L'automne est la saison du convoyage transat aller. Entre fin septembre et mi-novembre, des centaines de voiliers quittent l'Europe pour les Caraïbes, soit pour la saison Antilles, soit pour la suite vers les États-Unis ou le Pacifique. Pour le propriétaire d'un voilier de 35 à 60 pieds, faire convoyer son bateau par un skipper professionnel évite de bloquer 4 à 6 semaines de sa propre vie. Pour le skipper qui se loue, le convoyage automne est la période rentable de l'année. Cet article détaille la préparation, les routes, la météo, et les coûts réels d'un convoyage transat aller en saison.
Pour comprendre la saison opposée, voir le convoyage Lorient-La Rochelle en novembre qui touche à la fenêtre métropolitaine de fin de saison.
Les deux routes principales
Route Atlantique nord (départ Bretagne, Vendée, La Rochelle)
Trajet typique : Lorient ou La Rochelle vers Madère (5 à 7 jours), Madère vers Canaries (2 à 3 jours), Canaries vers Antilles (15 à 22 jours). Total environ 4 200 milles, durée porte-à-porte 25 à 35 jours selon météo et escales.
Cette route emprunte les vents portants alizés sur la dernière étape (Canaries-Antilles), précédée par une descente plus fraîche dans le golfe de Gascogne et le Portugal. Le nord du Portugal en octobre demande de la prudence (vents de NE forts possibles, mer croisée). Les Canaries servent de base de relâche pour avitaillement, repos équipage, dernière check-list avant traversée.
Route Méditerranée (départ Marseille, Saint-Raphaël, Port-Vendres)
Trajet typique : Marseille ou Hyères vers Gibraltar (4 à 6 jours), Gibraltar vers Canaries (5 à 7 jours), Canaries vers Antilles (15 à 22 jours). Total environ 4 500 milles, durée 28 à 38 jours.
Cette route ajoute le passage du détroit de Gibraltar, exigeant en navigation (trafic dense, courants, vents catabatiques de Levante ou Poniente). Une fois passé Gibraltar, on retrouve la route classique Atlantique. Elle est utilisée par les voiliers basés en Med qui ne veulent pas rejoindre l'Atlantique européen.
Les deux routes convergent aux Canaries (Las Palmas, Marina Lanzarote, Playa Blanca) où l'on retrouve fin octobre l'ARC (Atlantic Rally for Cruisers) et son cousin commercial l'ARC+, principales rallyes transats de l'année. Pour un convoyage privé, on évite le départ dans la fenêtre ARC (quai saturé), on cale son départ 5 à 10 jours avant ou après.
La fenêtre météo
L'automne 2025 et 2026 reste structurellement marqué par :
- Tempêtes tropicales et fin de saison cyclonique Atlantique : du 1er juin au 30 novembre, avec pic en septembre-octobre. Tout convoyage avant le 5 novembre depuis l'Europe vers les Antilles présente un risque cyclone résiduel.
- Dépressions atlantiques nord : actives dès septembre, fortes en octobre-novembre, parfois jusqu'à 50-60 nœuds sur l'Irlande et la Bretagne. Le départ depuis Lorient en octobre demande une fenêtre stable de 5 jours minimum.
- Alizés établis : entre les Canaries et les Antilles, les alizés s'installent solidement à partir du 15-20 novembre, force 4 à 6 quasi permanent. Avant cette date, alizés possibles mais moins marqués, plus de zones de calme.
La fenêtre optimale de départ Europe vers Antilles : entre le 25 octobre et le 15 décembre. Avant le 25 octobre, risque cyclone. Après le 15 décembre, on entre dans la haute saison ARC déjà partie, et la traversée seule devient moins prudente côté logistique.
Le skipper professionnel travaille le routage 7 à 10 jours avant le départ, avec routeur agréé (Christian Dumard, Sophie Vercelletto, Jean-Yves Bernot pour les classiques) en option payante (300 à 800 euros pour un routage transat complet). Pour un convoyage commercial, la plupart des skippers utilisent les grib GFS et ECMWF en autonome, avec mise à jour quotidienne par Iridium en mer.
La préparation du bateau
Un voilier qui n'a jamais traversé l'Atlantique demande 2 à 4 semaines de préparation avant départ. Le skipper qui prend un convoyage clé en main contrôle systématiquement les points suivants.
Conformité OSR catégorie 1 ou 0
OSR catégorie 1 pour traversée transat, catégorie 0 pour traversée tropicale (ouragan possible). Différences principales : radeau de survie 8 places, balise EPIRB enregistrée à jour, AIS récepteur et transpondeur, VHF DSC avec MMSI valide, harnais et lignes de vie pour 2 personnes minimum, jeu de pavillons, signaux de détresse SOLAS B en quantité réglementaire, trousse premiers secours hauturière, lampe Aldis, drogue de cape ou ancre flottante, manche à air bouchable, hublots de tempête.
Le contrôle de cette conformité doit se faire 30 à 45 jours avant départ pour avoir le temps de commander ce qui manque.
Greement et voiles
Inspection complète mât, haubans, étai, pataras, bas-haubans, ridoirs, terminaisons. Toute pièce d'âge supérieur à 7 ans est suspecte. Voiles : GV avec 3 ris bien fonctionnels, génois roulé efficacement, trinquette ou tourmentin disponible et rapide à hisser, spi asymétrique pour alizés. Le contrôle se fait avec un voilier (visite physique au pied du mât).
