Bretagne Nord

Mon itinéraire 3 jours depuis Brest : Camaret, Ouessant, Molène

First 35 au départ du Moulin Blanc, 3 jours pour boucler Camaret, Ouessant et Molène en calant les étales de Brest sur le Four puis le Fromveur.

Le Fromveur n'est pas dangereux. Il est bête. Ceux qui s'y font avoir sont ceux qui n'ont pas ouvert la table de courant avant de partir, ou qui l'ont ouverte mais n'ont pas pris le temps de soustraire l'heure de Brest. Je le dis d'emblée parce que j'ai vu partir trop d'équipages vers Ouessant sans avoir calé leur horaire à un quart d'heure près. Résultat : 8 nœuds de courant debout, mer qui lève, et le reste de la croisière gâché par une crainte qui ne devrait jamais exister si la préparation est faite.

Je m'appelle Goulven. 52 ans, retraité de la Marine marchande depuis 2023. Je navigue sur un Bénéteau First 35 de 1984, 10,67 mètres, tirant d'eau 1,95 mètre. Place au Moulin Blanc à Brest depuis 2011, bassin D, ponton 7. Ce qui suit, c'est le tour que je fais 4 ou 5 fois par saison, dès que la fenêtre météo tient 3 jours de suite. Un triangle : Brest, Camaret, Ouessant, Molène, retour Brest. Entre 60 et 70 milles selon les routes prises et les courants joués.

Jour 1 : Brest vers Camaret, 10 milles pour se caler

Départ 14h. Coefficient 78, PM Brest à 15h42. C'est la configuration idéale pour sortir du Moulin Blanc : jusant qui commence dans le goulet, et on arrive sur Camaret avec un peu de courant porteur dans l'anse. Vent d'ouest-sud-ouest 12 nœuds, mer peu agitée sur la rade.

Sortie du goulet par le chenal sud, pour couper au plus court. Le Mengant à tribord, les Fillettes à bâbord. Je laisse le Portzic clignoter à 5 nautiques, j'ajuste mon cap sur la pointe des Espagnols. On traverse sur 3 milles d'eau sage, puis on double la pointe. L'anse de Camaret s'ouvre à l'ouest-nord-ouest.

Arrivée 16h20 au port Vauban, bassin à flot. 32 euros la nuit pour mon 10,67 m en juillet 2024, paiement à la borne ou à la capitainerie (VHF 9). L'intérêt du jour 1 court, c'est que je m'installe sans stress, je fais le plein d'eau, je vérifie une dernière fois les tables de courant pour demain. Je dîne au bord du quai, je regarde les bateaux rentrer, et je me couche tôt. Demain c'est 4h du matin.

Un détail qui compte : Camaret a une tour Vauban classée Unesco, et le cimetière de bateaux de l'anse de Sillon (une vingtaine de coques échouées volontairement depuis les années 50) se voit bien depuis le ponton. Je ne l'ai jamais photographié, mais je ne m'en lasse pas.

Jour 2 : Camaret vers Ouessant par le Chenal du Four

Le calcul qui commande la journée : PM Brest du 11 juillet à 8h14, coefficient 82. L'étale de pleine mer au niveau de la pointe Saint-Mathieu arrive donc autour de 8h. Pour monter vers le nord par le Four, la règle est simple : il faut se présenter à Saint-Mathieu à l'étale de pleine mer, ou juste après, pour avoir le courant de flot qui vous remonte jusqu'au phare du Four pendant 5 à 6 heures. Le courant peut atteindre 5 nœuds en vive-eau dans la partie nord du chenal, entre la Grande Vinotière et Corsen. Se présenter en avance, c'est se battre contre 3 à 4 nœuds pendant une heure. Se présenter en retard, c'est voir la fenêtre se refermer avant le phare du Four.

Largué 5h45. Sortie de Camaret au moteur, pas un souffle dans l'anse. Je hisse la grand-voile à 6h30, génois plein à 6h45, le vent de nord-ouest s'établit à 14 nœuds dès que je double la pointe du Toulinguet. Cap au 340, je longe Les Tas de Pois à un demi-mille pour le plaisir du relief. Les cormorans huppés sont posés par centaines sur le haut des aiguilles, ils ne bougent pas quand je passe.

À 7h55 je suis à la pointe Saint-Mathieu, courant déjà presque nul. J'enfile le chenal. La route est balisée, je n'en sors pas : la cardinale nord des Vieux-Moines à bâbord, Les Plâtresses à tribord, la Grande Vinotière à mi-parcours. J'ai la VHF sur 16 avec veille sur 79 pour le bulletin du CROSS Corsen. Corsen émet depuis le relais du Stiff (Ouessant), la couverture est parfaite dans le chenal.

