Le port Saint-Pierre de Hyères à 7 h 10, premier lundi de septembre 2025. Le vent d'est s'est levé pendant la nuit, 12 à 15 nœuds dans la rade, le First 40 tire sur ses amarres au ponton G. Marc est déjà à bord depuis 5 h 50. Il vide le réservoir d'eau noires, rince la cuve à eau, note deux chiffres sur un carnet posé sur la table à cartes : 14 nœuds, 085 degrés. Il relève la tête quand tu arrives sur le ponton. Il ne te sert pas la main, il te tend une thermos. "Café, tu en veux ?"
Il a 48 ans, il est skipper professionnel à Hyères depuis 4 saisons et demie. Avant ça, il a été pompier 20 ans dans le Var, dont 12 à la caserne de Toulon-La Seyne. Il a quitté la Direction départementale des services d'incendie et de secours le 31 août 2020, a passé son Capitaine 200 voile entre septembre et mai suivant, et il a signé son premier contrat charter à la semaine en juin 2021 sur un Bavaria 46. Il bosse maintenant avec trois agences du coin et un armateur privé, et il refuse des contrats depuis 2024.
Ce n'est pas un portrait héroïque. C'est le récit d'une bascule calculée qui n'avait rien d'évident, et qui lui a coûté 14 mois de trésorerie en mode négatif avant de respirer.
20 ans à la caserne, et une première semaine qui casse l'envie
Marc a commencé pompier à 27 ans, après un BTS gestion, un passage bref dans une banque, et ce qu'il appelle "une crise de sens à la Société Générale de La Garde". Il a rentré le concours de sapeur-pompier professionnel en 2000, 8 mois de formation à Valabre, et première affectation à Hyères-les-Palmiers.
Les 10 premières années, il a adoré. Il te raconte un incendie dans le massif du Mont Faron en juillet 2004, 36 heures d'affilée sur la ligne de feu, le retour à la caserne à 4 h du matin, le café partagé avec cinq gars dont deux qu'il verra aux obsèques d'un autre trois ans plus tard. La mer, il y allait en planche à voile les jours de repos, jamais plus. Il n'avait pas de bateau, pas de projet.
En 2013, muté à Toulon-La Seyne, il change de périmètre. Plus d'incendies de forêts, plus d'interventions urbaines. Les accidents de la route, les urgences médicales à domicile, les tentatives de suicide sur les ponts de l'A57. Il commence à regarder l'horizon depuis la corniche Frédéric-Mistral entre deux gardes. "Je me souviens d'un matin vers 5 h 30, un ciel bleu-gris au-dessus de la presqu'île de Saint-Mandrier. Je me suis dit : dans 5 ans, je veux être dehors. Pas dedans."
Il s'inscrit à l'école de voile de La Londe en 2014, à 37 ans. Il met 3 ans à obtenir son niveau 5 FFV en club. Il achète un First 25 de 1995 à 12 000 euros en 2016. Il sort tous les dimanches hors garde, seul ou avec sa compagne Julie qui n'aime pas la gîte. Il tient un carnet de bord, 42 sorties la première saison, 67 la deuxième.
Le déclic, c'est un retour de Bonifacio en août 2019
En juillet 2019, Marc embarque comme équipier sur un Sun Odyssey 409 pour 10 jours Hyères - Porto-Vecchio - Bonifacio - Lavezzi - retour. Skipper de 42 ans, ancien militaire reconverti, qui lui dit à table le cinquième soir : "Toi, tu es prêt. Tu as 5 000 milles à ton actif, tu sais lire une carte, tu sais lire une météo. Tu n'attends quoi ?"
Marc n'a pas répondu le soir. Il a répondu 14 mois plus tard, à la démission de la fonction publique. Entre-temps, il a fait les calculs.
Ce qu'il avait : un traitement de pompier titulaire en échelon 9, environ 2 600 euros net par mois avec les primes et les gardes. Une retraite à 57 ans à 75 % du traitement, acquise à 55 %. Un appartement payé à 65 % à La Valette. Une compagne infirmière, revenus stables. Un First 25 sans valeur marchande. Zéro endettement personnel hors immobilier.
