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Ancrage en fond posé : technique et check-list

Choisir l'emplacement, calculer la chaîne, approcher face au vent, tester au moteur, tenir la veille. Fiche technique pour un mouillage forain propre.

Fiche technique destinée aux plaisanciers qui savent déjà manœuvrer mais qui veulent verrouiller leur mouillage forain. Règle de longueur de chaîne (3 à 7 fois la hauteur d'eau selon les conditions), approche face au vent, reculade moteur de contrôle, veille dérive. Chiffres vérifiés en avril 2026, sources en fin d'article.

Ce document ne remplace pas l'expérience du terrain. Il remplace la check-list mentale que la plupart des plaisanciers bricolent au fil des saisons, avec les trous et les approximations qui vont avec.

Choisir l'emplacement avant de mouiller

Un bon mouillage se décide avant la mise à l'eau, pas pendant. Trois critères se combinent : la nature du fond, la profondeur utile, la place restante par rapport aux autres bateaux.

Le fond se lit sur la carte (S pour sable, M pour vase, R pour roche, Wd pour herbier type posidonies en Méditerranée) et se confirme au masque ou au sondeur à faible vitesse. Le sable franc tient. La vase molle tient aussi mais avec un temps de consolidation de 15 à 30 minutes. L'herbier de posidonies est une plaie : l'ancre laboure sans accrocher, et mouiller dessus coûte 150 à 1 500 euros d'amende en zone réglementée. La roche, c'est tout ou rien selon que le bec trouve une faille ou glisse.

La profondeur utile, c'est la profondeur réelle à l'heure où vous mouillez, pas celle de la carte. Ajoutez la hauteur de marée prédite et retirez votre tirant d'eau majoré d'un mètre de sécurité. En Atlantique, un mouillage fait à mi-marée descendante peut se retrouver à sec six heures plus tard. En Méditerranée le marnage reste marginal (moins de 40 cm) mais la profondeur peut varier de 8 à 20 m sur 50 m de distance en Corse.

Le rayon d'évitage, enfin : un bateau au mouillage tourne autour de son ancre. Son rayon vaut la chaîne filée plus la longueur du bateau. Deux bateaux à 30 mètres en mouillage libre, avec 40 mètres de chaîne chacun, ne s'évitent pas. Ils se cognent à la bascule de vent.

La règle de longueur de chaîne

Le consensus des écoles françaises et anglaises tient en trois cas de figure. Par temps calme, mouillage de midi, on file 3 fois la hauteur d'eau. Pour une nuit sans conditions particulières, 5 fois. En cas de renforcement prévu, de relief qui peut générer des rafales descendantes, ou d'un mouillage sur fond douteux, 7 fois. La référence Silkap retient 3 à 4 fois en calme et jusqu'à 5 fois en conditions dégradées ; le Marin breton et Filovent tablent plutôt sur 5 à 7 fois pour couvrir la plupart des situations.

Concrètement : 4 mètres de fond au sondeur plus 1 mètre entre l'écubier et la surface = 5 mètres de hauteur réelle. En coefficient 5, cela fait 25 mètres de chaîne filés. Par coup de vent annoncé, on passe à 35 mètres. Si vous ne les avez pas à bord, vous changez de mouillage ou vous gréez un câblot textile en complément.

Deux points qui comptent. La chaîne pèse : en 8 mm ISO 4565, environ 1,4 kg par mètre. 50 mètres font 70 kg à l'avant, ce qui change l'assiette et joue sur la descente de la courbe caténaire. C'est cette courbe, et non la longueur brute, qui donne l'essentiel de la tenue : elle amortit les à-coups comme un ressort lourd. Ensuite, la longueur se calcule à marée haute prévue de la nuit, pas à l'instant du mouillage.

Diamètre de chaîne selon la taille du bateau

Le Germanischer Lloyd, cité par plusieurs chandlers européens, propose une correspondance de référence. Bateau jusqu'à 8 mètres : chaîne de 6 mm. Jusqu'à 10 mètres : 8 mm. Jusqu'à 12 mètres : 10 mm. Jusqu'à 14 mètres : 12 mm. Jusqu'à 16 mètres : 13 mm. Ce sont des minima, pas des cibles. Sur un bateau lourd (plus de 6 tonnes pour 10 mètres, type voilier de voyage chargé), on monte d'un cran.

Charges de rupture typiques en acier galvanisé grade 40 : 4 000 kg pour le 8 mm, 6 200 kg pour le 10 mm, 9 000 kg pour le 12 mm. Loin du besoin réel d'un 10 mètres au mouillage (les efforts crête en rafales dépassent rarement 500 à 800 kg).

L'ancre : pour un bateau de 8 à 10 mètres, comptez 12 à 16 kg en principale type Delta, Bruce ou Rocna. Les ancres dites « haute performance » (Delta Lewmar est classée ainsi par le Lloyd's Register) permettent de descendre d'un cran à tenue équivalente, à condition d'associer au moins 5 mètres de chaîne avant tout câblot textile.

Approcher face au vent

L'approche se fait toujours face au vent, ou face au courant si celui-ci domine (dans les passes bretonnes et les estuaires, le courant bat largement un vent faible). On arrive vent de face, vitesse réduite, le bateau perd son erre naturellement. Le skipper à la barre, un équipier à l'avant, contact radio ou signes clairs entre les deux.

Règles de sécurité à l'approche : on ne mouille pas sous la quille d'un bateau déjà installé (il a peut-être filé plus de chaîne que vous ne le voyez), on ne coupe pas un autre mouillage en perpendiculaire, on ne jette pas l'ancre en marche avant soutenue.

