Mon comptable s'appelle Karim, il a son cabinet rue Sainte à Marseille, je lui parle 4 fois par an. En février 2024, après 5 ans de micro-entreprise, je suis venu le voir avec mes chiffres 2023. Il m'a regardé deux secondes, il a dit "Vincent, tu te punis. Passe en EURL avant le 30 juin". Voici pourquoi il m'a dit ça, et pourquoi 8 skippers sur 10 que je connais devraient entendre la même phrase.
Ce que personne ne te dit sur l'ENIM
Premier point qui surprend tout le monde : le régime de sécurité sociale du skipper professionnel n'est pas le régime général. C'est l'ENIM (Établissement national des invalides de la marine).
Tout marin qui exerce une activité embarquée à titre habituel et professionnel est obligatoirement affilié à l'ENIM, indépendamment de ton statut juridique. Que tu sois auto-entrepreneur, gérant d'EURL, salarié d'une SAS, peu importe : si tu skipper en charter habituellement, tu cotises ENIM pour la retraite et la prévoyance, et URSSAF pour les autres cotisations (CSG, CRDS, allocations familiales).
L'exception : les activités dites côtières ou accessoires définies par l'ordonnance du 29 juillet 2020, qui restent sous le régime général. En pratique, ça concerne plutôt les moniteurs de voile qui n'embarquent pas plus de quelques heures, pas les skippers de charter à la semaine.
Conséquence directe : sur tes cotisations, tu ne décides pas de tout. Une partie est forfaitaire (ENIM, sur salaire forfaitaire selon catégorie, en 2026 environ 215 à 280 euros par mois selon ta catégorie), une autre est proportionnelle au chiffre d'affaires (URSSAF). C'est cette deuxième partie qui change selon ton statut juridique.
Les trois options réelles
Micro-entreprise (auto-entrepreneur)
C'est par où on commence presque tous. Tu te déclares en prestation de services (BNC ou BIC selon nuance), tu paies l'URSSAF chaque mois ou trimestre, et l'ENIM forfaitaire à part. Plafond chiffre d'affaires 2026 : 83 600 euros pour les prestations de services.
Cotisations URSSAF en micro-entreprise pour activité commerciale en 2026 : 21,2% du chiffre d'affaires, plus environ 1% de contribution formation professionnelle, plus la CSG-CRDS qui évolue avec la réforme du 1er janvier 2026.
Avantages :
- Ouverture en 30 minutes en ligne, gratuit
- Pas de comptabilité formelle, juste un livre de recettes
- Pas de TVA tant qu'on est sous le seuil de 37 500 euros pour les services en 2026 (à confirmer car le seuil a bougé)
- Régime fiscal simplifié, abattement micro de 50% sur le BNC pour calcul impôt
Inconvénients :
- Pas de déduction des frais réels (cirés, GPS, déplacements, formation continue) : ils sont absorbés par l'abattement forfaitaire
- Pas de récupération de TVA sur les achats pro
- Plafond 83 600 euros qui devient bloquant si tu fais 100 jours embarqués à 350 euros (35 000 brut, ça passe) mais 130 jours à 400 euros (52 000, ça passe encore) puis 160 jours à 400 euros (64 000, tu approches) puis double-saison à 90 000 (tu sors)
EURL à l'IS (Entreprise unipersonnelle à responsabilité limitée à l'impôt sur les sociétés)
C'est ce que mon comptable m'a fait basculer en juin 2024.
Avantages :
- Tous les frais réels deviennent déductibles : déplacements, matériel, formation continue, cirés, GPS, partie du loyer si bureau à domicile, partie de la voiture, repas pris seul lors de déplacements...
- TVA récupérable sur les achats pro (équipement, formations)
- Pas de plafond de chiffre d'affaires
- Tu peux te verser un salaire de gérant et garder le reste en réserves dans la société pour plus tard
Inconvénients :
- Comptabilité tenue par un expert-comptable obligatoire en pratique : 1 800 à 2 800 euros par an
- Bilan, liasse fiscale, AGO annuelle : formalisme administratif réel
- Coût de création (statuts, immatriculation, annonce légale) : 200 à 600 euros
- Tu cotises ENIM en tant que gérant majoritaire travailleur indépendant, mais sur ta rémunération réelle, donc plus que le forfait micro
- Si tu te verses un salaire trop bas pour réduire les cotisations, gros risque de redressement URSSAF/ENIM en cas de contrôle (rémunération fictive)
SASU (Société par actions simplifiée unipersonnelle)
Statut prisé pour la rémunération en dividendes, faible cotisation sur les versements de dividendes (CSG seulement, pas de cotisations sociales).
