National

Ma traversée Bretagne vers le Portugal en solo : 12 jours, 2 tempêtes

Lorient à Cascais en solo, 1 020 MN en 12 jours avec deux coups de vent force 8 : déroulé jour par jour, avaries, choix de route, budget.

29 août 2024, 17 h 40, largué le ponton visiteurs de Lorient base. Cap 215, vent de nord-ouest 14 nœuds, moteur en route pour dégager l'embouchure. Dans 12 jours j'espère être à Cascais, 1 020 milles plus au sud, sur un voilier de 11 mètres que je mène seul depuis 4 ans. C'est ma première traversée de cette ampleur en solitaire. Je préparais cette route depuis 18 mois, j'ai accepté que je n'y étais pas prêt sur tous les plans, et j'y suis allé quand même. Voici ce qui s'est passé.

La préparation, ce qui ne s'invente pas

J'ai un Bénéteau Oceanis 34 de 2009 acheté d'occasion en 2020, bateau que je connais maintenant mieux qu'aucun autre objet de ma vie. 10 m de coque, tirant d'eau 1,95 m, gréement sloop, GV lattée et génois sur enrouleur, pilote hydraulique Raymarine installé en 2022. Depuis 2021 je fais de la navigation côtière en solo, Bretagne-sud, Glénan, Belle-Île, jamais plus de 80 milles d'une traite.

La décision d'aller au Portugal en solo a pris forme en mars 2023. J'ai passé les 18 mois suivants à faire trois choses :

  1. Renforcer les équipements de sécurité : radeau de survie 6 places révisé en 2023, balise EPIRB Ocean Signal installée en 2024, PLB personnel ACR en poche, VHF ASN avec MMSI enregistré, AIS transpondeur classe B. J'avais déjà raconté la logique de mon matériel de sécurité.
  2. Faire trois traversées intermédiaires en solo : Lorient-Gijón (400 MN) en juin 2023, Brest-La Coruña (480 MN) en août 2023, Île d'Yeu-Porto en équipage (850 MN) en juin 2024 pour connaître la route.
  3. Refaire la totalité du gréement courant et dormant en avril 2024. 4 200 euros de chantier mais un gréement neuf avant une traversée au portant avec du vent, c'est l'argent le mieux investi de cette année.

Budget total préparation + traversée : environ 9 800 euros, dont 4 200 de gréement, 2 800 d'équipement sécurité, 900 de marinas et consommations, le reste en assurance spécifique traversée et ravitaillement. Le retour par ferry Santander a coûté 380 euros ensuite avec la voiture.

Jour 1 et 2 : sortir du golfe de Gascogne, le passage obligé

Lorient-Île de Groix à la tombée de la nuit, vent tombé, moteur en route jusqu'à 3 h du matin. Vers 4 h je retrouve un peu de brise au 320 pour remettre la voile. Cap 215, allure de grand largue, mer belle. Je prends mes quarts de 3 h avec alarme sur téléphone, AIS réglé sur détection 6 MN, pilote en route. Le rythme solo s'installe vite : cuisson d'un plat par jour au repas du midi, repas froids soir et matin, eau douce rationnée à 3 L par jour pour tenir les 12 jours.

Au jour 2 midi j'ai franchi le rail d'Ouessant depuis 28 h, et je suis à 95 MN au sud-ouest des Penmarc'h. Je sais que le golfe de Gascogne se traverse en 3 à 4 jours à cette allure, que je ne verrai pas la côte avant le cap Finisterre espagnol, et que la vraie question n'est pas la navigation mais le sommeil. Un solo qui ne gère pas son sommeil s'épuise en 72 h et perd ses facultés de décision. J'avais prévu 20 minutes de sieste toutes les 90 minutes en zone de trafic, 3 h d'affilée hors zone de trafic. Ça a tenu trois jours.

