Fiche de référence sur la navigation de plaisance en solitaire, voilier ou bateau à moteur, en zone côtière et semi-hauturière française. Passage en revue de l'équipement obligatoire et recommandé (harnais, ligne de vie, AIS MOB personnel), des routines à bord (quarts courts, alarmes, VHF), de la préparation à terre (plan écrit, météo), et de la gestion du sommeil par cycles courts. Chiffres vérifiés sur Légifrance (division 240), Comptoir Nautique, SVB Marine, site officiel Ocean Signal, Vendée Globe 2024, SNSM, articles de Voiles et Voiliers et Mers et Bateaux.
Trois lignes à retenir. La division 240 n'impose pas beaucoup pour le solo, mais recommande fortement le gilet 50 N avec VHF portable attachée. L'AIS MOB personnel (type Ocean Signal MOB1 à 369 euros) n'est pas obligatoire en plaisance côtière, c'est pourtant le premier achat à faire. Sans équipier, le ris se prend plus tôt, la météo se lit deux fois, et le sommeil se gagne par tranches de 20 minutes.
Ce que la division 240 dit, et ce qu'elle ne dit pas
Le cadre légal est l'arrêté du 6 mai 2019, consolidé sur Légifrance. La division 240 classe le matériel par zone d'éloignement d'un abri (2, 6, 60 milles, au-delà), pas par nombre de personnes à bord.
En solo côtier (moins de 6 milles d'un abri), vous embarquez le même matériel qu'en équipage : gilet 100 N par personne, extincteur, compas, moyens de repérage lumineux, dispositif d'assèchement, VHF portable ou fixe selon la distance. Rien de spécifique au solitaire.
En solo semi-hauturier (6 à 60 milles), l'arrêté ajoute VHF fixe, radeau conforme ISO 9650-2, harnais et longe par personne. Là aussi, rien de spécifique au solo.
Une seule recommandation explicite de la division 240 pour le navigant solitaire : porter un gilet d'au moins 50 newtons avec VHF portable étanche attachée. Recommandation, pas obligation. Pour la pêche professionnelle solo en revanche, une balise MOB individuelle est obligatoire depuis le 1er avril 2020 (source : SNSM, dossier DIAL). La plaisance n'est pas concernée, mais le geste est parlant.
Conclusion : la loi française laisse le plaisancier solo décider seul de son équipement de sécurité au-delà du socle. D'où l'intérêt d'une check-list personnelle stricte.
Check-list matériel : ce que j'embarque en plus du strict division 240
Cinq postes, classés par ordre d'achat si le budget est contraint.
1. Harnais intégré porté en permanence. Pas un harnais en sac à la table à cartes. Un harnais cousu dans le gilet auto-gonflable, porté du départ au retour, même sur mouillage. Norme EN ISO 12401. Comptez 120 à 180 euros pour un gilet harnais Spinlock Deckvest 150N ou Plastimo Pilot Pro. Sans harnais permanent, le reste de la check-list sert à rien.
2. Ligne de vie installée avant de larguer. Deux sangles ou câbles inox tendus de la baille à mouillage au balcon arrière, un de chaque bord. Longe harnais ISO 12401 double mousqueton (un court 1 m, un long 2 m), 45 à 90 euros (Plastimo, Wichard, Lalizas chez Nootica ou SVB Marine). Le principe : on se clippe avant de sortir du cockpit, on débranche à l'arrivée au port.
3. AIS MOB personnel type Ocean Signal MOB1. Déclencheur automatique par immersion (ou manuel), émission AIS lue par tout récepteur AIS à 4-5 milles et ASN sur VHF. Prix vérifié en avril 2026 : 329 euros chez SVB Marine, 369 euros chez Comptoir Nautique, 389 à 449 euros chez d'autres revendeurs selon les promotions. Pile 7 ans, pas d'abonnement. Se fixe dans le gilet, se déclenche avec lui. Le seul dispositif qui donne une position précise à un voisin AIS et au CROSS.
4. Chaussette MOB ou module de récupération. Parce que tomber à l'eau en solo, c'est une chose. Remonter à bord sans équipier, c'en est une autre. Chaussette de récupération type MOM (Man Overboard Module) Plastimo ou Jonbuoy autogonflable 300 à 600 euros. Installée sur chandelier arrière, libérée par un coup sur la boucle. Combinée à un pilote automatique qui coupe quand la chaîne du gouvernail est lâchée, c'est un vrai dispositif de remontée. Sans, le scénario homme à la mer en solo sans pilote qui reste en route, c'est la fin.
5. VHF portable étanche flottante attachée au gilet. Une deuxième VHF, pas un doublon. La VHF fixe sert à appeler. La VHF portable sert à être joignable même après avoir quitté le bateau. ASN et GPS intégrés (type Standard Horizon HX890, Icom IC-M94DE), 250 à 320 euros. Cordon élastique relié au harnais.
Budget total de la check-list au-delà de la division 240 : 950 à 1 600 euros selon les marques. À mettre en face de ce que coûte une journée de recherche CROSS, c'est bon marché.
