Trois lignes pour aller vite
Étale de pleine mer au Raz de Sein : PM Brest moins 45 à moins 30 min, ensuite le jusant porte au sud. Étale de basse mer : PM Brest plus 5h40 environ, une vingtaine de minutes avant la BM de Brest, ensuite le flot porte au nord. Vitesse maximale du courant en vives-eaux : 6 noeuds au jusant et 7 au flot par coefficient 100, à hauteur de la Vieille et de la Plate. Préparer le passage demande de connaître ces 3 chiffres et de lire le coefficient de marée du jour avant la veille de la sortie.
Pourquoi j'ai mis 6 ans avant de comprendre vraiment
PM Brest plus 5h40. C'est l'étale de basse mer au Raz, une vingtaine de minutes avant la BM de Brest. J'ai mis 6 ans à le retenir sans le confondre, et je connais des marins qui ont 30 ans de plaisance et qui sortent encore l'almanach pour vérifier.
Le Raz de Sein, c'est un peu plus de 4 milles entre la pointe du Raz et l'île de Sein. Une zone où le courant de marée se trouve resserré entre la pointe et la chaussée, accélère, devient violent en surface mais reste lisible si vous lisez le bon document.
Je suis basé au Moulin Blanc à Brest depuis 2011. J'ai passé le Raz de Sein 4 à 5 fois par saison ces 13 dernières années, soit environ 50 passages. Je raconte ici ce que j'ai compris, et ce que je relis avant chaque passage. Pas de récit héroïque. Une mécanique de courant.
Ce que dit le SHOM, ce que vous lisez sur Navionics, ce qui se passe vraiment
Le SHOM publie les courants de marée du Raz de Sein sur ses cartes et dans l'atlas des courants 560-UJA, Mer d'Iroise, qui donne les vitesses pour un coefficient 95 (vives-eaux moyennes) et 45 (mortes-eaux moyennes). Ce que j'en retiens, recoupé avec les guides de navigation :
- Vitesse maximale en vives-eaux : environ 6 noeuds au jusant, qui porte au sud-ouest, et jusqu'à 7 noeuds au flot, qui porte au nord-est (chiffres donnés pour un coefficient 100), à hauteur de la Vieille et de la Plate
- Étale de pleine mer : PM Brest moins 45 à moins 30 min, fenêtre d'une trentaine de minutes
- Étale de basse mer : PM Brest plus 5h40 environ, soit une vingtaine de minutes avant la BM de Brest, fenêtre plus courte
Sur Navionics ou TZ-iBoat, l'animation des courants vous donne l'image. Sur la carte papier, c'est noté pour 12 heures, à interpoler. Les deux sont conformes.
Mais ce que vous voyez en pratique, sur le pont d'un voilier qui se présente au Raz à PM Brest plus 2 :
- Eau qui semble lisse depuis la Pointe du Van, et qui se met à bouillonner à hauteur de la Vieille
- Vagues stationnaires de 1,2 m en plein courant, sur une bande de quelques centaines de mètres autour de la Plate
- Vitesse fond qui passe brutalement de 5 noeuds à 11 noeuds quand le courant devient portant
- Bateau qui dérape de 30° de cap, parce que vous êtes sur un nappe de courant qui ne va pas dans votre sens
Ce que disent les documents officiels n'est pas faux. C'est juste qu'à 6 noeuds de courant, sur un voilier qui fait 5,5 noeuds vitesse surface, vous n'êtes plus en train de naviguer, vous êtes en train de surfer une marée. Et c'est là que beaucoup se trompent : ils croient qu'ils contrôlent, parce que le bateau avance, alors qu'ils sont juste portés.
La règle que je relis chaque fois
Pour passer du nord vers le sud (le sens le plus fréquent en plaisance, sortie d'Iroise vers Audierne et Bretagne Sud), trois cas :
Cas 1 : étale d'eau pleine, par mer plate
C'est le passage le plus simple. Vous arrivez à la Vieille entre PM Brest moins 45 et moins 30 min, le courant est à zéro, vous filez à votre vitesse moteur ou voile, puis le jusant qui s'établit vous pousse vers le sud. Eau lisse, pas de mascaret, pas de surprise. C'est mon créneau préféré pour faire passer un équipage non habitué.
