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Ma transat Açores - Lorient : 18 jours à deux, récit complet

Horta à Lorient à deux équipiers, 1 320 milles en 18 jours. Dépressions atlantiques, quarts de 4h, approche du golfe de Gascogne, ce qui a mal tourné.

Horta, île de Faial, 6 juin 2024, 11h40 locales. On largue le ponton visiteurs de la marina municipale avec Marc, mon équipier de cette transat retour. 1 320 milles nautiques direct vers Lorient, un voilier de 12,40 mètres en aluminium, 18 jours de mer prévus, deux dépressions atlantiques à gérer, un débarquement en Bretagne Sud au lieu du Portugal. Voici le déroulé, jour par jour, avec ce qui a mal tourné et les deux moments où j'ai eu peur.

Point de départ et pourquoi on rentre à Lorient

On était arrivés aux Açores début mai par Madère, après 6 semaines de descente depuis Lorient via les côtes portugaises. Le plan initial de retour passait par le Portugal et la côte espagnole. Changé en dernière minute à cause d'une fenêtre météo qui ouvrait un axe direct Horta-Gascogne avec passage au nord de l'anticyclone des Açores, plus court de 400 milles.

Le routage Meteo Consult et le modèle GFS donnaient la même lecture : 18 à 20 jours, 2 dépressions à tangenter par le sud, vent portant majoritaire à partir du 7e jour. On a validé avec un routeur pro à Lorient, 280 euros l'analyse, qui a confirmé la route et nous a positionné 3 waypoints de décision.

Le bateau : un Garcia Exploration 45 d'occasion de 2017, dérive sabre relevable, gréement fractionné, grand-voile 62 mètres carrés, génois enrouleur 48 mètres carrés, trinquette sur étai amovible. Moteur Volvo D2-50, 185 litres de gasoil, 350 litres d'eau douce, un panneau solaire 200W + éolienne Silent Wind, hydrogénérateur WatH. Autonomie énergétique vérifiée à l'aller, pas d'inquiétude.

Jours 1 à 3, Horta à la longitude des Bermudes

Départ par 18 nœuds de sud-ouest, mer belle, ris 1 et génois plein. Vitesse moyenne 6,4 nœuds sur les 18 premières heures. On cale tout de suite le rythme de quarts : 4 heures - 4 heures la nuit (22h à 6h), 6 heures - 6 heures la journée, repas pris ensemble à 8h, 13h et 19h. Pas de dérogation, même si un quart tombe en plein soleil et l'autre en plein orage.

Nuit du deuxième jour, le vent bascule au nord-ouest à 25 nœuds avec rafales 32. Ris 2, trinquette à la place du génois, on part au grand largue cap 060. Vitesse 7,5 nœuds surfant, bateau très bien tenu, pilote automatique Raymarine qui corrige sans broncher.

Troisième jour, la première vraie difficulté. Marc, 61 ans, un peu lourd pour son âge (98 kilos), glisse dans l'escalier du carré à 3h du matin. Il s'est retenu à la main courante, pas de chute, mais il se relève avec la cheville droite enflée. Pas fracturée, on la mobilise, mais il ne peut plus barrer debout pendant 4 jours. On s'organise, je prends plus de quarts, lui reste au carré avec navigation, radio, cuisine, monitoring de l'AIS.

Leçon retenue : même par petit temps, les escaliers sont le premier poste d'accident en nav longue. Depuis cette traversée, j'ai installé des rampes supplémentaires à la descente et j'impose une ligne de vie intérieure quand ça bouge au-delà de 25 nœuds.

Jour 4 à 7, tangenter la première dépression

Le routage montre la première dépression à passer au sud dans 40 heures, centre à 500 milles au nord de notre position. Elle creuse de 998 hPa à 985 hPa selon GFS, on attendra 30 à 35 nœuds établis avec rafales 45 si on tient la route centrale. On dévie de 80 milles vers le sud pour passer dans la zone 25 à 30 nœuds, vent portant, mer 3 à 4 mètres croisée mais travaillable.

Nuit du 5e jour, le plus gros coup de la transat. 28 à 33 nœuds pendant 11 heures, ris 3, trinquette seule à l'avant. Le bateau en dérive sabre relevée mène 8 nœuds au surf, piqûres à 10,2. Dangereux ? Pas vraiment, le Garcia est conçu pour ça. Marc en quart à 2h du matin passe un appel par VHF tous les relevés, plus un SMS Iridium à son fils à Lorient toutes les 6 heures. Communication prioritaire : on ne disparaît pas du radar familial.

Jour 6 au matin, la dépression défile au nord, vent qui tombe à 18 nœuds et bascule nord-nord-est. Temps plus froid, ciel bas mais pas pluvieux, bateau dans l'axe cap 070 sur Lorient. Je note sur le log : "Marc marche sur la cheville, enflure réduite. On est à 520 milles d'Horta, 800 milles de Lorient, 36% du parcours."

Jour 8 à 12, le vrai couloir atlantique

C'est la phase que je préférerais re-vivre. Vent stable entre 14 et 18 nœuds, mer longue 2 à 3 mètres, cap portant, 6 jours à 7 nœuds de moyenne sans toucher aux écoutes ou presque. On lit, on cuisine, on mange bien, on dort. Marc fait des tartes au thon fraîchement sorties d'une boîte de thon rouge pêché aux Açores par un pro de Horta, dont on parlait dans mon article sur la pêche du thon rouge en Atlantique.

Jour 10 à 18h, on croise un voilier en sens inverse à 2 milles, descente vers les Açores, échange VHF de 4 minutes. C'est le seul bateau qu'on verra en 14 jours hors approche de la Gascogne.