Le plan écrit déposé à terre : 10 minutes avant le départ
Pas une note vocale à un copain. Une feuille papier, scannée et envoyée, avec quatre informations :
- Heure de départ, port de départ, port d'arrivée prévu
- Route envisagée (points de passage, si détour prévu par telle île ou tel cap)
- Heure d'arrivée maximale (au-delà : alerte)
- Numéro de mon bord (téléphone satellite si long, téléphone cellulaire si côtier, MMSI AIS)
Le destinataire, c'est la personne à qui vous confiez les clés de la voiture. Pas forcément un plaisancier : quelqu'un qui sait appeler le CROSS au 196 si vous n'êtes pas arrivé à l'heure prévue + 3 heures. Trois heures est un bon tampon : ça absorbe une calmie, une panne moteur mineure, un détour pour éviter un orage, sans déclencher d'alerte à chaque retard.
Un principe que j'applique depuis un incident en 2023 (nuit noire, batterie VHF vidée sans que je m'en rende compte) : la personne à terre reçoit aussi le lien de mon traceur AIS public (MarineTraffic ou équivalent). Elle sait que je bouge. Elle n'a pas besoin de m'appeler toutes les heures. Elle appelle si la trace ne bouge plus depuis 2 heures alors que je devrais être en route.
Exemple de plan écrit, ça tient en 4 lignes :
Départ La Trinité-sur-Mer, samedi 7h00. Cap sur Belle-Île (Le Palais) via Houat sud. Arrivée prévue 14h00. Alerte si pas de nouvelles à 17h00. Voilier Sun Odyssey 33, MMSI 227123456, portable 06 XX XX XX XX.
La veille météo : deux sources, pas une
En solo, on n'a pas le confort d'un équipier qui regarde le ciel pendant qu'on règle la voile. D'où une règle que je tiens pour essentielle : deux sources météo minimum, avant le départ et toutes les 6 heures en mer.
Mes deux sources de base : Météo-France Marine (bulletins côte et large, zone par zone) et Windy (modèles ECMWF et ICON, visualisation des grains). J'ajoute ponctuellement PredictWind pour le vent long terme, et MeteoConsult Marine pour les bulletins régionaux. Coût : gratuit pour Windy de base, 20 euros/mois pour PredictWind Standard.
Ce que je cherche dans les deux sources :
- L'écart entre modèles. Si ECMWF donne force 4 et ICON donne force 6, j'écoute le plus fort et je pars en supposant 6.
- Les grains localisés. Windy les montre bien, les bulletins texte les minimisent.
- Le renverse de marée. Elle ne change pas le vent mais change la mer. À sortir du Golfe du Morbihan par jusant contre un vent de sud-ouest, je reporte. J'en ai parlé dans ma note sur le chenal du Four et les fenêtres de navigation : le principe est le même partout où courant et vent se croisent.
Dernière règle : si les deux sources divergent, je ne pars pas. En équipage, on peut discuter. En solo, on décide seul, donc on se donne une marge.
Organiser le sommeil : 20 minutes, pas 2 heures
Le chiffre de 20 minutes vient des skippers du Vendée Globe. L'étude de cas publiée en 2025 sur ScienceDirect, à partir du Vendée Globe 2024, montre une répartition typique : 4 à 6 heures de sommeil par 24 heures, fragmentées en siestes de 10 à 40 minutes, 3 à 6 fois. François Gabart confirme dans un entretien Macif : « environ 20 minutes par cycle, ça suffit à repartir ».
Pourquoi 20 minutes ? Deux raisons physiologiques :
- Pas de sommeil profond. Au-delà de 30 minutes, on entre dans le sommeil lent profond. Le réveil devient pénible, la vigilance met 15 à 20 minutes à revenir. En dessous de 30, on reste en sommeil léger, le réveil est rapide.
- Compatible avec un cycle AIS/radar. Un cargo à 20 nœuds parcourt 6 milles en 20 minutes. Si je vois l'AIS vide sur 10 milles au coucher, je peux dormir 20 minutes tranquille. Ce calcul ne tient plus en rail de cargo où il faut descendre à 10 minutes.
Mon réglage type en côtier semi-hauturier :
- Alarme AIS activée (tout navire entrant dans un cercle de 2 milles, ou dont le CPA passe sous 0,5 mille).
- Alarme VHF sur double veille canal 16 + DSC, volume fort dans le carré.
- Minuteur de cuisine en plus du téléphone (le téléphone peut tomber en panne, le minuteur marche toujours). 20 minutes, puis 5 minutes de coup d'œil tour d'horizon, puis recalcul.
Deux pièges à éviter en solo débutant : dormir d'un seul coup 3 heures au mouillage forain parce que « ça tient ». Le vent tourne, la tenue change, le bateau dérape, vous vous réveillez sur les cailloux. Et ne pas dormir du tout les 24 premières heures. La fatigue cumulée est pire qu'un quart raté.