Pour un skipper, je le déconseille pour deux raisons. Premièrement, l'embarquement habituel comme marin t'oblige toujours à l'ENIM, donc l'avantage dividendes est partiellement neutralisé sur la partie embarquée. Deuxièmement, le coût de fonctionnement d'une SASU (commissaire aux comptes potentiel selon seuils, fiscalité) ne se justifie qu'au-delà de 80 000 euros de chiffre d'affaires net, ce que peu d'indés atteignent en métropole.
Le seuil critique, pour moi en 2024
Voici les chiffres qui ont fait basculer Karim.
Mon chiffre d'affaires 2023 : 33 800 euros. Cotisations URSSAF micro à 21,2% : environ 7 165 euros. Frais réels professionnels supportés et non déductibles : environ 6 200 euros (déplacements, matériel, formation, mutuelle complémentaire, repas en déplacement, partie de mon abonnement téléphonique).
Si j'avais été en EURL à l'IS, j'aurais déduit ces 6 200 euros du résultat imposable, payé l'IS au taux réduit (15% jusqu'à 42 500 euros de résultat en 2026), et gardé le reste comme rémunération. Économie estimée par Karim : environ 1 800 euros nets sur l'exercice, après prise en compte du coût de l'expert-comptable.
À 33 800 euros de CA, le passage en EURL est marginal. À 40 800 euros (mon 2025), il devient évident. Au-delà de 50 000 euros de CA pour un skipper avec frais réels significatifs, rester en micro coûte cher.
Le seuil pratique que m'a donné Karim : passer en EURL au-dessus de 45 000 à 50 000 euros de CA annuel, ou avant si tu as un projet d'achat significatif (bateau personnel, formation longue, gros équipement) qui justifie la TVA récupérable et les frais déductibles.
Ce que je conseille à un skipper qui démarre
Premier conseil : commence en micro-entreprise. Pas par choix idéologique, par pragmatisme. Tant que tu n'as pas 90 jours embarqués stables, ton chiffre d'affaires reste sous 30 000 euros, l'EURL coûte plus qu'elle ne rapporte.
Deuxième conseil : ouvre un compte bancaire dédié dès la première facture, même en micro. Le mélange perso-pro, c'est la promesse d'un contrôle URSSAF qui ne se passe pas bien.
Troisième conseil : trouve un comptable maritime, pas un comptable généraliste. Le sujet ENIM, les particularités du code des transports, le forfait social marin, ça se gère avec un cabinet qui a 3 ou 4 clients skippers ou patrons pêche. À Marseille, j'en connais 3 fiables, je donne les noms hors article.
Quatrième conseil : fais ta bascule EURL au moment de mai ou juin, jamais en fin d'année. La gestion d'un exercice partiel, ça pourrit les comptes la première année. Karim le dit comme ça : "Soit tu commences l'année entière en micro, soit l'année entière en EURL. Tout entre les deux, c'est de la complication pour rien."
Ce qui change vraiment au quotidien
Concrètement, depuis mon passage en EURL en juin 2024, voilà ce qui a changé :
- Mes courses de matériel pro sont vraiment déduites : 850 euros de TVA récupérée sur 2024
- Ma formation de mise à jour SMCP en novembre 2024 (480 euros) est passée en charge déductible
- Ma voiture (Dacia Duster diesel d'occasion, achetée en juillet 2024) est en partie sur la société, calcul de quote-part pro à 40% du kilométrage : économie réelle vs micro environ 600 euros
- Je verse un salaire de gérant de 2 100 euros bruts par mois sur 11 mois, le reste reste en réserves dans la société
- J'ai 4 RDV par an avec mon expert-comptable au lieu de zéro avant. Coût annuel 2 200 euros, mais largement compensé par les économies fiscales et l'optimisation.
L'EURL n'est pas une optimisation de cassette à payer du fisc, c'est une structure qui colle mieux à un métier où les frais réels sont importants. C'est tout.
Pour aller plus loin
Si tu n'es pas encore au stade du statut juridique parce que tu prépares la formation, mon copain Marc à Hyères a écrit la séquence complète pour devenir skipper professionnel en France qui couvre l'amont. Et si tu veux les chiffres de revenus que j'ai détaillés sans aborder la question fiscale, c'est dans combien gagne vraiment un skipper en 2026.
Karim avait raison en février 2024. Il a souvent raison. Ce qui ne l'empêche pas de me facturer 1 980 euros TTC tous les ans, déductibles eux aussi.
