Provence

Gérer un client de charter pénible : 5 situations vécues

Cinq scénarios concrets de clients charter difficiles, racontés par un skipper indé marseillais avec ce qu'il a fait, ce qu'il a raté, ce qu'il refacture.

En 7 saisons d'indépendance, j'ai eu deux semaines vraiment ratées. Une en 2020, une en 2023. À chaque fois, le défaut était dans le briefing du premier jour, pas dans la météo. Le reste, ce sont des frictions normales du métier, gérables avec un peu de méthode et de fermeté.

Voici cinq situations qui reviennent et ce que je fais maintenant. Pas une procédure, pas un manuel, juste ce que m'ont appris environ 400 jours en charter Méditerranée depuis Marseille.

Le client qui veut décider du programme à ma place

Cas de figure typique. Famille de 6, location bateau plus skipper sur 6 jours, embarquement Pointe-Rouge dimanche 17h. Le père a téléchargé Navionics sur son iPad, il a tracé un itinéraire. Cassis le lundi, Porquerolles le mardi, Saint-Tropez le mercredi. 130 milles environ sur 3 jours en juillet sur un Sun Odyssey 410. Possible techniquement, idiot dans la pratique.

Avant, je discutais. Maintenant, je ne discute plus le programme : je discute la météo. Je sors mon téléphone, j'ouvre le bulletin Côte d'Azur du jour, je leur lis le secteur du vent, la force prévue, les avis de coup de vent. Je leur dis ce qu'on peut faire et ce qu'on peut pas faire avec ce vent-là. Pas avec mon avis, avec le bulletin.

Si le client insiste avec son plan iPad, je propose un compromis chiffré. "Cassis lundi oui, 14 milles, je vous le confirme. Porquerolles mardi non, 70 milles avec le mistral établi à 25 nœuds annoncé par Météo-France, je préfère qu'on pousse jusqu'à La Ciotat, on attendra que ça tombe." En 7 ans, un seul client a refusé ce cadre. Il a annulé la semaine, j'ai gardé l'acompte (50%, c'est dans mes conditions générales).

L'opinion : le skipper qui dit oui à tout pour faire plaisir, c'est lui qui finit avec un équipage tendu et un mât qui prend des coups. La fermeté du dimanche soir paie toute la semaine.

Le client qui boit trop dès le premier soir

Sujet sensible, et systématique en charter d'entreprise. J'ai eu une semaine en 2022 avec quatre cadres d'une boîte parisienne, 38 ans de moyenne d'âge, deux bouteilles de rosé chacun le premier soir au mouillage à Frioul. Le lendemain matin, deux d'entre eux sont restés dans la cabine jusqu'à 14h. La femme du chef a vomi par-dessus bord en remontant l'ancre.

Ce que je fais maintenant : briefing sécurité du dimanche soir, je dis explicitement qu'on ne navigue pas avec un équipage qui a bu plus de deux verres dans l'heure qui précède l'appareillage. Pas de jugement, c'est un point de sécurité comme un autre. Le bateau ne quitte pas le mouillage tant que je ne suis pas sûr que les manœuvres se feront en sécurité.

C'est inscrit dans ma version du briefing depuis 2022, juste après les VFI et le radeau de survie. Personne ne l'a jamais discuté à l'oral. Ça calme les ardeurs, factuellement, sans avoir à jouer le flic.

Si vous êtes skippeuse en charter avec équipage, allez voir ce que Claire raconte sur son briefing du samedi 17h : sa structure est plus formelle que la mienne, elle gagne en autorité.

Celui qui veut négocier le prix le dimanche soir

Arrivé deux fois sur 7 saisons. Pas grand-chose, mais ça vous gâche la première heure. Le client a réservé via une plateforme à 380 euros la journée, il pose ses sacs, il s'installe dans le carré, et là il me dit qu'il a vu moins cher chez un concurrent à Bandol et qu'on devrait pouvoir s'arranger.

Réponse : non. Le tarif est validé sur le devis signé, l'acompte versé, le solde dû à 80% à l'embarquement comme inscrit dans mes conditions générales. Le solde des 20% restants se paie au débarquement avec un éventuel ajustement sur les dépenses communes (carburant, ports, courses).