Ce qu'il a regardé comme coût de la reconversion :
- formation Capitaine 200 voile : 8 000 euros environ, 500 heures, centre agréé au Muy ou à Marseille
- manque à gagner pendant la formation (9 mois) : environ 23 000 euros
- perte de droits à la retraite fonction publique : non chiffrable mais significative
- investissement dans l'équipement personnel (cirés pro, bottes, GPS portable, manuels) : 2 200 euros
Total cash out : environ 33 000 euros. Ce qu'il a fait : il a vendu le First 25 pour 9 500 euros, il a puisé 15 000 euros d'épargne, il a demandé un congé pour convenance personnelle non rémunéré de 12 mois (refusé), il a démissionné, il a posé sa formation sur une assurance perte d'emploi qu'il avait souscrite 8 ans plus tôt sans vraiment y croire. Cette assurance lui a versé 1 900 euros par mois pendant 6 mois, plafond atteint. Le reste, il a serré les dents.
Le capitaine 200 voile, et pourquoi ça ne s'achète pas en weekend
Le Capitaine 200 voile est le titre minimum pour transporter jusqu'à 30 passagers sur un navire à voile de moins de 25 m dans la catégorie plaisance professionnelle. Marc précise la distinction qui compte : "Le permis plaisance côtier te donne le droit de naviguer avec ta famille. Le Capitaine 200 te donne le droit d'être payé pour emmener des gens qui ne sont pas ta famille. Ce sont deux univers réglementaires différents."
La formation exige 500 heures minimum, sanctionnée par un examen en 8 modules. Marc a choisi un centre agréé de la région PACA, formule continue d'octobre 2020 à mai 2021. Contenu des modules : navigation astronomique (il a détesté), météorologie synoptique, stabilité et architecture navale, règles internationales d'abordage, médecine de bord, sécurité STCW (survie, lutte incendie, premiers secours avancés), anglais maritime, droit commercial maritime.
Le module médecine de bord, il l'a passé en 5 jours sans effort. Il le connaissait par cœur avant d'entrer en classe : pompier oblige. Le module architecture navale, il a mis 3 mois à comprendre. "Je savais ramasser un blessé dans une voiture écrasée. Je ne savais pas calculer un GZ de stabilité. Il a fallu réviser des maths de prépa à 44 ans."
Une fois le titre validé en mai 2021, il lui restait 12 mois de navigation à faire valider avec un capitaine titulaire sur un navire armé avant de pouvoir prendre un commandement solo. Il a fait ces 12 mois en tant qu'équipier salarié chez un armateur de la baie des Anges entre juin 2021 et juin 2022. Smic horaire plus défraiement, pas rentable, mais obligatoire. En juin 2022, commandement reçu.
Coût total de la bascule, tout compris : environ 42 000 euros en cash et 14 mois sans revenus stables. Il avait prévu 33 000. Il précise : "Je n'étais pas loin du compte, mais j'étais à 30 % au-dessus. C'est le délai qui m'a tué, pas le montant. 14 mois à vivre sur l'épargne de Julie et sur les 6 mois d'assurance perte d'emploi, c'est là que j'ai compris ce que ça voulait dire, une reconversion."
Ce qu'il fait pour 250 euros par jour
Au quotidien, Marc fait trois choses : du charter à la semaine (80 % de son activité), du convoyage (10 %), du coaching privé (10 %). Le charter à la semaine représente 22 semaines effectives entre avril et octobre, prestataires type Filovent, Nautal, ou en direct avec des armateurs privés. Tarif journalier 2025 : 220 euros en basse saison (avril, octobre), 280 à 320 euros en juillet-août, moyenne annuelle autour de 250 euros par jour travaillé.
Charges sociales et fiscales sous statut Entreprise Individuelle au régime réel simplifié : environ 32 à 38 % du chiffre d'affaires selon ses bilans 2023 et 2024. Responsabilité civile professionnelle spécialisée skipper : 1 400 euros par an chez un assureur du Havre (pas une banque classique). Formation continue obligatoire (STCW recyclage tous les 5 ans) : 900 euros par cycle. Matériel personnel renouvelé tous les 3 à 4 ans : 1 000 à 1 500 euros par an amortis.
Son chiffre d'affaires 2024 a été de 58 400 euros brut. Après charges et frais, il a conservé 34 200 euros nets. "Je gagne 40 % de moins que ce que je gagnais comme pompier titulaire 12e échelon. Je le savais. Je l'accepte. Je ne le regrette pas."
Sur le papier, il a perdu 10 000 à 12 000 euros par an de revenu. Dans la tête, il a gagné tout le reste. Il n'a jamais manqué un dîner avec Julie depuis 2021 quand il n'était pas sur un bateau. Il dort 7 h par nuit. Il ne fait plus de crise de panique en conduisant sur l'A57, ce qui lui arrivait en 2018 sans qu'il en parle à personne.
