Samedi 27 avril 2019, port des Minimes, ponton 8. Premier départ sur le Sun Odyssey 349 que j'avais acheté trois semaines plus tôt. À bord, Hélène, mon fils Lucas, sa copine Léa, et moi, chef de bord auto-proclamé sur la base d'un permis hauturier obtenu six mois plus tôt et d'une expérience de 8 stages école entre 2014 et 2018. La sortie de port a duré 22 minutes au lieu de 4. J'ai rentré à reculons trois fois. Léa, gentille, a dit que c'était pas grave. Lucas n'a rien dit, ce qui voulait tout dire.
Voici les six erreurs que j'ai faites ce jour-là, et toutes celles que j'ai vu faire à mes voisins de ponton les saisons suivantes. Si tu prépares ton premier départ comme chef de bord, lis ça avant.
Erreur 1 : ne pas refaire un tour pratique du bateau seul, après l'achat
Je connaissais le 349 sur le papier. Plans, fiches techniques, vidéos YouTube, manuel Jeanneau lu deux fois. Mais je n'avais jamais ouvert le coffre tribord arrière par moi-même, je n'avais jamais sondé les niveaux d'eau et de gasoil, je n'avais jamais testé le pilote auto seul.
Première sortie : moteur démarré, on largue les amarres, je veux engager le pilote auto pour mettre le cap au 270 vers la passe. Le pilote n'engage pas. Je n'ai pas pris 30 secondes pour comprendre, je passe en barre manuelle, je m'éparpille, je rate la première manoeuvre.
Le pilote auto demandait un calibrage compas qu'aucune vidéo YouTube n'expliquait. Cinq minutes seul à quai, j'aurais vu le menu "calibration". J'ai fini par le faire au bout de trois sorties.
À faire : passer une demi-journée seul à bord au ponton, avant ton premier départ familial. Ouvrir tous les coffres, tester tous les interrupteurs, lire tous les manuels en main, faire tourner le moteur 20 minutes et observer les jauges.
Erreur 2 : partir avec une fenêtre météo "limite" parce que c'est le week-end qui était bloqué
27 avril 2019, prévisions Météo-France : vent ouest 18 à 22 nœuds en milieu de journée, mer 1m50 hachée, pluie probable. C'était limite pour un premier départ. Mais j'avais réservé la place de port le mois précédent, mon fils était venu de Paris, on avait organisé le week-end.
J'ai forcé. À 14h on a pris une rafale à 28 nœuds dans le pertuis breton, Hélène a vomi pendant 90 minutes, on est rentré au moteur en 2 heures. Sortie ratée, premier souvenir négatif pour l'équipage.
À faire : pour ton premier départ, prévois un créneau de 3 ou 4 dates possibles. Ne pars qu'à condition d'avoir vent inférieur à 15 nœuds, mer inférieure à 1 mètre, et marée qui te laisse au moins 2 heures de marge à l'aller comme au retour. Si la fenêtre se ferme, tu rentres dîner au resto et tu refais une sortie le lendemain.
Erreur 3 : ne pas avoir formé l'équipage à 3 manoeuvres simples avant de partir
Ma femme Hélène n'avait jamais barré un voilier de 10 mètres. Mon fils Lucas avait fait 2 stages école, sa copine zéro. Je n'avais pas pris 20 minutes au ponton pour leur expliquer, montrer, faire essayer.
Conséquence : pendant la sortie compliquée, j'étais seul à savoir border l'écoute de génois (les autres tiraient à fond la machine, le voile tordue), seul à savoir manoeuvrer l'enrouleur (Lucas tirait sur la mauvaise bosse), seul à pouvoir prendre la barre. À 3 personnes silencieuses dans le cockpit, le chef de bord est seul. Mauvais.
À faire : 30 minutes au ponton avant de larguer. On enseigne 3 choses à chaque équipier : barrer un cap fixe au compas, larguer ou border l'écoute de génois (quel bout, comment serrer le winch sans s'écraser le doigt), donner l'alerte "homme à la mer" et désigner un veilleur. C'est tout. Trois manoeuvres, trois personnes, c'est suffisant pour la première sortie.