Jour 3 et 4 : la première tempête, celle qu'on voit venir

Le 31 août dans l'après-midi, Grib sur mon tablette avec la liaison Iridium Go : une dépression descend du sud-ouest de l'Irlande et vient couper ma route à hauteur de La Coruña dans 30 heures. Prévision centrale : 35 à 40 nœuds de sud-ouest, mer très forte, rafales 45. Je suis à 420 milles de la côte portugaise la plus proche, 290 milles de La Coruña, sans aucun port plus rapide. Mon choix : je fais route plus ouest pour sortir de l'axe de la dépression, je prends 50 milles de détour, et je laisse passer. Les 4 heures qui suivent je réduis à deux ris dans la GV et je roule le génois à 60 %.

La dépression arrive jour 4 vers 11 h du matin, vent montant de 20 à 38 nœuds en 90 minutes, mer qui lève à 4 m avec crêtes courtes et croisées. Je suis à 220 MN du cap Finisterre. Le pilote tient, je suis attaché sur harnais au cockpit, écoutilles toutes fermées, safran bloqué à 25° pour tenir le cap en travers du vent. Allure portante, grand largue stable. La GV avec deux ris tient parfaitement, le génois à 40 % n'a pas bougé. J'ai eu peur une dizaine de fois pendant 14 heures, jamais paniqué. Le bateau faisait le travail.

À 4 h du matin le 2 septembre, la rafale baisse à 22 nœuds, la mer s'adoucit progressivement. Je déroule le génois à 70 %, je laisse un ris, j'allume la bouilloire. Un café à 4 h du matin après 14 h de tempête, c'est le meilleur café de ma vie. J'ai dormi 4 heures d'affilée sur ma couchette de quart, pilote en route, AIS en veille. Personne en vue à 20 MN.

Jour 5, 6 et 7 : la descente au portant

Le cap Finisterre passé au large à 40 MN au jour 5 vers 14 h, je prends la route parallèle à la côte portugaise, 50 MN au large, cap 195 sur Porto. Flux de nord-ouest établi à 18-22 nœuds, allure grand largue tout le long. Le bateau file entre 6,5 et 7,8 nœuds, meilleur run noté sur les 24 h du jour 6 : 162 MN cumulés, moyenne 6,75 nœuds. Sur mon bateau et mon équipement, c'est la limite haute. En deçà, le solo freine instinctivement. Au-delà, il commence à fatiguer les toiles.

Les journées deviennent très longues en solo à ce stade. Le temps ralentit, l'ennui s'installe, la vigilance peut baisser. Je me suis surpris au jour 6 à regarder l'AIS pendant 40 minutes d'affilée sans bouger, hypnotisé. Je tiens un journal de bord horaire où je note le cap, la vitesse, la météo, l'état du gréement, et une observation personnelle (le vol d'un océanite, la couleur du ciel, la lessive qui sèche). Cette discipline d'écrire a été mon garde-fou, elle m'a maintenu dans le présent.

Je passe devant Porto au jour 7 au matin, côte visible à 35 MN, cargos fréquents à l'AIS (zone de trafic Lisbonne-Leixões très fréquentée), veille VHF 16 constante. Je vise Cascais pour toucher terre en sortie dimanche matin.

Jour 8 : la seconde tempête, celle qu'on ne voit pas

Le 5 septembre dans l'après-midi, tout change en 3 heures. Une dépression secondaire qui s'était formée à l'ouest des Açores s'est déplacée deux fois plus vite qu'annoncé et me rattrape à 60 MN à l'ouest de Peniche. Prévision Grib du matin : passage sud, je ne touche pas. Réalité à 16 h : vent qui monte de 12 à 30 nœuds de nord-ouest en 2 heures, front de grains visibles plein ouest sur une ligne de 15 MN, ciel noir, pression chutée de 7 hPa en 4 heures.

Je prends le premier ris, le deuxième ris, je roule le génois à 30 %, j'arme le tourmentin prêt au pied de mât au cas où. J'appelle le CROSS Lisbonne en communication de service sur canal 16, position donnée, nombre de personnes à bord confirmé, heure estimée d'atterrissage Cascais. Le CROSS relaye sur canal 69 pour me dégager du canal principal. Service impeccable, je n'ai pas eu à attendre 30 secondes.

