North Brittany

Le Fromveur : comment je passe ce courant sans me faire piocher, par Gwenn

Rustler 36 à Lanildut, 10 ans de Fromveur. Les trois règles d'étale, la route nord et une erreur de jeunesse qui m'a appris à attendre la renverse.

L'essentiel en trois lignes

Le Fromveur sépare Ouessant de l'archipel de Molène sur 4 milles, avec des courants qui dépassent 8 nœuds en vive-eau (source : SHOM, courants de marée de la Mer d'Iroise). La seule fenêtre saine pour un voilier de plaisance se situe à l'étale, environ 20 minutes avant la pleine mer ou la basse mer de Brest, élargie en morte-eau. Hors étale, on ne passe pas, on contourne par le nord ou on reste à Molène.

Juillet 2016, le jour où j'ai voulu forcer le passage

J'avais 40 ans, un Maxi 1050 que je venais d'acheter, et l'envie de ramener ma fille de Molène à Lanildut le même soir. Coefficient 98, renverse à 14h20 à Brest. Je démarre de Lampaul à 13h avec une heure de marge parce que "le Fromveur, j'ai vu des pros passer à plus". La carte disait clairement que la renverse serait sale avec 18 nœuds de suet établis. Je suis parti quand même.

Vingt minutes après Kéréon, on est pris dans une mer croisée d'un mètre cinquante, courte comme une échelle, avec la coque qui cogne le creux toutes les trois secondes. Ma fille a vomi. Moi j'ai fini par affaler la grand-voile et remonter au moteur sous le courant contraire à 2 nœuds de progression sur fond. Quatre heures au lieu d'une. Une nuit à Molène au lieu de Lanildut. Le lendemain matin, j'ai repassé au bon moment, en 55 minutes, moteur au ralenti.

Le Fromveur ne punit pas ceux qui ne savent pas. Il punit ceux qui savent et qui passent quand même.

Qu'est-ce que c'est, physiquement

C'est un couloir de 4 milles de long entre Ouessant au nord et l'archipel de Molène au sud, resserré à moins d'un mille et demi de large en son point le plus étroit, entre Kéréon et les Kaon. Le fond remonte de 60 mètres à moins de 30 par endroits, avec des hauts-fonds rocheux (les Pierres Noires à l'ouest, les Kaon au sud) qui cassent et accélèrent l'écoulement.

La marée atlantique qui entre dans la Manche force par là. Elle ne passe pas mollement, elle est poussée par la géométrie. D'après les fiches de courants du SHOM, on a 7,5 nœuds de valeur moyenne annoncée en vive-eau, des pointes relevées au-dessus de 8,5 nœuds dans les gros coefficients d'équinoxe. Le jusant porte au sud-ouest, vers l'Atlantique. Le flot porte au nord-est, vers Molène et la Chaussée de Sein plus loin.

Ce qui rend le passage vraiment mauvais, ce n'est pas la vitesse brute du courant. C'est l'interaction entre ce courant et la houle d'ouest. Dès que la houle atlantique rencontre le jusant qui sort du Fromveur, tu obtiens une mer cassante, courte, pyramidale, que les anciens d'Ouessant appellent "la mauvaise". Un voilier de 10 mètres avec du poids marin l'encaisse mal. Une vedette de 8 mètres à fond plat, très mal.

Les horaires que je regarde

Je travaille en horaires de Brest parce que c'est le port de référence officiel pour toute l'Iroise. Tous les annuaires SHOM donnent les heures d'étale par rapport à Brest, pas par rapport à Molène ou Ouessant.

Règle simple que je n'oublie jamais : l'étale de courant au Fromveur arrive environ 20 minutes avant la marée à Brest. Pas 20 minutes après. Avant. C'est contre-intuitif pour qui a appris en Manche où les étales collent plus ou moins à la PM du port. Ici, non. Le courant meurt, traîne 10 à 15 minutes, puis inverse.

Donc si Brest annonce PM à 11h40, je vise une entrée dans le couloir entre 11h10 et 11h30. Si je suis là à 11h45, c'est déjà trop tard, le flot est en train de me pousser au nord-est et je vais sortir du couloir sous l'île des Chevaux.

