Juin 2019, un samedi de vive-eau. Le 389 est au Crouesty depuis trois semaines et j'emmène la famille dans le golfe pour la première fois. J'ai l'annuaire, j'ai calé l'arrivée sur l'heure de la basse mer à Port-Navalo : étale, donc pas de courant. Au travers de la pointe, le loch affiche 6,4 nœuds. Le GPS, 1,1. Mon fils, 9 ans à l'époque, me demande pourquoi la bouée verte ne bouge pas.
J'habitais Vannes depuis des années. Je croyais connaître le golfe. Je le connaissais depuis la rive.
Sept saisons plus tard, ce que j'ai appris ce jour-là tient en une phrase : dans le golfe, on ne lit pas l'heure de la marée, on lit l'heure de la renverse.
L'étale n'est pas la renverse
Toute l'eau du golfe passe par un goulet de 900 m à 1 km de large entre Port-Navalo et la pointe de Kerpenhir, selon l'endroit où l'on mesure. Derrière, entre les îles, ça accélère : le guide de la mer 2025 du Parc naturel régional annonce plus de 9 nœuds par moments au passage de la Jument.
Le piège est un décalage. Le courant continue de sortir après la basse mer et de rentrer après la pleine mer. Le livret Naviguide Voile-Aviron du golfe parle d'environ une heure de retard de la renverse sur l'étale. Sur Hisse et Oh, les estimations des habitués vont de 1 h 15 à 2 heures, le haut de la fourchette par gros coefficient. Ce samedi de juin, le jusant donnait encore tout ce qu'il avait.
Ma règle depuis, pour un voilier qui marche 6 à 7 nœuds :
- Entrée : de BM + 1 h 30 à PM + 1 h, flot dans le dos.
- Sortie : de PM + 1 h 30 à BM + 1 h, jusant dans le dos.
- Coefficient au-dessus de 90 : une demi-heure de plus au début de chaque fenêtre.
Le coefficient se lit comme un volume d'eau à faire passer. L'échelle va de 20 à 120, et le SHOM prend 45 pour les mortes-eaux moyennes, 95 pour les vives-eaux moyennes : c'est sur ces deux valeurs qu'est bâti son atlas des courants. Sous 60, une erreur de calage se paie en temps. Au-dessus de 90, elle se paie en sueur. Je relève les heures de Port-Navalo la veille au soir sur maree.info, comme pour la Teignouse.
Comme la Teignouse, la Jument n'est pas dangereuse. Elle est prévisible pour qui ouvre l'annuaire la veille. Ce qui la rend méchante, c'est le vent contre le courant : le même livret Voile-Aviron prévient qu'un force 3 contraire suffit à lever 1 m à 1,50 m de clapot dans la Jument pour un canot. Avec un 389, ça ne fait pas peur. Ça secoue la vaisselle et les ados.
Dernière règle : 5 nœuds dans la bande des 300 m, 10 au-delà, et 10 nœuds autorisés près de la côte dans les chenaux de Gavrinis, Port-Blanc, la pointe d'Arradon et Conleau, d'après le guide du Parc. L'arrêté ne dit pas s'il s'agit de vitesse fond ou surface, et Hisse et Oh en débat chaque été. Mon habitude : 5 nœuds au loch près de la côte, tant pis si le GPS affiche 11 en sortant de la Jument.
Vannes, ou l'art d'arriver avant 21 heures
J'habite à Vannes et j'ai mis deux saisons à y amener le bateau. La raison tient à une porte.
Le bassin à flot est fermé par une porte-écluse qui n'ouvre qu'autour de la pleine mer de Vannes. Et cette pleine mer n'est pas celle de Port-Navalo : dans les prédictions de maree.info, elle arrive 1 h 11 plus tard par coefficient 47 et presque 2 heures plus tard par coefficient 84. Au tableau d'août 2026 : aucune ouverture avant 8 h ni après 21 h, et certains jours une seule plage : le samedi 8 août, 13 h 30 - 17 h, point. Le 14 août, pleine mer à 21 h 20, la porte fermait à 21 h.
Juillet 2020, je remonte de l'Île-aux-Moines avec l'idée de dîner en ville. Kérino à 21 h 20. Porte fermée. Nuit au ponton d'attente, deux ados qui boudent, et le lendemain les Halles fermées : c'était un lundi. Elles ouvrent du mardi au dimanche, de 8 h à 14 h, et le marché tient le mercredi et le samedi matin.
Les horaires de l'écluse sont sur le site du port de Vannes. Côté budget, le 389 (11,34 m sur 3,76 m) tombe en catégorie L de la grille 2026 : 46 euros la nuit en juillet-août, 30 euros d'avril à juin et en septembre-octobre, 16 euros l'escale de quelques heures en journée. Pour moi, Vannes est la meilleure escale d'avitaillement du golfe, et une mauvaise escale de nuit en été. J'y passe la matinée et je ressors à la porte suivante. Le détail des équipements est dans la fiche du port de Vannes.
Où dormir quand on ne connaît personne
Le golfe n'est pas un plan d'eau à mouillage forain. C'est un champ de bouées. Le Parc compte 7 000 mouillages et 12 ports de plaisance sur 11 500 ha d'eau. Un plaisancier l'a écrit sur Bateaux.com : « Là où il y a du fond, il y a trop de courant. Là où il n'y a pas trop de courant, il y a des bouées de mouillage ».
Restent les herbiers. Le golfe abrite le deuxième herbier de zostères de France après le bassin d'Arcachon, et la zostère marine pousse jusqu'à 8 m de fond. Les 3 à 6 m qu'on cherche pour mouiller sont donc les siens. Le Parc demande de ne pas y jeter l'ancre et publie une carte des herbiers que je regarde avant chaque mouillage forain. Le mouillage est aussi interdit dans les grands passages, rappelle le livret Voile-Aviron : entre Port-Blanc et la pointe des Réchauds, entre Arradon et le nord de l'Île-aux-Moines, autour de la Jument et de Gavrinis.
