Louis a construit son voilier de 8,60 mètres en strip-planking entre 2019 et 2024. Cinq ans de chantier dans un hangar agricole prêté par son beau-père, en Vendée, entre Les Sables-d'Olonne et Luçon. Il l'a mis à l'eau en juin 2024 et a fait sa première nav trois jours plus tard, 12 milles Les Sables-Bourgenay. Voici ce qu'il raconte, et les quatre leçons que je retiens de ses 5 années passées avec une ponceuse.
La scène : un hangar, une coque, et un homme seul
Septembre 2023, un jeudi soir, 19h30. J'arrive au hangar après 45 minutes de route. Louis m'attend, les bras couverts de poussière d'époxy, les lunettes de protection remontées sur le front. Il me fait visiter sa "cathédrale", comme il l'appelle. 8,60 mètres de coque retournée, bau de 2,80 mètres, déplacement prévu à 2,4 tonnes. Une carène qui brille sous les néons, encore sans pont, sans roof, sans gréement. Le chantier est déjà à trois ans et demi.
"Je dors ici deux nuits par semaine depuis deux ans", il me dit en passant la main sur une membrure. "Ma femme a fini par comprendre. Mes enfants trouvent ça normal."
Il a 42 ans. Il est chaudronnier de métier dans une boîte qui fait des ballons d'eau chaude industriels. Il gagne 2 400 euros net par mois. Il ne sort pas, ne part pas en vacances, n'a jamais possédé de bateau avant celui-là. Et depuis 2019, chaque week-end, chaque soirée libre, chaque RTT, il est là.
Pourquoi strip-planking, et pas contreplaqué marine
Je lui pose la question bête : pourquoi ce mode de construction ? Il me répond technique.
"Strip-planking c'est des lattes de cèdre rouge de 20 sur 15 millimètres, collées bord à bord à l'époxy sur des membrures moulées. Tu stratifies intérieur et extérieur en fibre de verre, deux couches à 300 grammes. Au final tu as une coque monolithique, très raide, imputrescible, qui se répare à vie avec un peu de tissu et de résine."
Il a calculé qu'il lui fallait environ 1 400 lattes pour sa carène. Il les a toutes rabotées lui-même à partir de planches de cèdre commandées en Dordogne, 2 200 euros de bois brut. L'époxy, 800 kilos sur cinq ans, achetée par bidons de 25 litres. Le tissu de verre, 160 mètres carrés. La quincaillerie inox 316L, environ 3 800 euros étalés sur trois commandes.
Budget total, matériaux compris, au 31 décembre 2024 : 31 400 euros, gréement neuf inclus, moteur in-board diesel Yanmar 1GM10 d'occasion à 1 600 euros. Un bateau équivalent en chantier, il le paierait 95 000 à 110 000 euros en occasion récente d'après les prix que je vois passer dans les avis sur les Jeanneau Sun Odyssey 319 ou les First 27.7.
Ce qu'il ne te dit pas tout de suite
Louis ne te parle pas tout de suite des ratés. Il faut insister. Après deux verres, l'histoire sort.
En mars 2021, après 18 mois de chantier, il a mal interprété un plan de stratification et a dû meuler une surface de 4 mètres carrés à l'intérieur de la coque, la refaire. Trois semaines de travail perdues. Il s'est assis sur le sol du hangar et il a pleuré, il me le dit comme ça, sans drama. "J'ai failli tout vendre. Les plans, le bois, tout. Ma femme m'a dit : tu continues, ou on arrête de parler de ce bateau. J'ai continué."
En août 2022, il a eu un petit accident avec sa défonceuse et a passé dix jours à l'hôpital, tendon du pouce sectionné. Le chantier s'est arrêté six semaines, entre l'opération et la rééducation.
Il me cite aussi, sans les chercher, trois fabricants d'époxy qu'il a testés avant de trancher pour West System parce que "ça pardonne mieux les erreurs de température dans le hangar". Le hangar n'est pas chauffé. En janvier, il a parfois collé des lattes à 8 degrés, avec des lampes chauffantes à infrarouge posées à 30 centimètres.
Ce genre de détails, tu ne les trouves pas dans les revues de voile. Elles racontent le bateau fini, brillant, photographié au mouillage. Pas les six semaines d'arrêt tendon. Pas la soirée où tu pleures sur la poussière.
La première nav, 18 juin 2024
Le bateau est sorti du hangar le 12 juin 2024 à la remorque, direction la cale des Sables-d'Olonne. Mise à l'eau le 14 au matin avec la grue du port de pêche, 280 euros facturés par le portuaire. Louis avait prévenu tout le monde, il y avait 15 personnes sur le quai, sa femme, ses deux enfants, son beau-père qui a prêté le hangar, deux collègues du boulot.
"J'ai eu peur que ça flotte pas juste. J'avais calculé le déplacement, mais les calculs c'est pas la réalité."
