Samedi, port de Kernevel, ponton charter. Il est 16h45. L'équipage de la semaine est arrivé en taxi de la gare de Lorient il y a 20 minutes. Quatre adultes, deux ados, douze valises, deux sacs étanches achetés la veille chez Décathlon. La femme du couple le plus âgé me demande où est la salle de bains. Le mari me demande si on peut partir en mer ce soir pour aller voir le coucher de soleil. Je leur dis non, gentiment. À 17h précises, je les rassemble dans le carré.
Le tour du bateau dure 45 minutes. Je le fais identique depuis 8 saisons. Voici l'ordre, et le pourquoi de chaque étape.
16h30, ce que j'ai déjà fait
Avant qu'ils arrivent, j'ai testé la VHF au canal 70 (test ASN), j'ai ouvert et refermé les 11 vannes de coque du Sun Odyssey 51, j'ai pesé la pression du radeau de survie sur le manomètre de coque (Plastimo Cruiser 6 places, dernière révision juillet 2025), j'ai compté les VFI (8, plus 2 enfants), vérifié les déclencheurs hydrostatiques au pliage, et j'ai noté la tension batterie service (12,8 V au repos) sur mon carnet.
Je sais déjà, à 16h30, si quelque chose ne va pas. Si le bateau a un défaut, le client ne le découvre pas pendant le briefing.
17h00, le carré, on s'asseoit
Je commence toujours par la même phrase. "Avant qu'on parle navigation et qu'on ouvre la bouteille, 45 minutes de sécurité. C'est obligatoire pour moi, c'est utile pour vous, et il y a un quizz à la fin."
Le quizz les fait sourire, mais c'est sérieux. Je leur poserai 3 questions à la fin. Si quelqu'un ne sait pas répondre, on reprend.
Le carré, pas le cockpit. Pourquoi : parce que la moitié des choses que je vais leur montrer sont dedans.
Étape 1, 5 minutes : les locaux techniques et le feu
Je leur ouvre la cabine moteur. Je leur montre :
- Le coupe-circuit principal (rouge, dans la coursive bâbord, à 4 cm de la porte de la cabine arrière)
- Le coupe gaz (vanne 1/4 de tour à droite de la cuisinière)
- Les 3 extincteurs (un par compartiment), comment ôter la goupille, viser la base des flammes, jamais le centre du foyer
- L'emplacement des vannes de coque par compartiment, et la phrase qui compte : "Si l'eau monte à bord, ne fermez aucune vanne tant que je ne suis pas là. Vous fermerez peut-être celle qui n'est pas en cause et vous fermerez votre seule sortie d'urgence."
Cette dernière phrase, je l'ai apprise en 2018 d'un patron pêche de Concarneau qui m'a sauvé un dimanche d'octobre. Je la passe à chaque équipage.
Étape 2, 8 minutes : VFI, gilets, harnais
Sortie cockpit. Je leur fais essayer leur VFI gilet auto (Plastimo Pilot 180), serrage à plat, sangle sous-cutale, sifflet. Je leur demande de l'enfiler tout seul, sans mon aide, dans 30 secondes. C'est le moment où certains se rendent compte que leur gilet est mal réglé. On corrige.
Je leur montre les harnais avec longe à 2 mousquetons, les points d'attache filière et cockpit. Règle Sun Odyssey 51 : harnais clipsé dès que je dis "tout le monde clipse", et toujours pour quart de nuit.
Je précise la règle qui choque : le VFI gilet et le harnais ne sont pas la même chose. Le VFI te flotte, le harnais te garde à bord. La majorité des accidents mortels en mer sont des hommes à la mer en VFI, donc qui flottent, mais qu'on ne récupère pas à temps.
Étape 3, 7 minutes : VHF, MMSI, ASN, mayday
Table à cartes. La VHF Icom IC-M510 du bord, MMSI 227XXXXXX programmé. Je leur fais composer un test ASN (canal 70, position GPS calculée et envoyée à la VHF voisine du quai pour vérification), pas un mayday (illégal en exercice). Je leur montre le bouton rouge sous le couvercle, je leur explique : "On le presse 5 secondes seulement quand vie en danger. Pas pour un panne moteur, pas pour un feu de cuisine maîtrisé, pas pour un mal de mer."
Je leur fais lire la fiche plastifiée mayday : nom du bateau, position GPS (lue sur l'AIS du bord), nature du danger, nombre de personnes à bord, type d'aide demandée. Cette fiche reste à la table à cartes toute la semaine.
