Bretagne Sud

Ma première traversée de nuit en solo : Brest vers Belle-Île

26 heures en solitaire de Brest au Palais : préparation, quarts improvisés, approche de nuit sur Belle-Île et les six leçons que j'en tire.

Résumé

Fin mai 2024, 26 heures de Brest au Palais (Belle-Île), 135 milles en solo sur un Sun Odyssey 349 de 2018. Premier passage de nuit sans équipier, préparation échelonnée sur 4 mois, deux fenêtres météo annulées avant la bonne. Traversée sous génois seul au largue, vent nord-est 12-16 nœuds puis molli à 6 nœuds au petit matin, arrivée à 3h du matin devant la pointe des Poulains avec un niveau de fatigue auquel je ne m'attendais pas. Voici le déroulé honnête et les six leçons que j'emporte pour la suite.

Pourquoi je voulais la faire, et pourquoi seul

J'ai 42 ans, je navigue depuis 9 ans, toujours en équipage ou avec ma compagne à bord. On m'avait prévenu : tant que tu n'as pas passé une nuit seul en mer, tu ne connais pas ton bateau. J'ai longtemps pensé que c'était une phrase de vieux loup, jusqu'au jour où j'ai croisé Philippe, un voisin de ponton à Brest qui venait de faire son tour de Bretagne solo à 67 ans. On a discuté 40 minutes. Il m'a dit une phrase simple : "En solo, tu découvres ce que tu reportais".

Je me suis inscrit à un stage Glénans "navigation de nuit" en avril 2024 (tarif à vérifier, autour de 680 euros à l'époque), j'ai refait mon équipement de sécurité à neuf, et j'ai fixé une date en mai pour ma première vraie traversée seul.

Brest vers Belle-Île, c'était la trajectoire évidente : 135 milles en cap direct au sud-sud-est, pas d'atterrage difficile à l'arrivée, une côte que je connais pour l'avoir fait plusieurs fois à deux. Et une traversée à la portée d'un premier solo, sans être pour autant anodine : Raz de Sein à franchir, traversée de la baie d'Audierne où il n'y a pas de refuge facile avant les Glénan, puis le cap sur la pointe des Poulains.

La préparation : 4 mois qui ne laissent pas de place au flou

J'ai d'abord fait la liste de tout ce qui m'inquiétait, sans filtre. J'ai obtenu 23 items. J'ai ensuite regroupé en 4 catégories que j'ai travaillées séparément.

Sommeil et quarts. C'est pour moi le point le plus dur du solo, plus que la navigation. J'ai lu la check-list du plaisancier qui navigue en solo qui recommande un schéma de siestes de 20 minutes avec alarme. J'ai testé ce schéma pendant 3 sorties de 12 h sur mars-avril 2024, je me suis rendu compte que mon seuil de résistance à l'éveil absolu tombe à 18 h sans sieste. Au-delà, je deviens imprécis, je commets des erreurs de lecture météo, je confonds phares.

Matériel de sécurité. Gilet 275 N avec harnais intégré acheté neuf (Spinlock Deckvest, 450 euros), ligne de vie double tissée sur tout le parcours cockpit-roof-étrave (déjà installée mais que j'ai retravaillée), lampe frontale rouge obligatoire (la blanche détruit la vision nocturne en 3 secondes), fusées de détresse révisées, AIS SART dans la poche du gilet. Radeau de survie dernière révision datant de 2023, valide.

Navigation et électronique. J'ai fait réviser mon AIS transpondeur et mon pilote automatique 1 mois avant. J'ai chargé 3 applis nautiques sur tablette avec cartographie offline, dont les cartes bathymétriques dans BoatMap que j'ai pris l'habitude d'utiliser pour préparer mes fenêtres de traversée. J'ai testé mon pilote automatique en condition de mer formée 3 semaines avant le départ : il tenait cap à plus-moins 5 degrés sur houle de 1,5 m. Acceptable.