Le métier, vu par quelqu'un qui l'a choisi à 44 ans
Marc a une vision précise de ce que skipper veut dire en 2025, et elle ne ressemble pas à la brochure d'une école de voile.
Premier constat : c'est un métier de service, pas un métier d'aventure. "Je ne suis pas le capitaine Nemo. Je suis le guide d'un groupe de 6 à 10 personnes qui ont payé 4 000 à 7 000 euros la semaine pour avoir un souvenir. Mon job est de leur donner ce souvenir en ramenant le bateau propre et en état. L'aventure, je l'ai quand je rentre chez moi, pas quand je suis en contrat."
Deuxième constat : la technique représente 30 % du métier maximum. Le reste est relationnel. "Je passe 70 % de mon temps à gérer des gens. Je gère leurs peurs quand ça gîte, leurs espoirs quand on part à Porquerolles, leurs engueulades de couple au troisième jour, leurs enfants qui ne dorment pas. Ma formation Capitaine 200 m'a appris 30 % de ce que je fais vraiment. Les 70 % restants, je les dois aux 20 ans de caserne."
Troisième constat : la surfréquentation change le métier vite. "Quand j'ai commencé en 2021, je mouillais à Port-Cros à 21 h en août sans souci. Aujourd'hui, je réserve mon mouillage sur application à 14 h pour une nuit. Les règles ont changé, les posidonies sont protégées avec des ZMO à respecter, les amendes sont sérieuses. Je passe 30 % de mon temps de préparation à calculer des alternatives de mouillage. C'était 5 % il y a 4 ans." Pour qui veut comprendre les mouillages de la rade et leurs contraintes, la fiche du mouillage de Cap Bénat donne la logique de zonage qui vaut pour toute la presqu'île.
Une phrase qu'il dit, et que je n'ai lue nulle part ailleurs
Au deuxième café du lundi matin, Marc te sort cette phrase en regardant le Bavaria 46 qui sort du bassin voisin : "Le charter nautique en Méditerranée est une industrie qui vit à crédit sur un écosystème qu'elle détruit, et je suis un des salariés de cette industrie. Je ferme les yeux à moitié parce que c'est ça ou je perds mon métier."
Il développe. Les 300 bateaux de location qui sortent de Hyères chaque weekend d'été consomment en moyenne 80 litres de gasoil par sortie. Ils rejettent des eaux grises en mer, parfois des eaux noires dans les zones non surveillées. Ils mouillent sur de la posidonie faute de places ailleurs, malgré la réglementation. Ils paient des taxes de port qui servent à construire plus de places, attirant plus de bateaux. L'économie locale vit de ce flux. Marc sait qu'un tiers de ses contrats disparaîtrait s'il refusait les mouillages limites, et qu'il ne tiendrait pas son budget annuel.
"Je fais gaffe. Je n'empoisonne pas Port-Cros tout seul. Je mouille sur bouée quand je peux, je rejette les eaux noires dans les zones autorisées, je compte les déchets. Mais je fais partie du flux. Je ne me raconte pas d'histoires."
Cette phrase, il la dit rarement devant ses clients. Il te la dit parce que tu n'es pas client. Elle résume un rapport au métier qui n'est ni cynique ni naïf. Il aime skipper. Il voit ce qui se détraque. Il continue parce qu'il ne sait pas faire mieux, pas parce qu'il ne voit pas.
Vendredi 16 h, une cliente descend à pied sur le ponton
Le dernier jour du contrat qu'on a suivi, un couple parisien de la cinquantaine, leur fille de 25 ans et son copain débarquent au ponton G à 11 h. Marc a nettoyé le bateau dans la matinée, poste tout prêt pour le contrat suivant qui arrive samedi à 11 h. La cliente, elle, est restée sur place. Elle parle 20 minutes avec Marc sur le ponton. Tu les entends vaguement depuis l'autre côté du bateau. Elle revient à 16 h, elle a fait l'aller-retour en voiture à Toulon, elle est repassée.
Elle tend à Marc une enveloppe kraft. À l'intérieur, un livre sur les phares de la Méditerranée et une carte manuscrite. Elle dit : "Mon mari a failli avoir une attaque cardiaque en 2022. Depuis 3 ans on ne faisait plus grand-chose ensemble. Cette semaine on a ri dans le cockpit. C'est grâce à vous."