Moteur et carburant
Le moteur transat doit être révisé : vidange, filtres carburant et air, courroie alternateur, impeller, démarreur, batterie de service. Capacité réservoir + jerricans suffisante pour 700 à 1 000 milles à 5 nœuds, soit 6 à 8 jours de moteur cumulé sur la traversée (zones de calme entre Açores et Canaries, manœuvres port d'arrivée).
Eau et avitaillement
Réservoir d'eau plein au départ + dessalinisateur si possible (60 à 80 litres/jour) ou jerricans de réserve (40 à 80 litres). Avitaillement transat pour 3 à 6 personnes pendant 25 à 35 jours : conserves, lyophilisés, légumes secs, fruits longue conservation. Pour le détail alimentation course, voir l'alimentation lyophilisée pour un long bord en course.
Sécurité électronique
GPS principal + GPS portable de secours. AIS classe B minimum. VHF fixe + VHF portable. Routeur Iridium + abonnement actif vérifié 5 jours avant départ. Smartphone hors service au-delà de 25 milles, donc redondance terrestre obligatoire.
Tarifs skipper et équipage
Un convoyage transat aller en automne, c'est entre 25 et 45 jours porte-à-porte selon route et arrêts. Tarifs 2025-2026 du marché français :
Skipper professionnel diplômé
- Tarif journalier : 250 à 400 euros par jour selon expérience, taille du bateau, complexité du programme
- Frais inclus : compétence et heures à bord
- Frais à charge propriétaire : billets aller skipper et équipage, retour skipper, avitaillement, carburant, frais portuaires, escales
Pour un convoyage Lorient-Antilles de 32 jours, tarif skipper : 8 000 à 13 000 euros, plus billets et frais : compter 12 000 à 18 000 euros total propriétaire.
Équipage
Pour un voilier de 40 à 50 pieds, 2 à 3 équipiers en plus du skipper, soit équipage de 3 à 4 personnes au total. Profils :
- Équipiers expérimentés rémunérés : 80 à 150 euros par jour, soit 2 500 à 5 000 euros pour le voyage
- Équipiers semi-volontaires (forfait participation aux frais 80 à 200 euros par jour) : ils participent à l'avitaillement et aux frais en échange d'embarquement
- Équipiers volontaires sans frais : sur certains plans, en échange d'expérience, mais devient rare en transat tropicale (responsabilité skipper)
Avec 3 équipiers semi-volontaires à 100 euros par jour, on rentre 9 000 euros sur 30 jours, ce qui peut couvrir une partie significative du tarif skipper.
Frais de route
- Carburant : 800 à 1 800 euros selon distance moteur réelle
- Frais portuaires Madère, Canaries, Antilles : 200 à 600 euros par escale, soit 1 000 à 2 500 euros cumulés
- Avitaillement : 80 à 130 euros par personne par semaine, soit 1 800 à 4 200 euros pour 4 personnes pendant 5 semaines
- Communications Iridium en route : 200 à 500 euros
- Assurance complémentaire si exigée par armateur : 1 500 à 4 000 euros pour la transat
Total propriétaire d'un convoyage transat aller : 18 000 à 35 000 euros porte-à-porte, hors taxes éventuelles, pour un voilier de 12 à 16 mètres.
Le retour skipper et la suite
Le skipper qui débarque aux Antilles fin novembre ou début décembre :
- Soit reprend immédiatement un autre convoyage de retour transat retour vers l'Europe (rare en décembre, plutôt mars-avril)
- Soit enchaîne sur la saison charter caraïbe avec d'autres armateurs
- Soit rentre en Europe en avion, billet retour 800 à 1 800 euros selon dates
Le marché du convoyage transat aller automne est saturé du côté offre (beaucoup de skippers FR cherchent ces missions) et demande peu prévisible (les armateurs amateurs hésitent souvent jusqu'à la dernière minute). Les skippers qui travaillent bien rentrent leurs missions 6 à 9 mois à l'avance, par bouche-à-oreille et plateformes spécialisées.
Les pièges classiques
Sous-estimer la préparation. Un armateur qui appelle un skipper 3 semaines avant le départ pour un convoyage transat aller demande l'impossible. La préparation OSR cat 1 sérieuse demande 30 à 45 jours minimum.
Économiser sur l'OSR. Un radeau périmé, une balise pas enregistrée, un AIS HS et le voilier n'a aucune chance en cas de problème entre les Açores et les Antilles. Les vies de 4 personnes valent mieux que 800 euros d'économie OSR.
Mauvaise saison de départ. Tout départ avant le 25 octobre depuis l'Europe vers Antilles flirte avec la saison cyclonique. Les skippers sérieux refusent ces missions trop tôt, ce que les armateurs ne comprennent pas toujours.
Mauvais équipage. 4 personnes coincées à bord 30 jours, ça révèle les caractères. Un équipage mal sélectionné peut transformer la traversée en cauchemar. Le skipper qui valide son équipage avec un rendez-vous physique avant départ évite 80% des conflits en mer.
Le convoyage transat aller en automne reste un beau passage pour un skipper amateur qui veut faire de cette discipline une activité saisonnière complémentaire. Pour la version la plus pure de cette traversée en course pure, voir le guide de la Mini Transat 6.50 qui couvre la même fenêtre météo en mode compétition.