Si tu te laisses avoir une fois, ça se sait. La plaisance professionnelle en Méditerranée, c'est un milieu petit. À Marseille on est peut-être 60 skippers indés. Tout se sait au bar du Vieux-Port en 48 heures.

L'autre point : un client qui négocie le prix le dimanche soir est presque toujours un client qui contestera le solde le samedi. Préparez-vous.

L'équipage qui ne respecte pas les consignes de sécurité

Pas de scénario à raconter, c'est un fond de tâche permanent. L'enfant de 8 ans qui veut grimper sur l'étrave sans VFI alors que c'est écrit "VFI obligatoire dehors" sur la porte du carré. L'oncle qui se lève la nuit pour aller pisser à l'arrière sans harnais alors que je m'attache même par mer plate.

Je ne hausse pas la voix, mais je suis intransigeant et je le fais à voix haute devant l'équipage. "Tu remets ton VFI. C'est écrit, c'est obligatoire, tu m'as signé l'engagement de respect des règles dimanche soir." En général, le silence du parent se charge du reste.

Ce qui marche : afficher les règles écrites dans le carré le dimanche soir, sur une feuille A4 avec le tampon de mon EURL. Aspect bureaucratique volontaire. Ça donne du poids au document, donc à la consigne. Pas inscrit dans la loi, c'est ma méthode personnelle. Coût : zéro.

Le client qui veut prolonger la journée alors que le vent tourne

Cas typique de juillet. Mouillage à 11h dans la calanque d'En-Vau, déjeuner, baignade. Vers 15h, le bulletin de 14h actualisé annonce mistral à 35 nœuds établis à partir de 18h, rafales 45. Il faut décrocher à 16h max pour rentrer à Pointe-Rouge avant que ça forcisse vraiment.

À 15h45, je ramasse les baigneurs. Le père de famille me dit qu'on est bien, qu'il fait beau, que c'est dommage de partir si tôt. Je lui montre le bulletin sur mon téléphone et je lui dis "on lève dans 15 minutes, sinon on dort dans la calanque, ce qui n'est pas légal puisque ce n'est pas un mouillage autorisé sur sable, et la nuit va être musclée. À toi de choisir."

Choix éclairé. Toujours. Le client peut dire ce qu'il veut, le skipper a la décision finale, c'est inscrit dans le code des transports article L5511-1 et suivants. Mais le client doit pouvoir comprendre pourquoi la décision tombe. Si tu balances "c'est moi qui décide" sans explication, tu perds en autorité réelle.

Ce que je facture en plus quand ça déborde

Pour boucler le tour des cas pénibles, un mot sur la facturation. Si la semaine déborde objectivement (réparation à cause d'une bêtise de l'équipage, intervention d'un mécano, jour de plus à terre faute de météo qu'ils ont voulu forcer), je refacture. Le devis de signature est clair, mes méthodes de refacturation à un armateur sont les mêmes pour un client final, avec la TVA en plus si tu es au régime réel.

Mes tarifs 2026, pour mémoire, sont autour de 280 euros la journée en charter Méditerranée seul, à comparer avec la grille de salaires détaillée que j'ai publiée pour 2026. Les imprévus se facturent à 50 euros de l'heure, plafonnés à 250 euros la journée supplémentaire. Inscrit dans les CGV, signé en même temps que le devis.

Le seul cas où je rends un acompte

Décès dans la famille, accident grave, hospitalisation d'un membre de l'équipage. Sur 7 saisons, deux fois. Les deux fois, j'ai rendu 100% de l'acompte sans discuter, en moins de 48 heures. Pas une obligation contractuelle, mes CGV prévoient 50% de retenue. Mais c'est le métier qui veut ça. Tu rends l'acompte, le client te reprendra dans deux ans, il en parlera à ses amis.

Le reste, vacances annulées parce que les enfants ont changé d'avis, divorces récents, problèmes de visa, c'est non. 50% retenus, point. C'est ce qui sauve le mois quand un trou de calendrier débarque à 3 semaines.

Essayez BoatMap gratuitement

Cartes nautiques, 50 000+ ports et mouillages, météo marine et suivi GPS.

Download on the App StoreGet it on Google Play