Marc n'a rien dit pendant 10 secondes. Il a serré la main du mari, hoché la tête à la cliente, regardé la fille qui photographiait la scène. Il n'a rien montré. Tu l'as vu s'essuyer les yeux en montant chercher sa doudoune dans la cabine arrière. Il est redescendu 2 minutes plus tard, la thermos vide à la main. Il m'a dit, pas à eux : "Je vais chercher un café. On débriefe dans 20 minutes."
Il est parti seul vers la capitainerie, le livre sous le bras. Le couple est resté sur le ponton, surpris. La fille m'a demandé : "Il est toujours comme ça ?" J'ai répondu "oui". Elle a souri.
Ce soir-là, vers 19 h 30, Marc m'a reparlé de ce moment. "C'est la première fois en 4 ans qu'une cliente revient sur le ponton le vendredi après avoir fini. En général ils filent à l'aéroport, un mail de remerciement 3 jours plus tard, et basta. Cette dame-là, elle a compris le métier."
Ce qu'il conseille à qui veut tenter la même bascule
J'ai insisté à table le samedi soir pour qu'il formule 5 conseils à destination de quelqu'un qui veut reproduire son parcours. Il a refusé les 5 et donné 3 :
Ne bascule pas sur un coup de tête. Le projet doit tenir 3 ans au moins dans la tête avant la démission. Les reconversions improvisées en décembre d'une mauvaise année de boulot échouent dans 80 % des cas. "Quand j'ai démissionné en août 2020, ça faisait 2 ans que j'étais inscrit en formation continue, 3 ans que j'avais un bateau, 5 ans que je tenais un carnet de bord. Ce n'était pas un coup de tête, c'était un plan de 5 ans."
Fais tes calculs à la main, pas sur une appli d'école de voile. Les écoles vendent du rêve, pas du réalisme comptable. "Mes vrais coûts ont été 30 % au-dessus du devis école. Ma trésorerie m'a sauvé. Sans 18 000 euros d'épargne personnelle et la paye d'infirmière de Julie, je serais revenu à la caserne en larmes au bout de 10 mois."
Accepte de perdre en argent ce que tu gagnes en vie. C'est le point sur lequel les candidats échouent le plus. "Je gagne 40 % de moins qu'en 2019. Je le savais. Certains collègues reconvertis n'ont pas accepté cette perte, ils sont rentrés dans le public ou dans une boîte privée au bout de 2 ans. Si tu n'es pas capable d'accepter ce passage au -40 %, ne change pas de métier."
Sur ce dernier point, il recoupe avec ce que m'expliquait Nolwenn quand je préparais ma propre bascule en Bretagne Sud : le métier de skipper ne rend pas riche, il rend disponible à sa propre vie.
Une semaine plus tard, tu le croises au marché d'Hyères
Le samedi suivant, 9 h 40, tu le croises au marché couvert de Hyères, tablier en toile cirée noire, deux sacs à dos, Julie à côté de lui. Il est en congé pour 48 heures, charter suivant dimanche soir. Il t'attrape le bras, il te dit : "J'oubliais. Le vendredi avec la dame de Paris ? J'ai ouvert le livre quand je suis rentré chez moi. À la page des Lavezzi, elle avait glissé un billet de 200 euros en pourboire. Julie m'a dit de prendre. J'ai failli le lui renvoyer. Je l'ai gardé. Je l'ai mis dans une enveloppe, en haut de l'armoire. Je sais déjà à quoi il va servir : la prochaine formation STCW en 2027, je la paye cash avec ça. Elle ne le sait pas, elle finance ma continuité pro. Ça s'appelle de la dignité, je crois."
Tu lui réponds que c'est un mot bien trouvé. Il hausse les épaules. Il prend un filet d'anchois marinés au stand de Françoise, 14 euros le kilo, et il repart vers sa voiture. Il est 9 h 47. Il a 3 h 13 avant le départ d'une randonnée qu'il a promise à Julie au Cap Nègre. Il commence son calcul de temps : 25 minutes de voiture, arrivée au sentier 10 h 12, 3 h de marche sur la boucle du cap, retour 13 h 15, et il sera pile dans le créneau qu'il a annoncé à sa compagne.
Tu souris en le regardant partir. L'ancien pompier calcule ses horaires comme un départ de mouillage. Ce n'est pas un accident, c'est un style. Ce qui reste de 20 ans de caserne ne se dilue pas. Ça se reconvertit.
