Je navigue en Mor Braz depuis quinze saisons. La Trinité comme home port, un Sun Fast 3200 dont je connais chaque défaut, et une idée simple : l'archipel Belle-Île, Houat, Hoëdic est la plus belle croisière courte que la Bretagne Sud sache offrir en juin ou en septembre. Pas en août, j'y reviendrai. Ce qui fait qu'elle marche ou qu'elle rate, ce ne sont ni les mouillages ni les restaurants, c'est la lecture des courants de la Teignouse et du Béniguet. Les marées décident de tout.
J'ai fait cette boucle une dizaine de fois en 4 jours. Je partage ce qui s'est consolidé au fil des répétitions : le découpage, les fenêtres horaires, les choix de mouillage, et la journée où je me suis retrouvé à remonter la Teignouse à contre-courant par erreur de calcul et où j'ai perdu 2h30 pour 4 milles.
Jour 1, La Trinité à Le Palais, passer la Teignouse dans le bon sens
Distance 24 milles. Le passage de la Teignouse est la clé : 3 à 4 nœuds de courant en vives eaux, 1,5 à 2 en mortes eaux (source : SHOM, carte 7033L et annuaire des courants). Le chenal est bien balisé (bouée NW Teignouse, bouée SE Teignouse, passes intermédiaires) mais la renverse est brutale et la mer devient courte et désagréable quand vent et courant sont opposés.
Règle d'or : passer la Teignouse avec le courant, jamais contre. Pour descendre vers Belle-Île on passe en jusant, soit environ 1h à 3h après la pleine mer à Port-Haliguen.
Le 24 juin dernier, pleine mer Port-Haliguen à 8h52, coefficient 79. Appareillage de La Trinité à 8h20, sortie du chenal balisé de la rivière à 8h50, cap 185 vers la bouée NW Teignouse à 11h pile. Passage à 12h15 avec un courant établi à 2,8 nœuds qui nous poussait, 7,2 nœuds sur le fond moteur coupé sous GV et génois complet. 25 minutes plus tard la Teignouse était derrière, cap 120 vers Le Palais, arrivée 14h20.
Le Palais : port d'accueil de 450 places, la majorité étant des bouées de mouillage groupées en baie (source : port de Le Palais, Belle-Île). Tarifs passage 2024 à 28 euros la nuit pour un bateau de 10 mètres sur bouée, 42 euros à quai en juin. En juillet-août ça monte à 52 euros. Place à quai en juin sans réservation, impossible en août.
L'après-midi, port animé, cafés en bord de quai, escalier face au quai pour rejoindre la citadelle Vauban (gratuit l'extérieur, 9 euros l'intérieur, belle visite courte). Dîner à bord, coucher tôt, circuit de l'île le lendemain.
Jour 2, Le Palais en tour de Belle-Île, 18 milles mouillage à mouillage
Je ne le fais pas tous les passages. La première fois c'était en 2019, depuis je le refais une année sur deux, selon l'envie et la météo. Le principe : tourner Belle-Île en sens horaire depuis Le Palais, mouiller midi à Ster-Wenn côté nord-ouest, longer la Côte Sauvage, et rentrer par le sud jusqu'à Sauzon pour la nuit.
Appareillage 9h après petit déjeuner, cap 340 pour contourner Pointe Kerdonis, puis cap 290 le long de la côte est de Belle-Île jusqu'à Ster-Wenn. 8 milles, 1h30. Ster-Wenn est une calanque étroite entre deux falaises hautes, 300 mètres de long, 80 mètres de large, profondeur 8 à 15 mètres, fond de roche et de sable par plaques. Mouillage sur sable entre les bateaux déjà présents, 30 mètres de chaîne minimum, évitage réduit. On y mouille en juin ou septembre sans souci, pas en août où c'est un parking à 40 bateaux collés les uns aux autres.
Déjeuner dans le cockpit, bain rapide (18 degrés en juin, 14 en fin de saison), appareillage 14h30 pour la Côte Sauvage. La Côte Sauvage côté nord-ouest est superbe mais ne pardonne pas la houle : si la houle d'ouest dépasse 1,5 mètre, rester à distance de la côte (2 milles minimum). Par mer plate on peut longer à 800 mètres pour voir les aiguilles de Port-Coton.
Descendre vers Sauzon par le sud-ouest, Pointe de Taillefer, puis doubler Pointe des Poulains avant de remonter vers Sauzon. Sauzon est un port de 350 bouées réparties dans une ria étroite et profonde (source : port de Sauzon), atmosphère très différente du Palais, village plus petit, plus calme. Tarif passage sur bouée 22 euros pour 10 mètres. Pas de quai pour la plaisance de passage sauf capitainerie (à vérifier selon saison).
Mouillage sur bouée 17h30, annexe pour descendre au village, repas au restaurant l'Eau de Sel sur le port (je ne mets pas de prix, j'y vais depuis 6 ans mais les tarifs sont fluctuants). Nuit calme, courant de marée dans la ria qui fait évituer les bateaux, bruit d'amarrage sur la bouée qui peut réveiller les dormeurs sensibles.
Jour 3, Sauzon à Houat, 14 milles et le goulet du Béniguet
14 milles apparemment anodins, dont 4 milles dans le chenal du Béniguet où le courant atteint 4,5 nœuds en vives eaux (source : SHOM, carte 7033L). Passage en jusant sortant si on remonte vers Houat, en flot montant si on vient de la baie de Quiberon. Les deux sens sont faisables, le point est de ne pas y passer contre le courant en mortes eaux, et surtout pas contre le courant en vives eaux (perte de contrôle possible).
