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Refit pont teck : mes 6 week-ends et mon budget réel, petit bateau

Dépose du teck d''origine sur un 9 m, pose Esthec en lames collées, 6 week-ends de chantier, 4 850 euros dépensés et les erreurs à éviter.

Mars 2024, un vendredi soir. Je descends au port voir mon bateau après une semaine de pluie. L'eau stagne dans le cockpit comme d'habitude depuis l'hiver, je passe la main sur une lame de teck disjointe près du rouf, et le bois cède comme une éponge sous le pouce. Voilà. Six mois que je repoussais la décision, la décision venait d'être prise pour moi. Le pont teck d'origine de mon voilier, un 9,20 m de 2003, était mort.

J'ai passé les 6 week-ends suivants à le déposer et à poser un pont synthétique à lames collées par-dessus la coque en polyester. Budget final : 4 850 euros tout compris, matière et outillage, zéro main d'œuvre extérieure. Voici le déroulé semaine par semaine, avec les chiffres, les erreurs et ce que je garderais ou changerais si je devais recommencer.

Semaine 1 : le diagnostic honnête et la décision teck versus synthétique

Je savais le pont fatigué depuis 2022. Le teck original avait 21 ans, entretien régulier mais pas exceptionnel, ponçage tous les 4 ans, pas de traitement huile systématique. Les lames étaient passées de 12 mm d'épaisseur à l'origine à environ 5-6 mm mesurées au pied à coulisse sur les zones les plus usées, et à 3 mm en travers des circulations (passavant, entourage coffre cockpit). La norme de fin de vie se situe autour de 4 mm : en dessous, les vis de fixation remontent et l'étanchéité est compromise. Source : Voiles et Voiliers, fiche entretien teck.

Le vendredi soir de la lame éponge, j'avais trois options sur la table.

Option 1 : remplacement du teck par du teck neuf. Comptez 280 à 450 euros le mètre carré de teck posé en lames collées, soit 6 000 à 10 000 euros pour 22 m² environ de pont sur mon bateau, main d'œuvre incluse en chantier. Matière seule, teck brut en lames usinées, autour de 180 à 250 euros le mètre carré.

Option 2 : dépose du teck et mise à nu du gelcoat. Solution la moins chère (500 à 1 200 euros d'outillage et produits) mais gelcoat souvent chahuté par les vis de teck, réparations longues. Le pont passe à l'aspect "bateau de course", pas terrible sur un voilier de 20 ans. Et surtout : chaud sous les pieds en plein été en Méditerranée.

Option 3 : dépose + pose d'un pont synthétique en EVA ou en PVC composite. Esthec, Flexiteek, Permateek, Seadek selon les marques. Comptez 220 à 320 euros le mètre carré pour la matière seule en kit. C'est l'option que j'ai retenue.

J'ai choisi l'Esthec OWD (Original Wide Deck) en lame de 60 mm largeur, 6 mm épaisseur, couleur honey avec joint noir. Tarif matière sur devis reçu le 19 mars 2024 : 2 980 euros TTC les 22 m² livrés à domicile sous 4 semaines, gabarits à fournir. Le temps de fabriquer les gabarits et de laisser venir la livraison, j'avais deux week-ends devant moi pour déposer l'ancien teck.

Week-ends 2 et 3 : la dépose, le poste qui prend tout le temps

Je pensais tenir la dépose en un week-end. J'en ai mis deux pleins. Un week-end, c'est samedi 8 h à 19 h, dimanche 8 h à 17 h, avec les pauses déjeuner sur le ponton. Donc environ 20 heures effectives de chantier par week-end. Total dépose : 40 heures.