Mes quatre adresses de première saison :
Kerners, pour la première nuit. Port de mouillage pur, côté Arzon : la bouée visiteur se demande au bureau des ports d'Arzon (02 97 53 82 12), et la cale de Kerners-Bilouris reçoit l'annexe à toute heure de la marée. Bien abrité, sauf du nord : le seul soir où j'y ai mal dormi, le vent était rentré au nord à 15 nœuds et le clapot tapait sous la jupe jusqu'à 2 h.
Port-Blanc et l'Île-aux-Moines. Corps-morts visiteurs à 40 euros la nuit en juillet-août pour la catégorie L, 28 euros en avril-juin et septembre-octobre (grille 2026). Le goulet de Port-Blanc est étroit et le courant y file. On prend la bouée face au courant, jamais en descendant. Ma première tentative, dans le mauvais sens, a fini avec la gaffe à l'eau et mon fils vexé. Pour les mouillages autour de l'île, voir le guide du mouillage de l'Île-aux-Moines.
Ilur, en journée. Île gérée par le Parc, 20 000 plaisanciers par an. La grande plage à l'ouest se rejoint à toute marée, la baie du sud-est seulement à marée haute. Mouillage interdit dans le couloir de 200 m sur 3 000 m entre Ilur et l'îlot de l'Œuf, zone d'écopage des bombardiers d'eau selon le livret Voile-Aviron.
La rivière d'Auray, jusqu'où le mât passe. La pleine mer n'y a qu'un quart d'heure de retard sur Port-Navalo, et un habitué de Hisse et Oh compte 2 nœuds dans la rivière quand il y en a 4 à Port-Navalo. Saint-Goustan loue ses corps-morts visiteurs 34 euros la nuit en juillet-août pour un bateau de ma taille. Mais le pont de Kerplouz laisse environ 14 m de tirant d'air à pleine mer par coefficient 90, et le mât du 389 culmine à 17 m. Je m'arrête en aval, où les bouées occupent les deux rives.
La veille, je compare Kerners et Port-Blanc avec le score de protection que BoatMap calcule pour chaque mouillage selon le vent prévu, puis je lis les avis laissés par ceux qui y ont dormi la semaine d'avant.
Trois bêtises que je ne referais pas
Août 2019. Je quitte Port-Blanc à la pleine mer de Port-Navalo pour être au Crouesty à l'heure du dîner. Le flot rentrait encore. Au Grand Mouton, 2 200 tours, 1,5 nœud fond. Quarante minutes pour le mille suivant, le moteur qui chauffe et ma femme qui ne dit rien, ce qui est pire. Avec un 389, on ne refoule pas le golfe. On attend.
Deuxième bêtise, le marnage. J'avais mouillé à la pleine mer par 5 m d'eau, au fond d'une anse de la côte ouest de l'Île-aux-Moines, coefficient de vive-eau (c'était avant que je regarde la carte des herbiers). Par coefficient 84, la marée descend d'environ 3,80 m à Port-Navalo. Avec 2 m de tirant d'eau, faites le calcul. La quille a touché à 4 h du matin, sans dégâts. Et le marnage change d'un bout à l'autre du golfe : le même jour, 2,60 m seulement à Vannes.
La troisième, l'écluse de Vannes, je l'ai racontée plus haut.
Ce que j'en garde
Mon premier passage propre de la Jument, je le dois à un ostréiculteur de Larmor-Baden qui m'avait dessiné la route, et les roches où porte le courant, au dos d'un ticket de caisse. Dix minutes de conversation, deux saisons gagnées. Depuis, je pose la question avant de partir, au bureau du port ou au voisin de ponton qui rentre quand je sors. Dans le golfe, ça vaut une page d'annuaire.
Les jours où le golfe ne se laisse pas faire, il reste la baie : la journée Crouesty-Houat ne demande aucune renverse, et ma boucle de quatre jours au départ du Crouesty se cale sur la Teignouse.
Sept saisons après ce samedi de juin, je n'ai toujours pas de règle qui marche à tous les coups. J'ai une heure, celle de la renverse, et un réflexe : quand le loch et le GPS ne disent pas la même chose, c'est le GPS qui a raison. Mon fils a 16 ans. C'est lui qui relève les heures de Port-Navalo la veille, maintenant, et il ne demande plus pourquoi la bouée verte ne bouge pas.
AuBoutduBout, une école de croisière dans le golfe
AuBoutduBout est une école de voile croisière du golfe, créée en 2024 par deux moniteurs, Loïc et Jeanne. Elle navigue sur deux catamarans Edel Cat, un 33 au Parun, à Baden, et un 26 au Logéo, à Sarzeau, passés au moteur électrique fin juin 2026. La sortie de 2 h 30 part quatre fois par jour en saison, 55 euros par adulte et 40 euros de 6 à 12 ans (tarifs 2026) ; la journée à Ilur, 130 euros.
Les stages prennent six stagiaires au plus : week-end évasion à partir de 300 euros, tour des îles du Morbihan sur trois jours à partir de 400 euros, stage 100 % féminin. La croisière perfectionnement d'une semaine et la journée manœuvres de port, annoncée pour 2027, se font sur monocoque au départ du Crouesty : on apprend sur le type de bateau qu'on aura ensuite entre les mains. Leur article « Navigation dans le Golfe du Morbihan : les bonnes pratiques » donne le point de vue du moniteur sur les courants, les mouillages et les règles du Parc.