Pour ce jour-là, coefficient 62 (mortes), pleine mer Le Palais à 10h20. Appareillage Sauzon 10h45, cap 055 pour contourner Pointe des Poulains, puis 020 jusqu'à l'entrée sud du Béniguet. Passage du goulet à 12h15 en début de jusant sortant, courant 2 nœuds avec nous, vent de sud-ouest 12 nœuds, mer plate.
Arrivée en baie de Houat à 13h30. Houat a une chose qui change tout : il n'y a pas de port de plaisance pour la grosse plaisance, seulement un petit port de pêche qui reçoit 10 à 15 voiliers de passage l'été, toujours bondé. Pour nous plaisanciers, c'est mouillage obligé. Les deux options :
- Tréac'h ar Gourhed (plage principale sud) : sable, 4 à 8 mètres, mouillage libre, 30 bateaux facilement, plage longue et protégée des secteurs nord et ouest. Dangereux par sud établi.
- Port-Saint-Gildas (face nord-ouest) : abri partiel, fond de sable et roche par plaques, attention aux cailloux.
On a mouillé à Tréac'h ar Gourhed à 14h, 6 mètres de fond sur sable, 35 mètres de chaîne, évitage large. Après-midi dans l'eau, randonnée sur le sentier côtier (le tour de Houat fait 8 km, faisable en 2h30 sans se presser), un gros café au retour au village. Nuit calme, pas un bruit, une des plus belles nuits de la saison.
Jour 4, Houat à Hoëdic et retour La Trinité, la journée stratégique
Cette journée concentre toute la difficulté de l'itinéraire. Elle combine deux passages et une arrivée à un horaire précis :
- Houat à Hoëdic : 6 milles, en passant par le passage de l'Étendrée entre les deux îles (pas de courant significatif mais bien balisé).
- Hoëdic, visite rapide ou escale déjeuner, 2 à 4 heures.
- Hoëdic à La Trinité : 20 milles avec repassage de la Teignouse, cette fois dans l'autre sens (en flot entrant si on remonte).
La règle : passer la Teignouse en flot montant, soit 2h à 5h avant pleine mer Port-Haliguen. Ce 27 juin, pleine mer Port-Haliguen à 11h47. Passage optimal Teignouse vers 8h ou 9h (flot fort) ou 15h (flot mou). J'ai visé 15h pour avoir la matinée à Hoëdic.
Appareillage Houat 8h30, cap 100 vers l'Argol à Hoëdic, 6 milles, 1h30 à 4 nœuds moteur (peu de vent le matin). Mouillage à Argol ou à Port-Maria selon la météo, pour nous ce jour-là Argol plage au sud, mouillage à 5 mètres, 25 minutes pour aller à pied au village de Hoëdic par le sentier sud. Café dans la seule place du village, croissants à la boulangerie, retour au bateau à 11h30.
Déjeuner à bord au mouillage, départ Hoëdic 13h30, cap 345 vers la bouée SE Teignouse. Passage Teignouse 14h55, flot bien établi, 2,5 nœuds avec nous, aucun souci. Arrivée La Trinité 17h20.
Ce qui fait que la route marche ou rate
Trois paramètres décident. Les connaître suffit.
La marée en premier. La Teignouse et le Béniguet ont des courants que même un voilier de 12 mètres avec 40 CV ne remonte pas en vives eaux. Si tu bâtis ton itinéraire sans le calendrier des marées ouvert sous les yeux, tu perds des heures par jour et tu cassse l'humeur de ton équipage. Pour préparer un autre trajet en Bretagne Sud qui joue aussi avec les courants (golfe du Morbihan), voir sortir du golfe du Morbihan à la renverse.
La météo en deuxième. Les régimes de vent dominants du Mor Braz en été sont W à NW, stables et raisonnables (10 à 20 nœuds) sauf coups de SW avant passage de front. La houle d'ouest dépasse rarement 1,5 mètre en juin-septembre, elle peut monter à 2,5 en septembre sur dépression atlantique. Belle-Île encaisse bien, Houat et Hoëdic sont plus exposés au sud. Le plan B "je rentre à La Trinité" doit rester faisable à tout moment.
La fréquentation en troisième. Juin et septembre, l'archipel est praticable. Juillet-août, c'est un autre monde : places de port impossibles sans réservation, mouillages saturés, camping nautique. Je ne mène plus ma famille sur cette route en juillet-août depuis 2021. Si tu dois y aller en pleine saison, accepte le principe du mouillage libre sur sable hors port, chaque nuit.
Le mini-budget si tu loues
Pour quatre jours à bord d'un voilier loué de 10 mètres en juin 2024 sur ce parcours, avec deux nuits à quai, deux nuits au mouillage (dont une à Houat, une à Sauzon sur bouée), carburant et ports compris, la facture moyenne était autour de 380 euros pour le bateau seul, hors location. À ajouter la location elle-même (1 300 à 1 700 euros la semaine sur un 10 mètres en juin) et les courses, et on tombe sur 2 200 à 2 800 euros pour 4 jours à 4 personnes tout compris.
L'archipel n'est pas cher en comparaison de la Côte d'Azur. Il est lointain, et c'est ça qui le protège.
Les passages, mouillages et ports de cet itinéraire sont enregistrés dans BoatMap avec les horaires de courant à la Teignouse et au Béniguet, pratique pour ne pas naviguer entre trois sources.