La ligne de grains arrive à 17 h 30, rafale maximale mesurée à mon anémomètre de mât : 43 nœuds, pointe 47. Durée de la rafale principale : 45 minutes. Je suis en grand largue avec un bateau sur-toilé légèrement (le tourmentin aurait mieux fait), le bateau dérape à chaque vague, le safran lutte mais tient. À 18 h 15 je prends le tourmentin par sécurité, le bateau se stabilise, le pilote reprend la main. À 19 h le front est passé, vent tombé à 22 nœuds, mer forte résiduelle pour 8 heures.

À l'inventaire le soir, une avarie : sandow de pilote cassé dans la cascade de charge du fort lof, remplacé sur place avec une drisse de secours. Génois légèrement endommagé au niveau d'une couture (5 cm décousus), je l'ai reprise à la main au jour 9 avec du fil de voilure. Pas d'autre dégât. Le bateau a passé le cap.

Jour 9, 10 et 11 : le final, le moment où on touche enfin

Les 3 derniers jours sont plus calmes, vent établi au nord-ouest à 14 nœuds, petit largue confortable, j'en profite pour reprendre du sommeil et manger chaud deux fois par jour. J'approche de Lisbonne au jour 11 au matin, je passe 4 MN au large du cap Raso à 7 h 20, et j'entre dans la marina de Cascais le 8 septembre à 11 h 45 après 12 jours et 18 heures de mer. 1 023 MN parcourues selon le plotter, moyenne 3,35 nœuds en incluant la première journée au moteur et les deux coups de vent.

Je débarque, je douche dans les sanitaires du port, je dors 11 heures d'affilée sur la couchette centrale, et le lendemain matin je tremble encore des jambes en marchant sur le ponton. Cascais en septembre est doux, les charters rentrent, les permanents se préparent pour l'hivernage. La marina est à 95 euros la nuit pour mon bateau, je prends 4 jours avant de décider de la suite.

Ce que je retiens, ce que je changerais

Un solo de 1 000 milles, ça ne se résume pas aux deux tempêtes. Ça se résume à 12 jours où on apprend plus sur soi-même et sur son bateau que dans 5 saisons de côte.

Trois choses que j'ai bien faites, sans le mériter particulièrement :

J'ai pris la première dépression avec une marge suffisante. 50 milles de détour au jour 3 m'ont coûté 8 heures de route, ils m'ont économisé peut-être 4 heures de tempête pire. Le bon choix de route dans un solo, c'est rarement la plus courte, c'est celle qui garde une option de retrait.

J'ai tenu le journal de bord horaire. Discipline d'écriture, discipline mentale. En solo, on fait ce qu'on écrit. Si on arrête d'écrire, on commence à dériver. Jamais sous-estimer cet outil.

J'ai alerté le CROSS Lisbonne en service, pas en détresse, avant la deuxième tempête. 3 minutes d'échange radio qui ont sécurisé 8 heures de navigation. Une démarche similaire à celle que je décris dans ma panne VHF plan B, où appeler le CROSS tôt change tout.

Trois choses que je changerais :

Un sondeur météo pro par satellite. Grib gratuit via Iridium, je me suis fait prendre sur la seconde dépression. Sur une route de 1 000 MN en solo, payer 50 euros par jour d'abonnement sondeur météo, c'est normal. Je l'aurai la prochaine fois.

Une routeuse humaine en couverture. J'aurais dû me payer les services d'une routeuse par satellite pour 400 euros sur 15 jours. Ça change tout sur la lecture des dépressions secondaires.

Un tourmentin sorti dès 25 nœuds soutenus. Je l'ai sorti à 35 nœuds dans la seconde tempête. C'était trop tard. Le bateau a tenu, mais la sortie de tourmentin à 35 nœuds en solo sur un pont qui embarque, c'est l'endroit où on se casse une côte. Je sortirai à 25 la prochaine fois.

Je referai une traversée de cette longueur. Pas au Portugal sauf si je livre le bateau. Je préfèrerais Açores en solo, une traversée plus propre, moins de trafic, plus de temps au large. Ce sera pour 2026 si tout va bien.

Le trace GPS complète et les 12 journaux de bord quotidiens sont enregistrés sur BoatMap pour ceux qui voudraient préparer une route similaire.

Essayez BoatMap gratuitement

Cartes nautiques, 50 000+ ports et mouillages, météo marine et suivi GPS.

Download on the App StoreGet it on Google Play