Le teck était collé en plein et vissé tous les 15 cm en pourtour de lame. Méthode :

  • fer à souder adapté sur plaque pour ramollir la colle polyuréthane (un Metabo avec panne plate à 95 euros d'occasion sur Leboncoin)
  • spatule large de peintre en acier pour décoller les lames une à une
  • outil multifonction oscillant (dremel à lame de coupe) pour les zones coincées autour des aérateurs, winchs, taquets
  • tournevis cruciforme long pour retirer les 680 vis qui fixaient les lames (je les ai toutes comptées, en ramasser la moitié dans le cockpit me fait comprendre pourquoi)

Le point bloquant n'est pas la chaleur ni la force, c'est la patience. Chaque lame prend 3 à 4 minutes à décoller proprement. Multipliée par 140 lames sur le bateau, ça explique les 40 heures. Deux détails que j'ai appris trop tard :

  1. Commencer par le point le plus éloigné des manœuvres (moi j'ai commencé au cockpit, erreur, j'aurais dû finir par là).
  2. Travailler au soleil franc si possible, la colle ramollit toute seule à 25 °C et le fer à souder devient accessoire.

Après dépose, il reste le gelcoat avec les trous de vis bouchés à la colle noire durcie et parfois de l'humidité dans les trous. Deux journées de ponçage au disque abrasif grain 80 puis 120, pose de résine époxy dans chaque trou de vis (environ 200 trous utiles, je n'ai pas rebouché ceux qui seraient sous la nouvelle lame collée), ponçage final au 220 pour avoir une surface propre et sèche avant collage.

Coût cumulé à ce stade : 180 euros d'outillage (fer à souder, pannes, disques) + 95 euros de résine époxy + 60 euros de consommables (disques, solvants, chiffons). On passe les 335 euros.

Week-end 4 : la prise de gabarits, le moment où tout se joue

Esthec fournit ses lames préencollées découpées sur mesure. Pour cela, il faut envoyer les gabarits du pont à 1 mm près. Le chantier m'avait proposé la prestation gabarit à 800 euros sur place, j'ai choisi de le faire moi-même.

Méthode gabarit papier kraft :

  • pose du kraft directement sur le pont nu, plaquage à la règle souple
  • marquage au crayon gras de tous les contours (roof, hublots, taquets, aérateurs, tape-culs, winchs, chaumards)
  • numérotation systématique de chaque zone, repérage des axes bâbord-tribord, avant-arrière
  • report sur carton fort pour validation avant envoi

J'ai passé 12 heures sur le week-end 4 à faire 24 gabarits pour tout le pont (cockpit, passavants, plages avant, bancs). Une zone que j'avais bâclée : le contour du roof avant à la pointe, une courbe 3D qui ne se laisse pas dépiauter en kraft. Résultat, à la pose, j'ai eu 4 à 7 mm de jour entre la lame et le roof. Récupéré au mastic Sikaflex noir, invisible à 1 m, visible à 30 cm. Si je refaisais, je louerais un scanner 3D portable à 120 euros la journée pour cette zone. Erreur de radin.

Envoi des gabarits à l'atelier Esthec le jeudi suivant, livraison annoncée 22 à 28 jours. J'ai eu 26 jours d'attente. Temps pendant lequel j'ai fini le ponçage et commandé la colle de pose (Sika 298i, colle bi-composant spécifique pont synthétique, 145 euros le kit 2 L pour 20 à 25 m²).

Week-end 5 : la pose, le jour où on ne peut plus reculer

Jour J. Les 22 lames arrivent livrées dans un carton épais, chaque lame préformée à la forme du pont, étiquetée en zone. Je déballe, je valide la correspondance avec mes numérotations, un soulagement : tout colle à l'œil. L'équipe de pose en chantier, c'est normalement 2 personnes pour un pont de 9 mètres. Je l'ai fait seul sur le samedi, rejoint par un pote le dimanche. Erreur.

Déroulé de la pose :

  1. Nettoyage final au solvant acétone, séchage 20 minutes
  2. Primaire Sika 209D passé au pinceau sur le gelcoat, temps d'action 10 minutes minimum, 2 heures maximum
  3. Dépose du cordon de colle sur la lame (pas sur le pont, sur la lame, cordon de 6 mm calibré à la spatule dentée)
  4. Pose de la lame, alignement à vue, pressage au rouleau en caoutchouc
  5. Cales de maintien en place 8 heures minimum avant retrait

Ce qui prend du temps, c'est le temps de pose par lame : 7 à 12 minutes selon la taille, entre la préparation, l'alignement et le pressage. Sur 22 lames, comptez 5 heures de travail utile. Plus les allers-retours au ponton pour les outils. Plus les pauses café. Plus le samedi à 15 h où je me suis dit que si ma lame centrale du cockpit n'allait pas, tout le reste serait décalé.

