La scène en 8 secondes
Tu navigues au près sous 25 nœuds, brise établie, bateau bien réglé. Bruit sec, comme un coup de feu. Le mât bascule. Trois secondes pour qu'il touche l'eau. Cinq secondes pour que les drisses, les haubans et la voilure forment un nœud autour de la coque, traînés à 6 nœuds par le bateau qui continue sa route. Si tu ne fais rien, le mât te reprend dans la coque sous le vent et tu prends une voie d'eau.
Le démâtage, c'est rare (statistiquement, 1 plaisancier sur 200 le vit dans une vie de marin). Mais quand ça arrive, c'est instantané et irréversible. Pas de geste partiel : tu décides quoi faire dans la minute, pas dans le quart d'heure.
Phase 1 : sécuriser dans la première minute
Avant tout : comptage de l'équipage. Tout le monde est là, debout ? Personne sous la bôme tombée, personne dans les drisses ? C'est la première chose à crier : "TOUT LE MONDE OK ?". Réponse positive nominative : "Pierre OK", "Marie OK", "Lucas OK". Si quelqu'un manque, on est en homme à la mer + démâtage. Procédure différente, plus complexe.
Couper le moteur s'il tournait. Une drisse dans l'hélice, c'est ce qu'on évite à tout prix : ça finit en arbre tordu et en facture à 4 chiffres.
Mettre le bateau debout au vent (loffer si possible) pour stabiliser. Le mât traîne sous le vent, donc il faut être au vent pour ne pas qu'il revienne taper la coque.
Attribuer immédiatement les rôles :
- 1 personne au gouvernail, casque ou capuche, vue sur le mât
- 1 personne au cockpit avec pince coupante, près des étais
- 1 personne dans la cabine, vérifie qu'il n'y a pas de voie d'eau (le pied de mât a pu déchirer le pont ou enfoncer un pilier)
- 1 personne avec lampe frontale et VHF, prête à appeler
Si tu es seul à bord, tu fais tout ça en série, et tu acceptes que ça prenne plus longtemps.
Phase 2 : décider, garder ou couper
C'est la décision-clé. Le mât tombé contre la coque ou flottant à côté peut potentiellement être récupéré. Ou pas.
Garder le mât (rare) : seulement si la mer est calme (moins de 1 mètre), si le mât est entier (pas cassé en deux), s'il flotte à côté en parallèle au bateau, et si tu as un équipage de 4+ personnes. Tu le ramènes à bord pour le récupérer en port. Très rare en pratique.
Couper le mât (le cas général) : tu coupes haubans, étai, pataras, drisses. Le mât part au fond ou flotte au loin. Tu sauves la coque et tu rentres au moteur ou en gréement de fortune.
Outils nécessaires :
- Pince coupante hydraulique type Felco ou Klein (capable de couper du fil 7x19 inox de 8 à 10 mm) : 250 à 700 euros. Le standard pour les courses hauturières.
- Pince coupante manuelle longue (Wiss, Knipex 950 mm) : 150 à 300 euros. Limite à 6 mm d'inox. Suffit pour la plupart des bateaux jusqu'à 12 mètres.
- Bolt cutter 60 cm : 80 à 150 euros, basique mais ça coupe du 8 mm si tu as les bras.
- Sciotte ou meuleuse Bosch sur batterie : 200 à 400 euros, dernier recours si tu as un mât en aluminium fin.
Sur un bateau au-delà de 11 mètres, c'est la pince hydraulique. En-dessous, la pince manuelle longue suffit, à condition d'avoir testé qu'elle coupe bien le diamètre des haubans avant de partir.
Phase 3 : couper dans le bon ordre
Pas n'importe quel hauban, pas n'importe quand.
- Couper d'abord le hauban sous le vent (le plus tendu, qui maintient le mât contre la coque). Une fois coupé, le mât s'éloigne sous l'effet du vent et de la mer.
- Couper l'étai avant et le pataras. Le mât part en dérive arrière puis libre.
- Couper le hauban au vent en dernier (peu tendu, le mât n'est plus lié au bateau qu'à lui).
- Couper toutes les drisses et écoutes qui traînent encore.
Coupures successives, jamais simultanées. Une coupure mal placée et le mât revient taper la coque dans une oscillation incontrôlée.
Penser à débrancher le câble VHF d'antenne et le câble feu de tête de mât avant de couper, sinon ils arrachent les passages de pont. Si tu n'as pas le temps, tu rebouches après avec du mastic Sikaflex (toujours en avoir un tube à bord, 15 euros).
Phase 4 : récupérer ce qui reste
Une fois le mât parti, faire le bilan :
- Voilure dans l'eau ? Récupérer si possible (utile pour gréement de fortune), sinon la laisser dériver.
- Drisses, écoutes, haubans : récupérer un maximum, on ne sait jamais. Beaucoup de plaisanciers ont rentré leur bateau avec un gréement de fortune fait de la bôme, du tangon et de drisses récupérées.
- Pied de mât : vérifier l'état, mesurer si la coque a pris un coup, surveiller pour voie d'eau dans les heures suivantes.
- Antenne VHF : disparue. Solution de secours : antenne portative VHF à fixer au pataras de fortune ou à un balcon arrière. Vérifier l'émission ASN avant tout (suivre la procédure de test mensuel ASN).
Phase 5 : gréement de fortune ou moteur
Distance restante à parcourir, météo, état du bateau, état de l'équipage. Trois options :
- Tout au moteur : si la consommation gasoil le permet (autonomie typique 200-300 milles à régime modéré). Solution la plus simple.
- Gréement de fortune : si pas de moteur ou autonomie insuffisante. Bôme dressée verticalement, calée dans le pied de mât, étayée par des bouts. Voile attachée comme une grand-voile minimale. Vitesse 2 à 3 nœuds aux allures portantes uniquement.
- Demande de remorquage : Pan-Pan au CROSS, attente parfois plusieurs heures. SNSM gratuit pour personnes en danger, sinon facturation possible si juste assistance technique.
Le matériel obligatoire à bord
Au-delà de 6 milles, en plus de la division 240 standard :
- Pince coupante adaptée au diamètre des haubans, accessible en cockpit
- Casque ou casquette renforcée (un mât qui tombe a déjà coûté la vie à des marins)
- Couteau à voile à portée immédiate (sangle harnais)
- 50 mètres de bout de remorquage en polyamide (pour faire un gréement de fortune si besoin)
Tout ça au même endroit, pas dispersé. Une trousse dédiée "démâtage" coûte environ 400 euros pour un voilier de 11 mètres. Ridicule comparé au prix d'un nouveau gréement complet (10 000 à 25 000 euros).
Le retour aux décisions de chef de bord
Une chose qui revient dans tous les retours d'expérience : la qualité du briefing pré-départ détermine la qualité de la réaction. Un équipage qui sait où est la pince coupante, qui connaît son rôle, qui a vu le geste mimé une fois, réagit en 2 minutes. Un équipage non briefé met 10 minutes, et 10 minutes c'est trop. C'est ce qu'on bétonne dans le briefing sécurité d'équipage du samedi 17h.
Démâter, c'est moche. C'est cher. Mais ce n'est pas le drame absolu. Le drame, c'est démâter et ne pas savoir quoi faire. Cinq minutes de protocole appris vaut mieux que 50 ans d'expérience non préparée.
