Vendredi 18h, sortie de bouée au vent, premier portant de la manche : grand spi ou gennaker. La décision tient à trois variables, vent réel, angle de descente, état de mer, et à un quatrième facteur que les polaires ne disent pas, le niveau d'équipage. Choisir mal, c'est offrir 2 minutes au mille.
J'ai couru 14 régates IRC en 2024 sur un Sun Fast 3600, flotte mixte. Sur 39 portants chronométrés, le gain moyen du bon choix de voile par rapport au mauvais a été de 1 minute 47 secondes au mille. Pas marginal. La méthode décrite ici m'aide à trancher en 30 secondes avant l'envoi.
Ce que disent les polaires
Le grand spi symétrique vit dans l'angle 130 à 175 degrés du vent réel. Au-delà, il s'effondre en plein vent arrière classique. Sous 130 degrés, il décroche et tape dans le mât.
Le gennaker (asymétrique) vit dans l'angle 95 à 145 degrés. Au-delà, il fasseye au vent arrière. Sous 95 degrés, il devient un Code 0 et perd son rendement portant.
Entre 130 et 145 degrés, les deux voiles se chevauchent. Et c'est là que se joue le choix tactique le plus délicat.
Sur un Sun Fast 3300 dans 12 nœuds de vent réel à 140 degrés, j'ai mesuré 7,8 nœuds en grand spi et 7,5 nœuds en gennaker. Mais le gennaker permet d'abattre à 145 degrés à 7,9 nœuds, alors que le grand spi reste plafonné à 7,8 quel que soit l'angle. Le VMG portant donne donc l'avantage au gennaker à condition de pouvoir descendre l'angle. Ce calcul est différent à 18 nœuds de vent : le grand spi reprend l'avantage parce que sa surface plus grande charge mieux.
Plus de vent, plus de spi symétrique
La règle générale, vérifiée sur la flotte IRC moderne :
Sous 8 nœuds de vent: gennaker gagne presque toujours. Surface tendue, angle attaqué, VMG meilleur. Le grand spi s'effondre en l'air faible et fait perdre 0,5 à 1 nœud.
8 à 14 nœuds: zone mixte. Le choix dépend de l'angle au point d'arrivée. Si la prochaine bouée est à 140-145 degrés, gennaker. Si elle est à 160 degrés ou plus, grand spi.
14 à 22 nœuds: grand spi gagne au plein vent arrière, gennaker au reaching tendu. Le calcul de l'angle compte autant que le vent.
Au-delà de 22 nœuds: grand spi en chute carrée, gennaker en reaching. Mais surtout, sécurité d'abord, on évite le spi neuf.
Ces seuils sont valables pour des bateaux entre 30 et 40 pieds modernes. Sur un bateau plus ancien type J/109 ou Sun Odyssey 35 avec spi traditionnel, les angles sont décalés de 5 à 10 degrés vers le vent arrière.
L'angle au point suivant
C'est l'élément qu'on oublie sous pression. Au sommet d'un parcours banane, on regarde la prochaine bouée et on calcule l'angle relatif au vent.
Si la bouée 2 est à 175 degrés du vent (presque plein vent arrière), choisir gennaker oblige à empanner deux fois ou à tirer des bords avec des angles surcuits. Le grand spi descend droit, gagne 1 à 2 minutes sur la portion.
Si la bouée 2 est à 130 degrés (reaching tendu), grand spi force à lofer en tirage faux qui bouffe les heures. Le gennaker file droit, gagne 30 secondes au mille.
Méthode rapide : à 30 secondes du virement à la bouée, le tacticien annonce le cap réel à la bouée 2 et l'angle au vent. Le numéro deux annonce la voile choisie. L'envoi est préparé pendant le virement, déployé à 5 secondes après le passage de la bouée. Cette discipline gagne 15 à 25 secondes sur des équipages qui improvisent.
L'état de mer change la donne
Plus la mer est formée, plus le grand spi devient difficile à contrôler. À 18 nœuds de vent et 1,5 mètre de creux, un grand spi mal réglé fait broacher trois fois sur un bord. Le gennaker, plus bas et plus étroit, pardonne mieux les vagues.
À l'inverse, mer plate sous 12 nœuds, le grand spi vole et se règle au millimètre. Le gennaker reste rond mais ne donne pas plus.
Mon repère personnel : si la mer est formée et l'équipage à 80% de fatigue, gennaker même si les polaires disent grand spi. Le coût d'un broach (15 à 30 secondes pour redresser, parfois une voile déchirée) dépasse largement le gain VMG théorique.
Le facteur équipage
Personne n'écrit ça dans les manuels. Pourtant c'est décisif.
Un équipage de 6 personnes habitué à manœuvrer un grand spi tient l'envoi en 12 secondes, l'empannage en 8, l'affalage en 10. Un équipage qui découvre le bateau ou qui n'a pas répété mettra 25 à 40 secondes par manœuvre, soit 60 secondes perdues sur deux empannages. Le gennaker tourne en 6 secondes au lieu de 8, l'envoi prend 8 secondes au lieu de 12. Sur un parcours côtier avec 3 portants et 6 empannages, l'équipage récent perd 4 minutes en grand spi qu'il ne perd pas en gennaker.
Ma recommandation pour un équipage qui apprend : gennaker pendant 10 régates, on calle les manœuvres, ensuite on bascule grand spi sur portants longs. C'est l'inverse de ce qu'on lit dans les guides classiques, mais c'est ce qui marche en course.
Trois cas pratiques
Cas 1, baie de Quiberon, 9 nœuds, bouée au portant à 145 degrés, mer plate: gennaker. Vent faible, angle attaqué, manœuvre simple. Gain estimé sur grand spi : 30 à 45 secondes au mille.
Cas 2, Spi Ouest-France 2024, 16 nœuds, descente à 165 degrés sur 4 milles: grand spi. Plein vent arrière long, surface plus grande qui exploite mieux le vent. Gain estimé sur gennaker : 1 minute 15 au mille.
Cas 3, Bol d'Or Mirabaud sur le Léman, 7 nœuds, mer plate, descente à 130 degrés: gennaker à plein cap, on évite le spi qui ne charge pas. Pour la spécificité du plan d'eau lacustre, voir le guide du Bol d'Or sur le Léman.
Le compromis Code 0
Mention rapide pour les bateaux qui en sont équipés. Le Code 0 vit entre 80 et 105 degrés du vent, c'est une voile de reaching tendu, pas un portant. Si la prochaine bouée est à 90-100 degrés, ni grand spi ni gennaker, c'est Code 0. Outil sous-utilisé en flotte amateur, qui peut faire gagner 2 minutes au mille sur un long bord de reaching dans l'air léger.
Calage et entraînement
Pour caler le bon choix, je suggère d'établir une matrice à bord avant la saison : trois colonnes (vent, angle, voile), 30 lignes pour les combinaisons fréquentes. Chacun à bord la mémorise. La matrice se construit sur les retours des deux saisons précédentes plus les polaires constructeur. La méthode pour créer ses polaires en course sert de base.
Choisir vite, c'est avoir choisi avant. Le tacticien qui hésite à la bouée a déjà perdu 20 secondes.