La manœuvre académique : arriver au point choisi, stopper face au vent, laisser l'erre tomber à zéro, engager la marche arrière très lente au moment où l'ancre part à l'eau. La chaîne se déroule en ligne, pas en tas. Une chaîne en tas sur une ancre couchée, c'est une ancre qui ne se plante pas.

Mettre à l'eau progressivement

L'ancre descend au guindeau, pas en chute libre. On la pose sur le fond, on attend quelques secondes, puis on file par à-coups en reculant. Vitesse idéale : 0,5 à 1 nœud, moteur juste engagé. Plus vite, la chaîne retombe sur l'ancre et la déloge. Plus lent, elle s'accumule au point de largage.

Le repérage se fait au marquage de la chaîne, en général par nœuds de couleur (rouge à 10 m, blanc à 20 m, bleu à 30 m). Un marquage qui s'efface au bout de deux saisons ne sert à rien : on le refait chaque printemps au carénage.

Quand la longueur visée est filée, on bloque au guindeau puis on passe une main de fer (cadène de pont + bout textile) pour le décharger. Le guindeau lève, il ne tient pas la traction permanente.

La reculade de contrôle

Phase que beaucoup oublient, et qui fait toute la différence. Une fois la chaîne bloquée, on ouvre la marche arrière à 1 200 ou 1 500 tours, on la tient 30 secondes, on surveille un amer fixe à terre. Si l'amer défile, l'ancre laboure. Si le bateau se tend sur sa chaîne sans bouger, c'est bon.

Technique complémentaire : poser la main sur la chaîne devant le davier sans serrer. Une ancre qui croche tremble. Une ancre qui laboure vibre en continu. La différence se sent immédiatement.

Tenir la veille dérive

Le mouillage ne finit pas quand l'ancre croche. Il commence. Les dérives se produisent surtout lors des bascules de vent : le bateau passe de l'autre côté de sa chaîne, la traction change de sens, l'ancre peut se décrocher si elle était mal plantée ou si le fond mélange sable et herbier. La nuit, avec un vent qui renforce, c'est là que les choses se compliquent.

Les options de veille, du plus simple au plus outillé :

  • Amer visuel : la tour, l'église, le feu de port. On vérifie à la main avant de se coucher, on regarde au moindre mouvement perçu. Gratuit, fiable tant qu'on est éveillé.
  • Alarme GPS intégrée au traceur : rayon défini autour du point de mouillage, alarme sonore si on en sort. Consomme peu, fonctionne sur tous les traceurs modernes.
  • Application dédiée type SailGrib AA ou Anchor Watch : rayon hexagonal ou circulaire défini depuis le téléphone, alarme sur le smartphone. Utile en complément ou si le traceur est coupé.
  • Alarme AIS : détecte quand un autre bateau s'approche à moins d'un rayon défini. Ne détecte pas votre propre dérive, mais détecte les voisins qui dérivent sur vous. J'ai déjà raconté la nuit de mistral de 2021 à Porquerolles qui a basculé grâce à cette alarme ; depuis, deux seuils GPS + AIS sont actifs dès que je dors sur ancre.

Règle de bon sens : on ne dort pas sur ancre dans un mouillage exposé au premier coup de vent annoncé. Si la prévision tangente, on lève, on rentre au port ou on change de crique.

Relever l'ancre proprement

Au relevage, moteur en marche avant lente, guindeau en remontée, bateau qui avance pour tirer la chaîne au lieu de la tracter à la verticale. L'ancre arrive en fin de course, on contrôle à l'œil qu'elle n'embarque pas une souche ou un herbier.

Si elle est engagée (coincée sous une roche ou un câble), on ne force pas au guindeau : on ferme la chaîne sur la main de fer, on fait tourner le bateau de 90 à 180 degrés à la manette, on tire dans l'autre sens. Dans 8 cas sur 10 elle se libère. Sinon, plongeur local : une casse de guindeau à 1 500 euros coûte plus cher qu'une intervention à 80.

Cas particulier des fonds mixtes

Dans certaines criques corses, aux Sept-Îles, ou le long de la côte d'Azur, le fond alterne sable, herbier et affleurements rocheux sur quelques mètres. Le piège est classique : l'ancre tombe sur sable, croche, le bateau tourne à la bascule de vent, et l'ancre se retrouve tractée sur l'herbier voisin où elle se déchausse. Pour comparer avec un mouillage breton typique, voir la semaine de septembre aux Sept-Îles avec Yannick, qui détaille le tuilage de fonds entre cailloux et sable.

La parade : allonger un peu plus (5 devient 6), contrôler en plongeant si l'eau est claire, repositionner si le bec n'est pas planté dans une plaque de sable continue.

Check-list synthétique

Avant de mouiller :

  • Carte lue, nature de fond identifiée
  • Hauteur d'eau corrigée de la marée à venir
  • Place restante vérifiée (rayon d'évitage)
  • Coefficient de longueur choisi (3, 5 ou 7 selon conditions)

Pendant la mise à l'eau :

  • Approche face au vent, vitesse zéro au point
  • Ancre posée à l'avance, pas jetée
  • Chaîne filée en reculade à 0,5 à 1 nœud
  • Longueur mesurée au marquage
  • Main de fer passée, guindeau déchargé

Après :

  • Reculade moteur 30 secondes à 1 500 tours
  • Amer fixe vérifié
  • Alarme GPS armée
  • Ancre contrôlée au masque si eau claire

Sources