Jour 7, 3h du matin, 900 milles de Las Palmas. Zoé dort la joue écrasée contre la paroi de la cabine avant, Hugo ronfle comme un petit moteur deux-temps dans la couchette bâbord. Moi je suis à la table à cartes avec une tasse de tisane tiède et une question qui tourne depuis deux heures : est-ce que j'ai bien compté les jours de lait longue conservation. On est en plein alizé, 22 noeuds d'est-nord-est, tout va bien. Et je recompte les briques de lait UHT dans l'équipet de tribord arrière parce que c'est ça, en réalité, la transat en solo parent. Pas le cachalot. Le lait.
J'ai 42 ans, je suis infirmière en reconversion (libérale jusqu'en 2023), je vis une partie de l'année à bord d'un Oceanis 38 racheté d'occasion à Brest en avril 2023. Hugo a 9 ans, Zoé en a 7. On a traversé l'Atlantique en novembre 2024, Canaries-Martinique en solo parent, 20 jours et 5 heures de mer. Je ne suis pas une marine, je suis une mère qui traverse. Cette nuance, personne ne la comprend vraiment tant qu'on n'a pas eu un enfant de 7 ans qui pleure parce que son doudou sent le diesel et qu'il faut bien le laver dans de l'eau de mer savonneuse.
Ce portrait, je ne l'écris pas pour dire que c'est beau. C'est beau, mais tout le monde le dit. Je l'écris pour la partie que personne ne raconte : la préparation qui prend six mois et te transforme en chef de projet, la vie quotidienne à bord qui n'a rien du cliché Pinterest, et le retour de la mer qui est peut-être la chose la plus dure du voyage.
La décision qui se prend contre tout le monde
Avril 2023, j'ai vendu mon cabinet d'infirmière libérale. 4 200 euros net par mois, une clientèle fidèle, une tournée que je faisais depuis 11 ans dans les quartiers nord de La Rochelle. J'ai racheté un Oceanis 38 de 2016 à Brest pour 118 000 euros (prix moyen pour ce modèle en occasion récente d'après les annonces Youboat et Band of Boats de l'époque). Mes parents ont pleuré, mon banquier a ri, ma meilleure amie a arrêté de me parler pendant trois mois.
Les seuls qui ont dit oui sans hésiter, ce sont les enfants. Hugo avait 7 ans, Zoé 5. Ils ont regardé la photo du bateau, Hugo a demandé "il y a une cuisine dedans", j'ai dit oui, il a dit "alors c'est bon, on peut y aller".
Je raconte ça parce que la première difficulté de la transat en famille, ce n'est pas la mer. C'est tous les gens qui t'expliquent à l'avance que tu es folle, irresponsable, égoïste, criminelle même, de "faire ça" à des enfants. Certains me disaient que j'étais une mauvaise mère. Je leur répondais que les mauvaises mères, je les croisais aussi au supermarché à engueuler leurs gosses dans les rayons congelés. Le bateau n'invente pas la maltraitance.
J'ai déjà expliqué mes quarts et le déroulé de la traversée elle-même dans ce premier portrait où j'avais raconté jour par jour la transat Canaries-Martinique. Ici je veux raconter la préparation et le retour, parce que ce sont les deux bouts qu'on ne voit pas dans les photos de couchers de soleil.
Six mois à préparer, dont quatre à pleurer devant des tableurs
De mai à octobre 2024, j'ai vécu une vie parallèle. Le matin, la vraie vie : Hugo à l'école de La Rochelle, Zoé en CP, les devoirs, la cantine, les rendez-vous orthodontistes. Le soir, après 21 heures quand ils étaient couchés, je basculais dans ce que j'appelais "le deuxième poste" : mon Google Sheets de 11 onglets, imprimé et collé à la table à cartes du bateau, et toutes les nuits à compléter quelque chose.
Le fichier comprenait :
- un onglet avitaillement par catégorie (féculents, conserves, frais, eau, lait, chocolat des enfants)
- un onglet pharmacie avec trois colonnes (adulte, Hugo, Zoé) et des ordonnances pré-signées par mon médecin pour chaque ligne
- un onglet sécurité avec check-list de contrôle mensuel pour chaque élément (radeau, EPIRB, extincteurs, lignes de vie)
- un onglet budget, réactualisé tous les 15 jours
- un onglet CNED avec le planning des devoirs par niveau scolaire (Hugo en CE2, Zoé en CP) et les adresses de retour des copies
- un onglet météo avec les moyennes historiques des alizés d'octobre à janvier par port de départ envisagé (source : pilot charts NOAA accessibles sur le site OCENS pour les pilot charts Atlantique)
- un onglet avarie avec les procédures que j'aurais à appliquer seule en cas de dématage, de voie d'eau, de man overboard enfant, etc.
J'ai pleuré plusieurs fois devant ce tableur. Pas sur la complexité. Sur l'évidence qu'aucun tableur ne pouvait couvrir ce que je faisais vraiment : sortir deux enfants de leur vie terrestre pour les emmener à 2 800 milles de la côte la plus proche. Quand tu pleures à 23h30 devant une colonne Excel, ce n'est plus la liste qui te fait pleurer. C'est la solitude de la décision.