Numéro CROSS Étel pour Bretagne Sud : VHF canal 16, ou par téléphone 02 97 55 35 35. Je leur fais l'enregistrer dans leur portable.
Étape 4, 10 minutes : voie d'eau et pompes
Je leur montre :
- La pompe de cale automatique à fonctionnement passif sous le carré, accessible en soulevant la planche n°4 (je leur fais soulever)
- La pompe manuelle au cockpit (15 coups par minute pour 25 litres)
- La pompe de cale auxiliaire électrique 12V, interrupteur au tableau, alarme buzzer à 30 cm d'eau dans la cale
- Le seau de 10 litres dans le coffre arrière, "qui reste l'outil le plus efficace au-delà de 50 litres minute, parce qu'aucune pompe à bord ne fait ça"
Je raconte une anecdote précise. Juin 2022, sortie de la passe de Penlan. Joint de tube d'étambot qui lâche, voie d'eau modérée, montée 4 cm en 12 minutes. J'ai bouchonné avec un clé à molette enrobée de chiffon, j'ai pompé manuellement, on est rentré au moteur en 35 minutes. L'équipage qui était à bord ce jour-là (couple de Strasbourg, 60 ans) a tenu au seau pendant que je manoeuvrais. Sans le briefing du samedi, ils n'auraient pas su quoi faire.
Étape 5, 7 minutes : abandon, radeau, survie
Le radeau Plastimo 6 places est dans son sac fixé au cockpit, sangle de largage rapide. Je leur explique :
- On n'abandonne jamais un voilier qui flotte. Le radeau, c'est en dernier recours, après mayday accusé, après échouement irrécupérable, après incendie non maîtrisé.
- Le geste : sangle hors balcon, basculer le sac à la mer, tirer la longe (10 mètres) jusqu'à percussion, remonter le radeau au plus près, embarquer.
- Le grab bag (sac jaune étanche, accroché à la table à cartes) contient la VHF portable Icom, la balise EPIRB Ocean Signal, les fusées, la trousse de secours, les papiers du bord en pochette zip, 2 litres d'eau, des barres énergétiques.
Je leur fais dire à chacun où est le grab bag. Trois fois. Un par un.
17h35, le quizz
Je referme. "Trois questions. Premièrement, où est le coupe-circuit principal ? Deuxièmement, à qui doit-on téléphoner si on est en danger sans skipper à bord, et sur quel canal ? Troisièmement, où est le grab bag ?"
S'ils savent les trois, je leur dis "On va boire un coup". S'ils ratent une, on revoit. C'est ma règle : pas de bouteille avant que tout le monde sache.
C'est aussi le moment où j'observe qui a écouté, qui n'a pas écouté, qui va devenir mon référent sécurité dans la semaine. Sur 8 personnes, je sais qui est mon premier appui en cas de coup dur dès le quizz.
Ce qui surprend, et ce qui aide
Beaucoup de skippers évitent ce briefing parce qu'il "casse l'ambiance" du début de semaine. C'est exactement le contraire qui se passe. L'équipage arrive crispé, anxieux, parfois en couple en froid. Le briefing structure, désigne des rôles, met chacun en confiance. À 17h45, je vois les gens respirer mieux qu'à 17h05.
Le briefing du samedi 17h est aussi mon assurance personnelle. En cas d'incident grave, l'enquête maritime cherchera à savoir si j'ai informé l'équipage. J'ai un carnet où je signe la date, le nom du bateau, les présents et les points couverts. Pas par paperasserie, par responsabilité. Le code des transports me l'impose, je l'applique.
Si tu veux comprendre comment je gère l'enchaînement charter d'été et convoyage hors saison, c'est dans mon convoyage Lorient-La Rochelle en novembre, et le récit de mon parcours de skippeuse est dans mon portrait à Lorient.
Pour les chefs de bord amateurs qui transposent ce briefing à leur famille du dimanche : le format est différent (on ne parle pas mayday à un enfant de 8 ans), mais l'esprit est le même. Le briefing avant largage du chef de bord amateur couvre la version famille de cette même méthode.
Si tu envisages de devenir skipper en charter, combien gagne vraiment un skipper en 2026 explique pourquoi cette demi-heure de briefing fait partie intégrante de mes 350 euros la journée. Ce n'est pas un bonus, c'est le métier.
À 17h45, je sors du frigo une bouteille de muscadet sèvre-et-maine. Pour l'équipage. Pour moi, un café. Le départ, c'est demain matin 9h, basse mer Lorient à 8h12, étale de courant 30 minutes plus tard. Mais ça, c'est l'autre brief.