Je m'accorde une fenêtre de 30 minutes maximum en vive-eau (coefficient 80 et plus), jusqu'à 1 heure en morte-eau (coefficient 40 à 60). Hors de ces fenêtres, j'attends. Ou je contourne Ouessant par le nord, ce qui ajoute 12 milles et 2 heures, mais ça passe toujours.

Les trois règles que je respecte sans exception

Première règle, je ne passe jamais le Fromveur avec une houle d'ouest supérieure à 1,5 mètre et un jusant en cours. Même à l'étale annoncé, il reste toujours un reliquat de 2 à 3 nœuds qui lève la mer à la sortie ouest. Pour la vérifier, je regarde les bouées Ouessant-Stiff et les modèles Windy/Météo-France la veille au soir, jamais le jour même uniquement.

Deuxième règle, je passe moteur prêt, grand-voile réduite au premier ris même par beau temps. Ce n'est pas une zone de réglage fin. C'est une zone où on veut pouvoir relancer 40 chevaux tout de suite si un écho de rocher approche ou si une vague prend le bateau par le travers. Mon Rustler 36 marche à 6,2 nœuds au moteur, je calcule ma fenêtre sur cette valeur, pas sur mes 7,5 nœuds de moyenne à la voile.

Troisième règle, je reste sur la ligne nord du couloir, à moins d'un demi-mille sous la côte ouessantine. Pas au milieu. Pas au sud. Le milieu, c'est là que le courant est le plus vif et que la mer travaille le plus. Le sud, c'est les Kaon et l'approche traîtresse des hauts-fonds de Beg ar Vir. La ligne nord longe le plateau rocheux qui amortit la houle, et elle laisse la voie libre aux ferries Penn-ar-Bed qui prennent l'axe central.

La route tactique : GPS, pas instinct

Mon tracé, je l'ai ajusté sur quatre passages test en 2018 avec deux amis pêcheurs retraités du Conquet qui m'ont corrigé mes approximations. Voici la trace que je rentre dans ma cartographie marine hors-ligne avant chaque passage :

  • Point de départ sud (depuis Molène) : 48° 25' 30 N / 4° 59' 30 W, nord de l'entrée de Molène.
  • Waypoint 1 : 48° 26' 30 N / 5° 00' 45 W, centre de l'entrée sud du couloir.
  • Waypoint 2 (point-clé) : 48° 27' 20 N / 5° 03' 00 W, à 0,4 mille au sud-est du phare de Kéréon. C'est là que je veux être à l'étale précis.
  • Waypoint 3 : 48° 28' 00 N / 5° 05' 30 W, sortie ouest du couloir.
  • Point d'arrivée Lanildut : cap 075 pour remonter l'Aber Ildut après 10 milles.

Le passage de bout en bout dure 40 à 55 minutes selon le bateau. Je démarre ma minuterie au passage du waypoint 1 et je surveille ma vitesse sur fond au GPS. Si elle tombe sous 4 nœuds avant le waypoint 2, c'est que je me suis raté sur l'étale ou que le courant a tourné plus tôt que prévu. Dans ce cas, demi-tour immédiat vers Molène. Pas d'orgueil, pas de négociation.

Les erreurs que je vois chaque année

Je vois passer des plaisanciers qui arrivent à 14h quand Brest affiche PM à 14h, en se disant que c'est l'étale. Non, l'étale était à 13h40, ils arrivent dans le début du flot contraire s'ils remontent au nord. Ils s'en sortent parce que le courant est encore faible, mais ils ne sont déjà plus dans la fenêtre que j'appellerais saine.

Je vois aussi des équipages qui partent au moteur poussé, feu vert allumé, en croyant passer contre le courant en force. Un Beneteau 34 avec 27 chevaux contre 5 nœuds de Fromveur, ça veut dire 1 nœud au GPS pendant 40 minutes, avec la mer au travers et l'équipage qui pâlit. Mathématiquement ça passe. Humainement, l'équipage ne remet plus les pieds sur un bateau.