Elle a été. Première lame posée au bon endroit du premier coup, les autres ont suivi. Temps total pose : 14 heures sur le week-end, bateau clos le dimanche à 20 h 30 avec cales en place.

Week-end 6 : les finitions, la vérité du pont

Retour sur le bateau le samedi suivant. Retrait des cales. Premier regard à distance : le pont fait vraiment sa part du travail. On dirait un bateau d'une autre gamme, sans excès. Inspection rapprochée : 3 lames avec un jour de 2 mm entre elles (mauvais alignement à la pose, pas assez pressées), 1 zone de joint périphérique à reprendre au roof avant (ma mauvaise prise de gabarit), une bulle d'air sous la lame du passavant tribord qu'il faut percer à l'aiguille chauffée et reposer.

Reprises, mastic Sikaflex noir pour les joints étroits, 2 heures de finitions. Nettoyage complet du bateau, chocs au plongeur pour bien vérifier qu'aucun résidu de colle n'a coulé sous la flottaison. Fin de chantier le dimanche 28 avril à 18 h.

Le bilan chiffré

Matière Esthec livré : 2 980 euros TTC. Colle Sika 298i kit 2 L x 2 : 290 euros. Primaire Sika 209D : 85 euros. Époxy de rebouchage et consommables : 185 euros. Outillage d'occasion et neuf (fer à souder, spatules, disques, rouleau) : 380 euros. Mastic Sikaflex noir de finition (3 cartouches) : 45 euros. Gabarits papier kraft et carton : 25 euros. Location d'un extracteur à vis pour les récalcitrantes : 40 euros la journée. Frais divers (location scie oscillante, bâche, solvant) : 110 euros. Consommation sur place (douches au port, repas, essence trajets) : 710 euros sur 6 week-ends.

Total : 4 850 euros.

Devis chantier reçu en mars pour la même prestation clé en main : 11 400 euros, avec 6 semaines d'immobilisation, retrait de la dernière semaine pour le contrôle technique. L'économie se monte à 6 550 euros sur les 6 week-ends, soit environ 215 euros de l'heure effective de chantier. Autrement dit, mes week-ends m'ont rapporté un SMIC d'ingénieur. Pour un plaisancier qui a le temps, le calcul est vite fait. Je referais.

Ce que je garderais, ce que je changerais

Je garderais le choix Esthec sur la durée. 18 mois après la pose, le pont ne bouge pas, la couleur a tenu, la dilatation n'a pas joué sur les joints. J'ai testé un hiver complet sans couverture, rien à signaler. Je n'aurais pas eu cette confiance avec un Flexiteek entrée de gamme à 190 euros le mètre carré.

Je changerais trois choses :

Je prendrais la prestation gabarit par le chantier à 800 euros. Le scanner 3D des courbes avant m'aurait évité mes 4 à 7 mm de jour au roof. Économie de stress, résultat plus propre.

Je déposerais le teck en premier, avant même de commander le synthétique. J'ai chevauché les deux chantiers pour gagner du temps, j'ai perdu en sérénité. Deux semaines supplémentaires de calendrier, pas de quoi fouetter un voilier.

Je m'imposerais un équipier à la pose. Faire les 22 lames seul le samedi, c'est ce qui m'a coûté mes 3 mm de décalage. À deux, on aligne beaucoup plus propre, on presse en parallèle. Rendement x 1,5, défauts divisés par 3.

Si vous hésitez entre refit DIY et chantier, la vraie question n'est pas le prix. C'est votre patience sur un poste répétitif comme la dépose. Si vous n'avez jamais tenu 40 heures de grattage de teck, louez une journée de chantier à la journée pour tester. Vous saurez après.

Le pont refait, avec les 22 gabarits numérotés et les fiches de pose, est stocké comme fiche d'entretien sur BoatMap pour la prochaine inspection annuelle.

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