Ça a flotté juste. Ligne de flottaison à 3 centimètres près de ses calculs, ce qui veut dire que son plan de stabilité est bon. Il a passé quatre jours à l'eau sans bouger, aux pontons visiteurs, pour finir le câblage électrique et gréer.
Le 18 juin, 10h45, il a largué les amarres, seul à bord pour la première sortie. Cap sud-sud-ouest, 10 nœuds de nord-ouest, mer belle, marée montante coefficient 65. Il est sorti du chenal au moteur, a hissé la grand-voile au mouillage d'attente derrière le môle, et il a coupé le diesel.
"Quand la voile a claqué la première fois, j'ai réalisé que le bruit que j'entendais c'était mon bateau. Pas un bateau. Mon bateau. J'ai chialé deux minutes dans le cockpit, puis j'ai réglé le foc."
Il a tiré un bord jusqu'à Bourgenay, viré de bord, est rentré. 4 heures dehors, 12 milles au GPS, vitesse moyenne 3,2 nœuds, vitesse max 5,8 nœuds au largue en descente de houle.
4 leçons que je retiens de Louis
J'ai navigué avec lui trois fois depuis l'été 2024, je ne suis pas son ami de toujours, je suis un voisin de ponton qui s'est intéressé à son chantier. Voici les quatre leçons que je retire de 5 ans à le regarder faire.
Première : la durée compte plus que le talent. Louis n'est pas un architecte naval, il n'a pas d'expérience en construction bois. Il est chaudronnier. Ce qu'il a, c'est 5 ans de régularité. Deux soirées par semaine, trois week-ends sur quatre, sans sauter. Sur 5 ans, ça fait à peu près 4 200 heures de chantier. Beaucoup de gens ont plus de talent que lui. Presque personne n'a cette régularité.
Deuxième : l'argent n'est pas le vrai blocage. Il a dépensé 31 400 euros en cinq ans, étalés. C'est 520 euros par mois en moyenne. Un plaisancier qui loue une place de port à 2 000 euros par an et paie 1 500 euros d'assurance dépense le même ordre de grandeur, sans rien construire. Le vrai blocage de la construction amateur, c'est le temps libre et le foncier (où tu mets le hangar), pas le budget matériaux.
Troisième : les plans comptent moins que la méthode. Louis a acheté un jeu de plans d'un architecte canadien pour 1 200 dollars canadiens en 2018. Il les a suivis à 80%, adaptés à 20% (carré intérieur, cloisonnement, emplacement moteur). Ce qu'il a vraiment acheté, c'est pas les plans : c'est la permission mentale de se lancer, et une séquence d'étapes claires pour savoir quoi faire chaque samedi matin.
Quatrième : ta famille est le vrai gréement. Sans l'accord tacite de sa femme, sans le hangar prêté par son beau-père, sans ses deux enfants qui ont accepté cinq ans de week-ends tronqués, Louis n'aurait pas fini. Il le dit lui-même. "Le bateau tu le construis avec tes mains, mais il tient debout grâce aux gens qui acceptent que tu sois au hangar pendant 5 ans."
Ce que je note après trois navs avec lui
J'ai fait 140 milles avec Louis sur son bateau depuis juin 2024, en plusieurs sorties. Mes observations de plaisancier, pas de pro :
La coque est raide, il n'y a pas un bruit de craquement quand on tape dans une vague. Je me souviens d'un voilier First d'occasion au même déplacement qui craquait à chaque mouvement de coque. Là, rien. Le silence est étonnant.
Le bateau est lent en faible vent. À 6 nœuds de vent, on avance à 2 nœuds. Un voilier de série équivalent en aurait fait 2,8 ou 3. C'est probablement un choix de voilure (grand-voile un peu petite, Louis voulait un gréement facile en solo) et pas un défaut de carène.
L'aménagement intérieur est beau. Parquet pin massif, cloisons en contreplaqué marine verni, pas de plastique, pas de stratifié. Ça sent le bois et l'huile de lin. Mais la cuisine n'a pas d'évier et le réservoir d'eau douce fait 50 litres. Il a prévu d'ajouter tout ça en 2026.
Si je devais résumer son bateau en une phrase : il est lent, il est beau, il est solide, et il est à lui. Trois autres plaisanciers du ponton ont commencé à lui demander conseil pour se lancer, Louis leur répond toujours la même chose : "Tu as un hangar, et ta femme dit oui ? Commence."
Cartographie marine et prochaine étape
Louis veut faire Les Sables-île d'Yeu en juin 2026, 25 milles, sa première nav hors de vue de côte. On en a parlé sur le ponton la semaine dernière. Il hésite encore entre attendre août (mer plus calme, mais plus de monde) et partir en juin avec une belle fenêtre de 36 heures. Comme pour tous les ambassadeurs que je suis sur ce blog, je lui ai montré comment télécharger une zone de carte bathymétrique sur téléphone avant de partir, parce qu'il n'a pas encore de traceur à bord. C'est dans l'app BoatMap si tu veux préparer ce genre de route en quelques minutes.