Le rythme biologique change en mer. Je dors 4 heures consécutives max, mais je dors profond. Marc se réveille systématiquement 10 minutes avant son quart, je n'ai jamais eu à le réveiller, pas une seule fois en 18 jours. Question d'habitude, peut-être, ou d'une horloge intérieure qui cale sur la mer. Les premiers jours sont durs, les suivants deviennent presque confortables.

Jour 13 à 15, deuxième dépression et approche du plateau continental

La météo se dégrade à nouveau à 450 milles de Lorient. Deuxième dépression, moins violente que la première (990 hPa minimum) mais trajectoire plus incertaine. Le routeur nous conseille de réduire la voilure 6 heures avant l'arrivée, de tenir un cap 080 pour passer au sud et rattraper ensuite.

On le fait. Le coup se passe correctement, 24 nœuds établis, 30 en rafales, ris 2 et trinquette. 14 heures de vent fort, puis ça tombe. À la sortie de cette dépression, on est à 330 milles de Lorient, on sent pour la première fois qu'on est presque arrivés.

Jour 15 au lever, on entre dans le plateau continental, profondeurs qui passent sous 200 mètres. Mer qui change de couleur en 12 heures, du bleu profond de l'océan vers le bleu-vert verdâtre. Les oiseaux reviennent (puffins, fous de Bassan), les détritus aussi (morceaux de plastique dérivant, un filet de pêche à la dérive qu'on évite à 300 mètres au sondeur AIS).

Jour 16 à 18, la Gascogne et l'atterrissage

L'entrée en Gascogne est la partie que je redoutais le plus. Les pilot-charts et les récits que j'avais lus parlent d'une mer courte, confuse, avec des creux de 3 à 5 mètres en cas de coup. On est chanceux, la fenêtre est calme, 12 à 15 nœuds de sud-ouest, mer 2 mètres.

Jour 17 à midi, premier contact avec Belle-Île, on voit la pointe des Poulains à 22 milles sur bâbord avant. Émotion réelle, surtout pour Marc qui retrouve son coin d'enfance. On continue cap 080, Lorient à 45 milles.

Jour 17 à 23h42, on passe le phare de Port-Louis. On est dans la rade de Lorient.

Jour 18 à 6h15, on accoste au ponton visiteurs de la base de sous-marins de Kernevel après avoir hésité 40 minutes à l'entrée du chenal sur le choix du ponton (trafic de navires de commerce en amont, marée descendante). Fin de traversée. 1 322 milles nautiques au total selon le GPS, 17 jours et 19 heures, moyenne 6,2 nœuds.

Les 3 erreurs que j'ai faites

Premièrement : je n'avais pas prévu de renfort de rampe intérieure. La chute de Marc le jour 3 aurait pu être plus grave, et elle a complètement changé la répartition des quarts pendant 4 jours.

Deuxièmement : j'avais sous-estimé l'usure du pilote automatique. Il a tourné 400 heures en 18 jours. À Lorient, le servo-moteur montrait des signes d'usure précoce. J'aurais dû embarquer un vérin de rechange (450 euros, 3 kilos), je ne l'avais pas.

Troisièmement : le routage pro à 280 euros m'a fait économiser probablement 2 jours et surtout m'a évité la première dépression en plein dedans. Je ne partirais plus en transat sans. Je pensais avant que le routage était réservé aux courses. Je ne le pense plus.

Budget réel de la traversée

Le budget direct de cette transat, pour deux personnes, bateau possédé (donc pas de location), a été :

Carburant : 85 litres de gasoil consommés sur 400 heures de moteur (pilote inclus, pas de propulsion sauf entrées et sorties de port), à 1,82 euro le litre en mai 2024 à Horta, soit 155 euros. Très peu, on a navigué 90% du temps à la voile.

Avitaillement alimentaire pour 18 jours à deux : 620 euros chargés à Horta (conserves locales du thon, pâtes, riz, lait UHT, fruits frais tenus 6 jours), plus 180 euros de dépenses complémentaires à l'approche (poisson frais attrapé en traîne, 3 bars au leurre sur le plateau continental, plus de petits achats d'arrivée). Total avitaillement : 800 euros.

Assurance complémentaire transat : 145 euros pour 1 mois de garantie renforcée chez mon assureur (Pantaenius). Je garde cette option dès que je pars pour plus de 5 jours hors zone côtière.

Routage pro : 280 euros pour 2 consultations (avant départ, mi-traversée).

Communication Iridium Go : forfait 6 mois prépayé activé pour la saison, 380 euros pour 150 minutes + SMS illimités. Amorti sur l'aller-retour.

Total direct transat retour : autour de 1 760 euros pour deux personnes. À diviser par 2 par plaisancier, soit 880 euros la traversée. Moins cher qu'un week-end en famille à Porquerolles, si on pense en ces termes.

Si tu prépares cette route

Une transat Açores-Bretagne à deux, sur un bateau solide, avec une fenêtre météo bien lue, est à portée d'un plaisancier expérimenté. Je ne dis pas à un débutant. Je dis à quelqu'un qui a déjà fait une traversée de 5 à 7 jours (par exemple une traversée Bretagne-Portugal en solo ou l'équivalent en équipage). Le saut n'est pas technique, il est mental. Tenir le rythme des quarts pendant 18 jours quand rien de grave n'arrive, c'est là que les couples d'équipage se fissurent.

On enregistre la trace entière dans BoatMap à l'atterrissage, c'est utile quand un copain te demande ton déroulé et tes points de décision. Télécharger la zone de carte marine du golfe de Gascogne hors-ligne avant d'entrer dans la zone sans réseau, je recommande.

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