Météo et fenêtres. J'ai annulé deux fenêtres avant de partir. La première (20 avril) à cause d'un creux qui passait trop près, la deuxième (8 mai) parce que le vent prévu dépassait 20 nœuds dans le Raz. La troisième, le 28 mai, était propre : nord-est établi 10-16 nœuds, mer 1 à 1,5 m, pas d'orage annoncé sur 48 h. J'ai croisé plusieurs bulletins (Météo-France, Windy ECMWF, PredictWind) et j'ai attendu qu'ils convergent.

Le départ de Brest : tendu

Mercredi 28 mai, 9h15, ponton des Corsaires au port du Moulin Blanc. J'ai passé la nuit d'avant presque sans dormir, l'inverse de ce qu'il fallait faire. J'ai pourtant dormi 6 h d'une traite la nuit du 27 au 28, sachant que je me priverais ensuite. Ce 28 mai je me suis retourné dans la couchette de 2h à 7h à m'imaginer le pire.

Départ retardé d'une heure et demie : j'avais oublié de décharger la glacière à terre (vive le sac de courses qui cogne dans la cambuse), de vérifier la longueur du bout de retenue d'annexe, et je voulais re-vérifier une dernière fois l'étanchéité du capot de descente. La vérité, c'est que je cherchais des raisons de retarder. Une fois largué, ça a basculé.

Sortie de la rade de Brest au moteur, vent de nord-est 12 nœuds établi après la pointe Saint-Mathieu, je coupe le moteur à 11h15, route au 175 sous génois plein et grand-voile 1 ris. Vitesse 6,2 nœuds, mer 0,8 m bien formée, cap direct sur le Raz de Sein que je prévois de prendre à l'étale de basse mer (15h30 le 28 mai d'après mes calculs, à vérifier selon annuaire SHOM).

Le Raz de Sein : le moment où j'ai su que j'étais vraiment seul

15h42, je franchis le Raz par le passage ouest à marée basse établie. Vent maintenant 14 nœuds, courant faible (à l'étale), mer régulière. J'ai fait ce passage trois fois à deux, je le connais. Mais ce jour-là, je me suis surpris à vérifier mon cap au compas toutes les 30 secondes, parce que je n'avais personne pour relire la carte avec moi. Un plaisancier en solo parle beaucoup tout seul, je le confirme.

Passage propre, pas une embûche, mais j'ai compris à ce moment-là ce que voulait dire Philippe. Quand tu es seul, tu n'as plus la validation extérieure. Tu dois faire confiance à ton jugement avec une intensité que tu ne connaissais pas. C'est fatigant, bien plus que je ne le pensais.

La nuit : quarts de 20 minutes, sommeil qui ne vient pas

À partir de 20h, j'ai basculé en régime de quarts courts. Minuteur réglé sur 20 minutes, je m'allonge sur la banquette tribord du cockpit avec ma parka, yeux fermés. À la sonnerie, je lève la tête, j'examine l'horizon à 360 degrés, je contrôle l'AIS sur l'écran, je vérifie le cap, je regarde le trafic. 60 à 90 secondes. Je me rallonge.

Sur le papier ça marche. Dans la réalité, les 3 premiers cycles je n'ai pas dormi du tout. Trop d'adrénaline, trop d'attention aux bruits de coque. À partir de minuit j'ai commencé à somnoler 5 à 10 minutes par cycle, puis la fatigue a pris le dessus et j'ai vraiment dormi certaines siestes.

Incident à 2h15 du matin : un cargo AIS arrive par tribord à 7 milles, route qui semble convergente. Je me réveille sur l'alarme AIS paramétrée à 10 minutes CPA. Je fais 15 minutes d'observation, je devie de 20 degrés à bâbord pour lui passer derrière clairement, je reprends mon cap 10 minutes plus tard. Tout s'est passé comme dans un exercice, sauf que là c'était de la vraie nuit avec un marin de commerce qui ne m'aurait pas vu si j'avais dormi profond. Le jour où je douterai de l'utilité de l'AIS transpondeur, je me forcerai à repenser à ce cargo.