Il y a un biais à connaître. On croit savoir gérer la fatigue parce qu'on a déjà fait des nuits blanches en équipage. En solo, la décision est tout le temps sur vous : ris à prendre, cargo à éviter, pilote à corriger. La charge mentale est trois fois plus lourde, donc le besoin de micro-repos trois fois plus fréquent.
Prendre ses ris avant la nuit, pas pendant
C'est la règle que tous les solitaires répètent : un ris pris au coucher de soleil vaut trois ris pris à 2 heures du matin. Sur un voilier, réduire la toile de jour, au large, à l'aise, sans cirer, c'est 5 minutes. La même manœuvre à 3 heures, dans un grain, en bout de fatigue, c'est 20 minutes et parfois un équipement cassé.
Ma routine à bord d'un voilier de 10 mètres :
- 18h00 en été, 16h30 au printemps : je regarde la météo pour les 12 heures à venir.
- Si le vent prévu dépasse force 5 : je prends un ris avant même que le vent ne forcisse. Je garde la génoise pleine si la mer est plate, je l'enroule d'un tiers sinon.
- Si la météo est incertaine : un ris quand même. Je préfère une nuit à 6 nœuds tranquille qu'une nuit à 7,5 nœuds à surveiller le pilote.
- Au premier grain : deuxième ris, génoise réduite de moitié. Même si le grain passe, je garde la configuration jusqu'au lever du jour.
Le principe mérite d'être dit lentement : la vitesse ne sert à rien la nuit en solo. Ce qui compte, c'est d'être reposé au matin pour gérer l'atterrissage.
Un détail que j'ai appris à mes dépens : tous les ris au cockpit. Sur les bateaux où le ris demande encore une descente au pied de mât, je le prends avant la tombée du jour, systématiquement, même si le vent est mou. Sortir clippé la nuit pour bomber une drisse, en solo, c'est le pire endroit où prendre un risque.
Gestion de la panne moteur en solo : avoir un plan B par secteur
La panne moteur arrive. Filtre gasoil colmaté, batterie à plat, prise d'eau bouchée. En équipage, on s'organise. En solo, il faut un plan B avant de larguer.
Ma méthode : pour chaque navigation, je note deux ports de repli dans un rayon de 15 milles du point de mi-parcours. Pas forcément des ports d'escale sympathiques, juste des abris accessibles à la voile ou au moteur faible. La Trinité-Belle-Île passe par Houat et Hoëdic comme ports de repli. Un Brest-Ouessant garde Molène et Le Conquet.
Dans le livre de bord, ça donne 3 lignes :
- Route prévue : A vers B, 25 milles, cap 210.
- Repli sud si vent de nord : port C à 12 milles, VHF 9.
- Repli est si panne moteur : port D à 8 milles, entrée à la voile possible par vent de secteur ouest.
Trois outils dans la boîte à outils de bord qui ont sauvé plus d'un solo :
- Filtre gasoil de rechange + clé adaptée (90 % des pannes sont là).
- Câbles de pontage 25 mm² + batterie portative pour relancer.
- Annuaire papier des ports de la zone (si le téléphone tombe, la VHF seule ne liste pas les coordonnées des capitaineries).
Pour la partie préparation physique en amont, la règle est simple : un solo fatigué fait des erreurs. Je renvoie à ma note sur la préparation physique avant une croisière qui vaut autant en solo qu'en équipage, et plus encore quand on est seul à bord.
Ce que je garde en tête avant de larguer seul
La navigation solo n'est pas une navigation en équipage moins un équipier. C'est une autre discipline. Les routines changent, les marges changent, le matériel change. La différence principale, c'est le temps de réaction : en équipage, on peut se tromper pendant 5 minutes avant que quelqu'un corrige. En solo, 5 minutes de mauvaise décision peuvent coûter le bateau.
Pour ceux qui alternent solo et duo, je renvoie à la note sur la navigation en couple et ses conseils : les check-lists se recoupent, la gestion du sommeil change beaucoup.
Dernier point, souvent oublié : prévenir que c'est votre premier solo. La capitainerie de départ, le voisin de ponton, la famille à terre. Pas par superstition, par statistique. Les incidents arrivent plus souvent sur le premier solo que sur le dixième. Dire « c'est mon premier » abaisse la garde d'ego, c'est déjà la moitié du boulot de sécurité.
Sources
- Arrêté du 6 mai 2019 (division 240) consolidé au 1er janvier 2025, Légifrance.
- Ocean Signal MOB1, prix constatés avril 2026 : Comptoir Nautique (369 euros), SVB Marine (329 euros promotion), Navi-Discount, Paris Voile.
- Étude sommeil Vendée Globe 2024, ScienceDirect, La Médecine du Sport, entretien François Gabart (Macif).
- Dossier DIAL 2020, SNSM : obligation MOB pêche solo professionnelle.
- Mers et Bateaux, Voile Rochelaise, Hisse et Oh : retours d'expérience sur la prise de ris anticipée et l'organisation du voilier en solitaire.
- FNPPSF, sur le plan de navigation et la co-navigation plaisance.