À 9h40 je passe à l'abeam du phare du Four. Le courant m'a poussé à 7,2 nœuds de vitesse fond alors que je faisais 5,5 au loch. Au nord du Four, je bifurque ouest-nord-ouest pour traverser vers Ouessant. Encore 10 milles de traversée, vent portant, mer un peu plus formée. Arrivée à Lampaul 13h20. Je prends une bouée, 10 euros la nuit auprès de l'association des plaisanciers (paiement à la mairie ou au bar du port selon l'heure). 28 bouées au total dans la baie, j'en choisis une côté nord, plus abritée si le vent bascule nord-est dans la nuit.

Après-midi au bourg. Je monte au phare du Créac'h, plus puissant phare d'Europe selon la plaque : 80 km de portée optique. Je discute 20 minutes avec un gardien à la retraite qui passe là tous les jours. Retour à bord pour 18h, bulletin CROSS Corsen à 19h35 sur canal 79 : vent de nord-ouest 15 à 20 nœuds pour demain, bascule ouest en fin de journée. Ça me convient pour le Fromveur.

J'ai déjà détaillé le passage du Four dans un autre article si vous voulez creuser la tactique au-delà de ce récit. Voir mon retour complet sur le Chenal du Four pour la carte, les balises et les abris de secours.

Jour 3 : Lampaul, Molène, Brest, le vrai test

Le Fromveur, c'est ce pour quoi on vient dans le coin. 2 milles de passage entre Ouessant et l'archipel de Molène, fond qui tombe à 60 mètres, veine de courant qui accélère jusqu'à 8 à 10 nœuds en vive-eau (coefficient 95+). À 10 nœuds de courant sur un bateau qui en fait 6 au moteur, on fait du surplace ou on recule. C'est mathématique.

La règle, comme pour le Four, est calée sur Brest. Pour descendre de Ouessant vers Molène, il faut passer le Fromveur à l'étale de pleine mer Brest ou juste après, pour récupérer le jusant qui vous pousse vers le sud. PM Brest ce matin-là : 9h02. L'étale au Fromveur intervient grosso modo à la même heure (le décalage est de quelques minutes, négligeable à notre échelle).

Largué de Lampaul 7h30. Je contourne Ouessant par le nord, je passe au large du Créac'h, puis je descends le long de la côte est jusqu'au Stiff. 4 milles pour arriver au seuil du Fromveur avec marge. À 8h45 je suis à l'entrée nord. Courant déjà faible, 1,5 nœud contre moi. Je passe entre la Jument et Kéréon, 4 milles de passage plein sud, cap 170. À 9h15 le courant de jusant s'établit, il monte progressivement. Je finis à 8,1 nœuds de vitesse fond avec juste la grand-voile.

Le Fromveur par temps maniable, c'est un plaisir rare. Eau verte très claire, mer plate parce que vent et courant marchent ensemble ce matin. Les ferries de Penn-ar-Bed passent par là 5 à 6 fois par jour, je les entends sur 16, je cale ma route pour ne pas les croiser dans le plus étroit. Leur AIS est parfait, on les voit à 8 milles sur l'écran.

Mouillage à Molène 10h40. Corps-mort, 15 euros la nuit payables à la mairie ou au bar l'Archipel (paiement CB accepté). 30 bouées dans le chenal entre Molène et l'île de Quéménès, je prends une bouée nord pour être à l'abri du vent établi. Je descends à l'annexe, je bois un café au bar, je fais le tour du bourg en 40 minutes. Molène, c'est 200 habitants, pas de voiture, deux boulangeries, un champ d'éoliennes raccordé à la centrale hybride depuis 2015.

Je ne reste que 3 heures. J'ai besoin de repartir à 13h30 pour taper le dernier raz de la journée : le passage entre Molène et la côte du Conquet (le Frommeur sud, plus petit, mais 3 à 4 nœuds quand même). Le timing se cale sur le début de flot dans la rade de Brest : PM Brest le lendemain matin à 9h27, étale de basse mer côté Conquet vers 15h30. Je veux y être avant.

Départ 13h20. Route cap 120 sur la pointe de Kermorvan, puis je double le Conquet (que je regarde avec envie, une vraie ville-escale que je recommande sur un autre tour), et j'entre dans la rade de Brest par le chenal sud à 16h10. Le flot me rentre dans la rade à 2 nœuds, parfait pour finir la journée tranquille. Amarré au Moulin Blanc à 17h45.