Cas 2 : courant portant, étale plus 1h à plus 3h
Le courant porte vers le sud, vous gagnez 3 à 6 noeuds de vitesse fond selon le coefficient. Sur le papier, c'est une aubaine. En pratique :
- Le bateau se manie mal, l'eau bouillonne
- Le clapot stationnaire à hauteur de la Plate peut être violent en cas de vent contraire (vent du sud sur courant nord-sud, c'est l'enfer pour 30 minutes)
- Vous arrivez au sud du Raz à 11-12 noeuds vitesse fond, ce qui change votre planification d'arrivée à Audierne ou Sainte-Évette
Cas 3 : courant contraire
Le piège des improvisateurs. Quand on descend vers le sud, le courant contraire, c'est le flot : il porte au nord depuis l'étale de basse mer (PM Brest plus 5h40 environ) jusqu'à l'étale de pleine mer suivante. Si vous vous présentez en fin de flot, vers PM Brest moins 2h, avec 5,5 noeuds vitesse surface dans 4 noeuds de courant contraire, vous avancez à 1,5 noeud sur le fond. La Vieille est à 2 milles. Vous y arrivez en 1h20, l'étale est là, le jusant s'établit dans votre sens, parfait.
Mais si vous attaquez en plein flot, vers BM Brest plus 2, vous prenez 6 noeuds dans la figure en vives-eaux, vous marchez à reculons, et l'étale de pleine mer est encore à plus de 3 heures. Là, insister ne sert à rien : on fait demi-tour, on attend à l'abri et on revient pour l'étale.
La règle plus simple, à retenir une fois pour toutes
J'ai écrit ça pour mon fils quand il a passé son côtier en 2022, je le copie ici :
- Pour aller vers le sud : pars du Conquet ou de Camaret pour arriver à la Vieille à l'étale de pleine mer, entre PM Brest moins 45 et moins 30 min. Le jusant s'établit derrière toi et te porte vers Audierne.
- Pour aller vers le nord : c'est l'inverse. Vise l'étale de basse mer, vers PM Brest plus 5h40 (une vingtaine de minutes avant la BM de Brest), et le flot te remonte vers l'Iroise. La Vieille reste le repère dans les deux sens.
- Si tu rates l'étale, attends. Patiente devant la pointe du Van côté nord, ou en baie d'Audierne côté sud. Une fois engagé, le passage lui-même se fait en moins de 20 minutes.
Le piège du coefficient
Le coefficient de marée change tout. À coefficient 40 (mortes-eaux), la vitesse maximale du courant au Raz tombe à 2,5 noeuds environ. Vous pouvez quasiment passer n'importe quand, en mortes-eaux par mer plate, c'est un saut de puce.
À coefficient 95 et plus (vives-eaux), c'est l'inverse. Le courant maxi dépasse 6 noeuds (7 au flot par coefficient 100), le clapot stationnaire est violent dans les passages, et la fenêtre d'étale se réduit visuellement (le courant change de sens vite). Pour les plus gros coefficients (115+), je décale le passage à un autre jour si la météo n'est pas idéale.
La règle pratique :
- Coefficient 30-50 : passage simple, fenêtre d'étale très large.
- Coefficient 50-80 : passage classique, respecter étale plus ou moins 30 min.
- Coefficient 80-100 : préparation soignée, fenêtre étale plus ou moins 20 min.
- Coefficient 100+ : on choisit le créneau ou on attend.
Je conseille à tout équipage qui découvre le Raz de Sein de programmer son passage par coefficient 40 à 60. C'est une école sans le stress.
Le vent qui change tout
Le courant ne se rencontre jamais seul. Le vent, surtout, fait basculer une journée tranquille en journée à oublier.
Pire combinaison : vent de sud à sud-ouest contre courant portant nord-sud. C'est un piège classique en arrière-saison. Vous regardez le courant qui vous pousse, vous vous félicitez, vous arrivez à la Plate avec 9 noeuds de vitesse fond, et brusquement vent et courant se contrarient. Vagues courtes de 1,5 à 2 mètres en eau apparemment plate, déferlement aléatoire, bateau qui devient ingérable. J'ai vécu ça en septembre 2019 par 25 noeuds de sud-ouest et coefficient 95. 30 minutes de stress pur, ma femme a eu peur, et je n'ai pas refait l'erreur depuis.
Inversement, vent portant sur courant portant, c'est le rêve. Vous sortez du Raz de Sein à 12 noeuds vitesse fond, mer aplatie, équipage souriant. La Bretagne en couleur lumineuse de septembre, c'est sur ce créneau-là.
Règle simple : si la mer prévue dans le bulletin Iroise est annoncée à 1,5 m de creux ou plus, je n'engage pas le passage en vives-eaux courant contre vent. Je décale.
Les sources que j'utilise vraiment
Voici, dans l'ordre, ce que je consulte la veille d'un passage :
- Annuaire des marées SHOM, point Brest : pour trouver l'heure de PM Brest et le coefficient. Indispensable. Je ne fais pas confiance aux applis tierces qui peuvent décaler de 5 à 10 minutes selon les modèles d'interpolation.
