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Livret professionnel maritime : ce qu'on inscrit, où le faire viser

Le livret pro maritime du marin : ce qu'on y consigne, qui le tamponne, ce que vaut un livret bien tenu pour faire valoir son ancienneté.

Le livret professionnel maritime, longtemps appelé "livret de marin", est le document qui prouve l'historique de navigation d'un marin. Pour un skipper indépendant comme pour un capitaine 500 ou un mécanicien, il fait partie des trois ou quatre papiers à toujours avoir avec soi.

Pas un papier accessoire. C'est lui qui sert pour :

  • Justifier le temps de service navigation pour les concours de promotion (passage du capitaine 200 au capitaine 500, par exemple)
  • Faire valoir son ancienneté auprès de l'ENIM pour la pension retraite des marins
  • Prouver son expérience devant un futur employeur ou un armateur
  • Calculer ses jours embarqués pour le chômage marin

Sur 7 saisons, j'ai 1 230 jours d'embarquement validés dans mon livret. Ce qui m'a permis, en 2024, de faire valider une équivalence partielle pour le capitaine 500. Sans livret tenu, c'était impossible.

Ce que c'est, concrètement

Le livret professionnel maritime est un carnet à couverture rigide, format approximatif A6, délivré par les affaires maritimes lors de la première inscription au registre des gens de mer. Il porte un numéro d'identification, votre photo, votre nom, votre date de naissance, votre quartier maritime d'origine.

À l'intérieur, des pages destinées à recevoir les visas d'embarquement, les visas de débarquement, et les visas de fonctions exercées. Un livret tient en moyenne entre 10 et 15 ans selon le rythme d'embarquement. Quand il est plein, on en demande un nouveau, qui prend la suite numérotée du précédent.

Pour les nouvelles inscriptions depuis 2017, le livret existe aussi en version dématérialisée via le service marin numérique du ministère, mais le livret papier reste largement en service et reste le seul accepté pour certaines formalités. Beaucoup de skippers de ma génération continuent de tenir les deux.

Comment l'obtenir

Première inscription au registre des gens de mer, en pratique au moment de votre premier embarquement professionnel. La démarche se fait au CSN ou à l'ULAM (Unité Littorale des Affaires Maritimes) de votre quartier d'immatriculation.

Documents à fournir :

  • Justificatif d'identité
  • Justificatif de domicile
  • Visite médicale d'aptitude maritime à jour (médecin agréé gens de mer)
  • Brevets nautiques en cours de validité (capitaine 200, CRR, etc.)
  • Justificatif des cours de formation marin (formation de base sécurité, médical de base, sécurité incendie selon STCW si applicable)

Coût direct : zéro pour le livret. Vous payez les visites médicales (130 euros environ tous les 2 ans) et vos formations marin si vous les passez à votre charge.

Délai de délivrance : 2 à 4 semaines selon le quartier maritime. À Marseille en 2018, j'ai eu mon livret en 19 jours. À La Rochelle, un collègue a mis 6 semaines en 2024. Variabilité forte selon la charge des CSN.

Ce qu'on inscrit dedans

Le livret n'est pas un journal personnel. Ce sont des écritures administratives strictes, datées, signées et tamponnées par l'autorité compétente.

Pour chaque embarquement, vous devez voir apparaître :

  • Date d'embarquement (jour, mois, année)
  • Nom du navire
  • Numéro d'immatriculation du navire
  • Quartier maritime du navire
  • Tonnage du navire en jauge brute
  • Fonction exercée à bord (capitaine, second, matelot, mousse, mécanicien)
  • Date de débarquement
  • Nombre de jours embarqués
  • Visa de l'autorité compétente : capitaine du navire, agent du CSN, ou agent consulaire pour les embarquements à l'étranger

Pour un skipper indépendant qui embarque sur 8 bateaux différents dans une saison, vous devez avoir 8 lignes par saison, chacune avec un visa indépendant. Si vous embarquez 3 jours sur le voilier de l'armateur Dupont à Bandol, ce sont 3 jours qui apparaissent à la ligne du voilier Dupont, signés par le capitaine du voilier Dupont (qui peut être vous-même si vous êtes le seul à bord avec une fonction d'autorité).

Qui appose les visas

C'est le point qui pose problème à beaucoup de skippers indépendants. Le livret se présente au visa avant ou après chaque embarquement, à l'autorité qui peut l'authentifier.

Trois cas de figure :

  1. Vous êtes salarié d'un armateur français : c'est le capitaine du navire qui vise votre livret en fin de période d'embarquement. Vous le présentez à l'arrivée au port, le capitaine inscrit dates et fonctions, signe et tamponne. Si l'armateur a un siège social, le siège peut aussi viser.