Bilan : 67 milles parcourus en 3 jours, 4 étales calées à la minute, deux raz négociés sans frayeur, une nuit à Camaret, une à Lampaul, 32 + 10 + 15 soit 57 euros de frais de port. Gasoil consommé : 14 litres. Pas cher pour ce qu'on voit.

Ce qui varie selon la saison

En juillet-août, le coefficient moyen autour de Brest tourne entre 50 et 100 selon les cycles. L'essentiel c'est de viser les périodes où l'étale tombe à une heure décente du jour (ni 4h du matin, ni 23h). En vive-eau (95+), le Fromveur devient plus dur, mais pas infaisable si on est pile à l'étale. En morte-eau (45-55), le courant plafonne vers 4 à 5 nœuds, la fenêtre d'étale s'étale davantage, la marge est plus large.

En septembre, mes fenêtres préférées. Le vent se stabilise, les touristes sont partis, Lampaul est à moitié vide, l'eau reste entre 16 et 18 degrés jusqu'à fin octobre. J'ai fait ce tour 3 fois en septembre 2023, aucun imprévu. Le lecteur qui s'intéresse à l'arrière-saison en Bretagne trouvera un vrai récit chez Yannick sur la semaine aux Sept-Îles, bien plus long que ce que je fais ici.

En arrière-saison (octobre-novembre), il faut commencer à surveiller les dépressions atlantiques. Le tour 3 jours devient vite un tour 5 jours avec une journée coincée à Lampaul ou Molène par un coup de vent. Pas grave si on a prévu la marge.

Les erreurs qui m'ont marqué

Deux erreurs personnelles que je garde en tête et qui décident encore mes préparations aujourd'hui.

Été 2014, je passe le Fromveur à l'envers pour gagner Ouessant depuis Molène. J'avais mal lu ma table : je me suis présenté 1h30 avant l'étale au lieu de 30 minutes après. Résultat : 6 nœuds de courant debout pendant 40 minutes, grand-voile haute, 3 nœuds de vitesse fond, bateau qui tape, mousse qui part du cockpit. Rien de dangereux puisque j'étais dans l'axe et que je pouvais laisser porter à tout moment, mais une frustration mémorable. Depuis, je recalcule mes étales 2 fois et je les note au crayon dans le cahier de bord.

Printemps 2019, je sors du Moulin Blanc sans vérifier la météo marine de la zone Ouessant. Il y avait un avis de grand frais 35 à 40 nœuds annoncé 48 heures plus tard. J'ai dû faire demi-tour à la pointe Saint-Mathieu parce que la mer levait déjà dans le chenal. J'ai passé 2 jours au Conquet en attendant la bascule. Depuis, je ne pars jamais sans écouter le bulletin des 24 prochaines heures, diffusé sur 79 par Corsen toutes les 3 heures.

Le matériel qui fait la différence

Je ne suis pas équipé en haut de gamme. Mon GPS est un vieux Garmin de 2012, mon plotter tourne sous OpenCPN sur un iPad, je n'ai pas de radar. Ce qui compte dans cette zone, ce n'est pas le matériel, c'est la qualité de la table de courant et la VHF en état.

  • Table SHOM des courants Iroise (édition 2023, annuaire des marées 2025 sur le téléphone). Le vrai investissement.
  • VHF fixe avec ASN, MMSI à jour (enregistrement ANFR gratuit), antenne en tête de mât.
  • Cartes marines numériques à jour (carte 7122 Pointe Saint-Mathieu au phare du Four, 7123 Molène-Ouessant).
  • Réserve carburant pour 30 milles hors réservoir principal. Au cas où le courant joue contre.

Les cartes marines de BoatMap intègrent cette zone avec les profondeurs et les marqueurs de bouées sur Molène et Lampaul. Utile pour croiser les informations quand on prépare son tour.

Ce que j'en retiens après 13 ans

Le triangle Brest-Camaret-Ouessant-Molène est le meilleur terrain d'entraînement que je connaisse pour apprendre à lire les courants. En 3 jours on négocie deux raz majeurs (Four et Fromveur), plusieurs passages côtiers, une sortie et une rentrée de rade. Si on sait faire ça à l'étale près, on peut naviguer n'importe où en Manche ou en Atlantique nord avec la même méthode.

Un plaisancier correctement préparé fait ce tour sans frayeur. Un plaisancier qui improvise s'y fait rincer. La différence n'est pas l'expérience, c'est l'anticipation. 30 minutes de préparation la veille au soir valent 3 heures de galère le lendemain.

Les 3 horaires qui m'ont sauvé mes 13 dernières années : étale de pleine mer Brest, PM + 30 minutes pour descendre le Four, PM ou PM + 15 minutes pour descendre le Fromveur. Rien d'autre.