- Atlas des courants 560-UJA SHOM (Mer d'Iroise) ou animation Navionics : pour visualiser le tracé du courant à mes heures de passage prévues.
- Bulletin côte de Météo-France, du cap de la Hague à Penmarc'h : diffusé par le CROSS Corsen sur le canal 79, émetteur du Raz, à 4h45, 7h03, 13h03 et 19h03, ou sur meteofrance.com.
- Bouée Pierres Noires Candhis : pour la mesure de houle temps réel à 30 minutes de la zone.
- Sémaphore de la Pointe du Raz, VHF canal 16 : pour l'état réel du jour, à appeler le matin du passage.
Sur Windy ou Meteoblue, je vérifie le modèle ECMWF en plus du modèle Arpège. Si les deux modèles divergent à 24h sur la force du vent, je décale.
Trois erreurs que j'ai vu faire (ou que j'ai faites)
1. Improviser le passage parce que la météo est belle. Mer plate, ciel bleu, on remonte vers le nord et on s'engage à PM Brest plus 4 sans vérifier l'étale, "ça va passer". Non, ça ne passe pas : le jusant porte encore au sud. Vous tournez en rond pendant 90 minutes, jusqu'à l'étale de basse mer. Ce n'est pas dangereux, c'est juste très bête.
2. Sous-estimer le clapot stationnaire en vent contre courant. Si la Pierres Noires annonce 2 mètres de houle au large, le clapot stationnaire au Raz par vent contraire peut atteindre 1,5 m, en vagues courtes et serrées, déferlement compris. Un voilier de 10 m bien préparé passe sans dommage, un day-cruiser ouvert peut prendre une vague d'eau verte dans le cockpit.
3. Oublier la VHF 16. Le sémaphore de la Pointe du Raz veille en permanence. Ils savent l'état du jour, le passage des ferries Penn-ar-Bed (Brest-Ouessant et Audierne-Sein), les zones d'exercice marine éventuelles. Un appel de 30 secondes le matin vaut une heure de cogitation à terre.
Une opinion qui ne plaira pas à tout le monde
Le Raz de Sein n'est pas dangereux. Il est mécanique. Et en plaisance, ce qui est mécanique se prépare et se passe.
J'entends régulièrement des marins de comptoir parler du Raz comme d'un rite de passage redoutable. La vérité est moins romantique : c'est un courant accéléré dans un goulet, qui obéit à des lois de marée connues depuis 200 ans. Si vous lisez l'annuaire, si vous calez l'étale, si vous regardez la mer prévue, vous passez. Si vous ne le faites pas, vous patinez 90 minutes ou vous vous secouez beaucoup. Vous ne mourrez pas pour autant.
Ce qui tue dans la zone, ce ne sont pas les courants. Ce sont :
- La brume, qui rend le balisage invisible et qui transforme une mer plate en piège à coque
- La complaisance, qui pousse à engager sans vérifier
- Le manque d'AIS et de VHF en état de marche, qui isole en cas de pépin
- Le mauvais bateau pour la zone : un day-cruiser ouvert n'a rien à faire au Raz par 2 mètres de houle
Pour les plus jeunes qui me lisent : le Raz de Sein est un excellent terrain d'apprentissage du courant côtier. Choisissez vos premières tentatives en mortes-eaux par mer plate, faites le passage 3 fois pour comprendre le rythme, et vous serez équipés pour Fromveur, Four, Blanchard et tous les autres.
Pour la mécanique du grand jusant côté Manche, voir le passage du Raz Blanchard qui obéit à des règles différentes mais avec la même logique.
Mon mémo final, pour la veille du passage
À retenir avant chaque passage du Raz :
- PM Brest du jour : h
- Coefficient : ____
- Étale de pleine mer au Raz (passage vers le sud) : PM Brest moins 45 à moins 30 min = h
- Étale de basse mer au Raz (passage vers le nord) : PM Brest plus 5h40 environ = h
- Vent prévu (force et direction) : ____
- Houle prévue à Pierres Noires : ____ m, période ____ s
- Brume prévue : oui / non
- Sémaphore Pointe du Raz appelé le matin : oui / non
Cinq lignes à remplir la veille à 18h, deux minutes au stylo. Ce qui me sauve les saisons depuis 2017.
Pour le détail des grandes marées et leurs effets sur la navigation côtière, j'ai aussi écrit une page sur le calendrier des grandes marées 2026 qui aide à planifier les passages techniques sur l'année.



