beau, très accompli, très "c'était dur mais tellement enrichissant". Angélique casse ce récit lisse.

"Si quelqu'un te dit qu'il a fait une transat solo avec des enfants sans jamais pleurer, il te ment. Ou il a anesthésié quelque chose."

Arrivée au Marin, jour 20

Le 4 décembre 2024, 16h05 UTC, l'Oceanis 38 Pousse-Pousse (le bateau a été rebaptisé par les enfants) franchit la passe de Cul-de-Sac-Marin en Martinique. 20 jours et 5 heures de traversée, 2 782 milles au GPS, consommation gasoil 110 litres sur 210 embarqués (moteur utilisé surtout pour la charge batterie et les 4 heures de pétole du jour 12).

Hugo a réclamé un hamburger. Zoé a réclamé un bain. Angélique a pleuré une dernière fois sur le ponton de la marina du Marin, cachée dans le carré pour que les enfants ne voient pas.

Le soir, elle a appelé ses parents en visio. Sa mère a dit "vous êtes en vie, c'est tout ce qui compte". Son père a dit "je savais que tu y arriverais". Les deux disaient vrai en même temps.

Ce qu'elle referait, ce qu'elle changerait

Elle referait le bateau. L'Oceanis 38 est le compromis juste pour trois personnes, assez de place dans les cabines arrière pour que les enfants aient leur propre espace, carré assez grand pour l'école, moteur assez costaud pour les entrées de port et les dessalages longs.

Elle changerait trois choses concrètes. Un dessalinisateur Schenker Smart 60 neuf (3 800 euros) plutôt que celui d'occasion qui l'a lâchée en jour 9, un second pilote automatique en redondance (NKE Gyropilot HR à 4 500 euros, l'équivalent d'une assurance vie), et une fréquence iridium quotidienne avec un routeur météo payant (Squid Sailing, 15 euros par semaine) plutôt que Windy via iridium qu'elle a utilisé en free (source : Every Transatlantic, meilleure période pour la transat).

Elle ne changerait pas le solo parent. "Avec un équipier adulte que les enfants ne connaissent pas, le bateau devient plus tendu, pas plus sûr. Mes enfants n'étaient pas mes équipiers, ils étaient mes compagnons. La différence est énorme."

Et après

Depuis janvier 2025, Pousse-Pousse est à quai à Sainte-Anne (Martinique). Hugo termine le CE2 depuis le bateau, Zoé commence le CP. Angélique remonte à La Rochelle en juillet pour trois mois de convoyage retour avec un ami skipper (cette fois, deux adultes : elle accepte que le retour ouest-est soit plus dur, le vent est contre). Les enfants rentrent en avion avec leur grand-mère.

Pour 2026, ils visent un circuit antillais long (Grenadines, Bonaire, Panama). Pour 2027, le transpacifique est évoqué à table comme une question, pas comme une promesse.

Je lui ai demandé ce qu'elle dirait à une mère qui hésite. Elle a pris trois secondes.

"Ne l'écoute pas, la voix qui te dit que c'est irresponsable. Écoute la voix qui te demande si tu t'es vraiment préparée. Les deux voix ne disent pas la même chose. L'une vient de dehors, l'autre vient de toi. La deuxième est la bonne."


Portrait enregistré en février 2025 à La Rochelle. Les chiffres du bateau et de l'ARC sont vérifiés au printemps 2025 sur les sites officiels (Boat-Specs, World Cruising Club). Les chiffres personnels (euros, litres, milles) proviennent du livre de bord et des carnets de comptes d'Angélique.