Erreur 4 : ne pas faire le briefing sécurité parce qu'on est "en famille"
C'est l'erreur classique. On se dit que la famille connaît le bateau, qu'on a déjà parlé en passant, qu'un briefing formel "casse l'ambiance" du week-end inaugural. Erreur.
J'ai sauté le briefing en avril 2019. Le 18 mai 2020, lors d'un échouement à La Tranche-sur-Mer (faible coefficient, échouement doux à 1 nœud, pas de dégâts), Hélène ne savait pas où était le coupe-batterie. Si l'échouement avait été plus violent et qu'il fallait couper le courant en urgence, on aurait perdu 5 minutes à chercher.
À faire : briefing de 15 minutes au ponton avant la première sortie. On montre le coupe-circuit principal, le coupe-gaz, l'extincteur cuisine, les VFI, la VHF, le numéro CROSS, le radeau de survie. On dit où est le grab bag avec les papiers du bord. C'est tout. Pas besoin de simuler une procédure d'abandon. Mais chacun doit savoir 3 choses : couper le courant, faire un mayday VHF, mettre son gilet.
Le briefing du samedi 17h en charter montre la version pro du même exercice : c'est la trame complète à adapter en version courte famille.
Erreur 5 : naviguer sans avoir préparé le plan B (port de repli)
Première sortie 2019, j'avais le projet : Minimes - Île de Ré (passage de la Pallice, mouillage Sablanceaux). Aucun plan B identifié.
Quand le vent a forci à 14h, j'ai dû improviser. J'ai voulu rentrer aux Minimes, mais avec le vent et la marée descendante, le pertuis ne passait plus dans des conditions confortables. J'ai dérivé vers Saint-Martin-de-Ré, ne sachant pas si la marée me permettait d'y entrer (elle ne le permettait pas, j'ai compris après).
Au final j'ai mouillé à Sablanceaux dans 12 nœuds de mistral, j'ai attendu 4 heures que le vent tombe, et je suis rentré aux Minimes à 21h45 avec un équipage à plat.
À faire : avant chaque sortie, un plan A et un plan B. Plan A : la destination. Plan B : un port de repli dans un secteur de 10 milles, avec sa fenêtre marée connue, sa météo locale connue, et son numéro de capitainerie noté dans le carnet. Si la fenêtre du plan A se ferme, on bascule sur le plan B sans réfléchir.
Erreur 6 : refuser l'aide d'un voisin de ponton qui propose de venir voir
À l'achat du bateau, le voisin de ponton, Bernard, 70 ans, ancien officier marine marchande à la retraite, m'a proposé de venir à bord 2 heures pour faire le tour avec moi. J'ai poliment refusé. "Merci Bernard, je vais d'abord prendre mes marques tout seul".
Erreur d'orgueil. Bernard m'aurait évité l'erreur 1, l'erreur 3, et probablement l'erreur 5. J'ai fini par lui demander conseil 4 mois plus tard, en rentrant d'une sortie loupée. On a passé 3 heures ensemble, il m'a montré 14 trucs que je n'avais pas vus dans le manuel.
À faire : aux Minimes, à Belle-Île, à Cogolin, à Hyères, partout, il y a un Bernard sur le ponton qui en sait plus que toi et qui sera ravi de partager 2 heures. Repère-le, paye-lui un café, demande-lui de venir à bord. C'est la formation continue la moins chère et la plus utile que tu peux te payer.
Ce que je sais maintenant, après 7 saisons et 240 sorties
Le chef de bord, ce n'est pas le titulaire du permis hauturier dans le couple ou la famille. C'est la personne qui prend la responsabilité d'organiser la sortie, de préparer le bateau, de gérer l'équipage, de décider d'aller ou de ne pas aller. Cette responsabilité ne se prend pas par défaut, elle s'apprend.
J'ai un classeur de bord à bord, 18 onglets, alimenté à chaque sortie. C'est ce qui m'a évité la moitié des erreurs après 2019. Et j'ai cette pochette du chef de bord, dont je parle ailleurs : ce que je garde toujours sous la main.
Si tu prépares ton premier départ et que tu lis cet article, ne fais pas comme moi en avril 2019. Prends le temps. Hélène me l'aurait dit, elle, dès le début. Mais en 2019, je n'écoutais pas encore.