Troisième erreur, le brouillard. La zone est enkystée dans la brume d'Iroise de mai à fin juillet. Tu peux avoir un ciel dégagé à Lanildut et 50 mètres de visibilité à Kéréon dans l'heure. Sans radar, sans AIS, en période de trafic ferry et cargo (le rail d'Ouessant passe à 3 milles au nord), je reste à quai. Je l'ai raconté dans mon article sur les mouillages d'Ouessant-Molène, la brume est le vrai patron de l'archipel.

Comment je prépare la veille

À 20h la veille, j'ai ma routine fixe. Annuaire SHOM ouvert, je note l'heure d'étale calculée sur Brest, je soustrais 20 minutes, j'ai ma fenêtre. Je croise avec la météo : direction et force du vent, hauteur de houle, période. Si la houle fait moins de 2 mètres et le vent moins de 20 nœuds tout est confort. Au-delà, je réévalue.

Je regarde aussi les images satellites infrarouges de 18h : si je vois une bande grise pleureuse qui longe le 48e parallèle, j'ai de la brume pour le matin et je décale au lendemain soir sur l'étale de basse mer. Enfin je prépare le bateau : deuxième ancre prête sur le pont avant (au cas où le moteur me lâche dans le couloir, ce qui est le cauchemar numéro un), réserve de gasoil pleine, et un briefing de 10 minutes à l'équipage sur ce qui peut arriver et ce qu'on fait si.

Cette discipline-là, je l'ai apprise au chalut. En pêche pro, on ne passe pas le Fromveur. On contourne, toujours, parce qu'un chalut à 2 nœuds n'a aucune chance dans 7 nœuds de courant. C'est depuis que je navigue en plaisance que j'ai appris à le passer, et je le passe parce que la plaisance me laisse le luxe d'attendre l'étale. Pas parce que mon bateau est meilleur.

Ce que je fais si ça tourne mal

Si la mer est pire que prévue au waypoint 1, demi-tour. Je remonte à Molène, corps-mort à la Chambre, j'attends la renverse suivante 6 heures plus tard ou le lendemain.

Si j'ai une avarie moteur dans le couloir, deuxième ancre au fond immédiatement pour stopper la dérive, même avec 30 mètres d'eau. Mon Rustler tient sur 60 mètres de câblot plus 20 mètres de chaîne. Ce n'est pas du mouillage de confort, c'est du mouillage de survie pour gagner du temps. VHF canal 16, appel au CROSS Corsen (02 98 89 31 31), statut précis avec coordonnées GPS. Le CROSS Corsen connaît la zone par cœur, les vedettes SNSM de l'Aber Ildut et du Conquet peuvent être sur place en 45 minutes.

Si la brume tombe à mi-couloir, je continue en me calant sur mon tracé GPS pré-enregistré, à 4 nœuds au moteur, corne de brume toutes les 2 minutes (un son long), et j'appelle les ferries sur le 16 pour signaler ma position. C'est la seule situation où je n'ai pas le luxe de rebrousser chemin : en plein Fromveur, si tu t'arrêtes dans la brume, le courant t'emporte.

Ce que je retiens, dix ans plus tard

Le Fromveur n'est pas un morceau de bravoure. C'est un calcul. Tu regardes l'horaire de Brest, tu retires 20 minutes, tu regardes la houle et le vent, et tu décides honnêtement si tu rentres dans la fenêtre. Si oui, tu prépares, tu passes, tu dors à Lanildut. Si non, tu attends, tu dors à Molène ou au Conquet, et tu passes le lendemain.

Les marins qui se sont fait piocher ici depuis un siècle n'ont pas été trahis par leur bateau ni par la mer. Ils ont été trahis par leur envie d'être ailleurs. Moi j'ai appris à rester. Pour comparer avec un autre passage tactique de l'Iroise, voir mon retour sur le Chenal du Four qui est à moitié le même exercice, à moitié un autre métier.

Les waypoints, les horaires et les repères sont dans mes marqueurs sur BoatMap si vous voulez les charger avant de partir.

Try BoatMap for free

Nautical charts, 50,000+ marinas and anchorages, marine weather and GPS tracking.

Download on the App StoreGet it on Google Play