L'approche de Belle-Île : le coup de pompe

À 2h35 du matin, vent retombé à 6 nœuds, mer apaisée, vitesse chutée à 3,8 nœuds. Moteur en route pour ne pas traîner. La pointe des Poulains se montre avec un feu blanc groupe (4) toutes les 15 secondes, bien reconnaissable, mais mon cerveau, sorti de 22 heures de quarts, a mis 3 minutes à identifier la caractéristique exacte. Cette lenteur d'analyse a été le choc le plus fort de la traversée : j'ai compris que je ne devais plus prendre de décision importante dans l'heure qui venait.

J'ai fait le choix d'attendre le lever du jour pour entrer au Palais, plutôt que de forcer une manoeuvre de nuit dans un port que je connais pourtant bien. J'ai ralenti à 3 nœuds, j'ai fait une ronde de veille sur le pont, j'ai bu deux cafés, et j'ai attendu 5h45 pour l'aube. Amarrage au port du Palais à 6h45 jeudi 29 mai, sur une panne visiteurs libre. Facture 28 euros la nuit pour un 11 mètres en basse saison (tarif à vérifier auprès de la capitainerie, les grilles bougent chaque année).

Les six leçons que j'emporte pour la suite

1. Le sommeil préparé doit commencer 3 jours avant, pas la veille. Ma nuit du 27 au 28 mai gâchée par l'appréhension m'a coûté 4 heures de dormance utile le lendemain. La prochaine fois, je fais un entraînement-sieste les deux soirs précédents, pas de veillée tardive, pas d'écran après 21h.

2. Les quarts de 20 minutes marchent, mais pas tout de suite. Les 3 premiers ne donnent rien, c'est normal. Ne pas paniquer, ne pas allonger la durée du quart, ne pas boire de café la première moitié de la nuit.

3. Un cap direct n'est pas toujours la bonne idée en solo. J'aurais peut-être dû passer par une escale intermédiaire (Audierne ou Concarneau) pour casser la traversée en deux demi-nuits. 26 heures d'un coup c'est beaucoup pour un premier. J'y réfléchirai pour la prochaine.

4. L'alarme AIS est un salut. Réglée à 10 minutes CPA sur 2 milles, elle m'a sauvé le cargo de 2h15. Ne pas la désactiver "parce qu'elle sonne trop souvent". Si elle sonne souvent, c'est qu'il y a du trafic.

5. La fatigue affecte la prise de décision bien avant d'affecter la vigilance. Je dormais bien assez pour surveiller l'horizon, mais je ne dormais plus assez pour analyser une situation nouvelle. D'où ma décision sage d'attendre le jour pour entrer au Palais.

6. Prévoir un tampon financier pour traîner une journée de plus au port d'arrivée. Je suis resté à Belle-Île 2 jours avant de repartir. Dormir 14 heures la première nuit, ne rien faire la journée suivante. C'est le prix à payer.

Mon verdict sur la première de nuit

Je la referais demain, différemment. J'ai appris en 26 heures plus que sur 4 saisons d'équipage. Sur le bateau, tu comprends vite ce qui marche pour toi, pas ce qui marche pour le manuel des Glénans. Mon schéma de quarts de 20 minutes devient 25 minutes parce que c'est mon rythme réel. Mon vieux réflexe de chercher une seconde validation sur une décision de navigation saute : en solo, la seconde validation c'est de se donner 10 minutes de réflexion supplémentaire, pas de demander à quelqu'un.

Si vous hésitez sur votre première solo, voici ce que je dirais sans enrober : choisissez une traversée que vous connaissez en équipage, faites le stage nuit des Glénans ou équivalent, annulez les 2 premières fenêtres météo sans état d'âme, et attendez que trois sources météo disent la même chose. Et acceptez que les 6 premières heures de la nuit vous aurez envie d'avoir quelqu'un avec vous. C'est normal. À 4h du matin, ça va mieux.

La trace GPS et les waypoints utiles sont enregistrés comme marqueurs BoatMap si vous voulez les retrouver.

Essayez BoatMap gratuitement

Cartes nautiques, 50 000+ ports et mouillages, météo marine et suivi GPS.

Download on the App StoreGet it on Google Play