  2. Vous êtes indépendant et seul à bord avec autorité : vous présentez votre livret au CSN de votre quartier maritime à la fin de chaque embarquement, ou en groupe à la fin de chaque saison. L'agent du CSN vérifie vos déclarations (rôles d'équipage, contrats de prestation, factures) et appose le visa correspondant. À Marseille, je fais viser tous mes embarquements de la saison en novembre, en une fois, sur rendez-vous au CSN.

  3. Embarquement à l'étranger : visa du consulat français du pays d'embarquement, ou à défaut du capitaine du navire (qui peut être étranger, le visa est alors authentifié à votre retour par le CSN).

Conseils pratiques pour les indépendants :

  • Tenez un Excel à jour avec date, navire, immat, tonnage, fonction, jours. Le CSN refuse de viser sans pièces justificatives.
  • Conservez vos contrats de prestation, vos rôles d'équipage si vous en remplissez, vos factures, vos relevés bancaires de virement de l'armateur. Tout ça constitue le faisceau de preuves.
  • Présentez-vous au CSN une fois par an au moins. Au-delà de 12 mois sans visa, le CSN peut refuser de viser des embarquements anciens faute de preuves contemporaines.

Ce que vaut un livret bien tenu

Sur le marché du métier, un livret bien tenu se distingue d'un livret négligé. Quand un armateur vous propose un poste, il peut vous demander à voir votre livret. Un livret avec 800 jours visés sur 5 saisons inspire confiance. Un livret avec 200 jours visés sur 5 saisons (parce que le skipper n'a pas pris le temps de faire viser) signale soit peu d'expérience, soit une négligence dans la tenue de ses papiers, ce qui peut alerter sur le reste.

Pour les concours de promotion, le livret est souvent le seul justificatif accepté. Le capitaine 500 demande, selon les voies, 36 à 60 mois de fonction de capitaine en exercice. Sans livret coté, ces mois ne se prouvent pas. C'est aussi le document qui pèse quand on négocie son tarif jour, comme je l'ai détaillé dans le retour sur le salaire de skipper en 2026 par Vincent.

Pour la retraite ENIM, les jours de cotisation sont validés à partir des déclarations de l'employeur ou de votre déclaration personnelle. Le livret sert à recouper les périodes en cas de litige sur le décompte. Bien tenu, il accélère le calcul de votre relevé de carrière. Mal tenu, il vous expose à devoir reconstruire des preuves 30 ans plus tard.

Cas particulier des indépendants en société

Si vous êtes en EURL ou SASU comme j'ai pu le décrire en parlant du choix de statut juridique pour skipper, vous êtes à la fois exploitant et capitaine. Le visa du livret se fait alors au CSN, sur la base de vos pièces de société (factures émises, rôles d'équipage, contrats de prestation). Pas de visa par vous-même : un capitaine ne peut pas viser son propre embarquement, c'est un principe d'autorité tierce.

Cas concret de mon collègue Romain à Marseille, en EURL depuis 2021. Il a 6 semaines d'embarquement par mois entre mai et septembre, ce qui fait 30 navires différents par saison. Il fait viser tous ses embarquements en deux fois : une fois fin juin (pour les rotations de mai-juin), une fois fin novembre (pour la fin de saison et le convoyage). Il dépose au CSN un dossier complet, l'agent vise par lots.

Les pièges à éviter

Le livret se perd. C'est le piège numéro un. À 41 ans, le mien a survécu à 7 saisons et 12 convoyages, mais j'ai trois collègues qui ont perdu le leur, dont un dans un sac à dos volé en gare de Marseille en 2022. Refaire un livret prend 6 à 8 semaines. Tous les visas anciens doivent être reconstitués via les CSN successifs : c'est long, fastidieux, et certains visas ne se retrouvent jamais.

Solution : photocopiez les pages de votre livret après chaque visa, gardez les copies dans un classeur séparé. C'est ce que je fais depuis 2019, et c'est ce qui m'a évité une catastrophe en 2023 quand mon livret est tombé à l'eau lors d'un convoyage en Sardaigne.

Deuxième piège : laisser passer les visites médicales. Sans visite médicale d'aptitude maritime à jour, le CSN ne vise pas les nouveaux embarquements, même si vous avez navigué. Les jours non visés sont des jours perdus pour votre carrière.

En résumé pratique

Tenez votre livret comme un compte bancaire. Inscrivez chaque embarquement le jour même dans votre Excel personnel. Présentez-le au CSN deux fois par an. Conservez les contrats et les rôles. Faites des copies. Renouvelez vos visites médicales. Et gardez le livret dans un endroit sûr, pas dans le sac à dos qui voyage avec vous.

Le livret n'est pas un papier symbolique. C'est l'archive officielle de votre carrière maritime. Pour un skipper indépendant qui ne dépend de personne d'autre que lui-même, c'est aussi le seul document que personne ne pourra contester quand il faudra prouver vos années de mer.

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