Les achats qui comptent, ceux qui ne servent pas
Tous les blogs de grande croisière te font une liste de matériel de sécurité. Je ne vais pas la refaire. Je vais juste te dire ce que j'ai vraiment utilisé et ce qui est resté neuf dans son sachet.
Ce qui a servi à chaque traversée courte ET à la transat : l'AIS MOB individuel de chaque membre de la famille (Ocean Signal MOB1 à 369 euros pièce, on les porte en permanence dès que la mer se forme), les harnais enfants à trois points, les lignes de vie textiles tendues de l'étrave au cockpit, l'annexe et son moteur hors-bord testés deux fois par mois, la pharmacie de base. Et surtout, le routeur météo payant Squid Sailing à 15 euros la semaine pendant la transat. Ce service a modifié mon cap de 40 milles au sud au jour 8 pour éviter une dorsale mourante. Sans lui, j'aurais fait 48 heures de pétole en plus.
Ce qui n'a pas servi : deux panneaux solaires souples que j'avais rajoutés au dernier moment sur le bimini (mon parc existant suffisait largement), la moitié des médicaments anti-choc que j'avais fait prescrire par peur, une planche de paddle hinchable que j'avais embarquée "au cas où on mouillerait aux Bermudes" (spoiler : on a jamais mouillé aux Bermudes), et un kit de couture voile dont je ne sais toujours pas me servir malgré les trois tutos YouTube regardés.
Leçon : la peur fait acheter des choses que la réalité n'utilise pas. La confiance fait acheter des choses qu'on utilise tous les jours. Le budget équipement sur 6 mois de préparation a fini à 14 300 euros, dont je réinvestirais sans hésiter environ 9 500 et dont je laisserais au magasin les 4 800 qui ont fait peur pour rien.
La vie à bord, pas la carte postale
Pendant 20 jours, la vie à bord s'est organisée autour des enfants, pas autour du bateau. C'est une différence fondamentale que les navigateurs solo sans enfants n'imaginent pas toujours. Le bateau n'est plus le centre. Les enfants sont le centre, et le bateau est ce qui les porte.
Journée type à partir du jour 4 (les alizés installés) :
- 6h à 9h : je prends le quart, café, point météo iridium, petit déjeuner préparé seule
- 9h à 11h : école CNED au carré. Maths et lecture pour Hugo, graphisme et calcul pour Zoé. Deux heures au lieu des quatre recommandées, je rattraperai aux Antilles (le CNED accepte, source : fiche CNED de l'Ovniclub sur la scolarisation à bord)
- 11h à 14h : repas chaud cuisiné ensemble (Hugo tient le réchaud à cardan, Zoé met la table), jeux de société (43 parties de Uno sur la traversée, comptées dans le livre de bord)
- 14h à 16h : Hugo prend son "quart" symbolique de 30 minutes à l'observation, pendant que je dors. Il a consigne de m'appeler si un bateau apparaît à moins de 6 milles sur l'AIS ou si un nuage d'allure sérieuse remonte derrière nous
- 16h à 19h : pêche à la traîne (on a sorti deux coryphènes et une bonite), lecture, musique
- 19h à 22h : repas chaud, brossage de dents, histoire du soir, coucher des enfants à 21h
- 22h à 6h : mes quarts par tranches de 90 minutes, pilote automatique, alarmes de veille AIS et profondeur, courtes siestes au carré
Cette routine m'a tenue. Pas parce qu'elle était parfaite, mais parce qu'elle donnait aux enfants un cadre identique aux journées à terre. Le CNED à heure fixe, le repas partagé, l'histoire du soir. Quand tu enlèves tous les repères (pas d'école, pas de copains, pas de parc), tu gardes ceux que tu peux. Les heures, les repas, les histoires. Le reste ils l'apprennent en le vivant.
Le retour de la mer, personne n'en parle
Voilà ce qu'on ne dit pas dans les reportages. Arriver à terre, ce n'est pas la fin. C'est une deuxième traversée, plus confuse, plus longue, et personne ne t'y prépare.
Le 4 décembre 2024, 16h05 UTC, nous sommes entrés dans la passe du Marin en Martinique. Les trois premières semaines j'étais euphorique : douches longues, fruits frais, marché aux poissons, amis retrouvés sur les pontons. Puis, à partir de la quatrième semaine, quelque chose s'est détraqué.
Je ne dormais plus. Je me réveillais à 2h du matin persuadée que j'avais loupé un quart. Je calculais dans ma tête le temps qu'on mettrait à rejoindre Sainte-Lucie ou la Dominique alors qu'on n'avait rien à y faire. Les enfants, eux, allaient très bien. Trop bien même. Hugo s'est fait des copains martiniquais en trois jours sur le ponton, Zoé passait son temps dans l'eau.
C'est moi qui ramais. Trois mois à essayer de ralentir un cerveau qui avait tourné à plein régime 24h/24 pendant 20 jours. Un médecin à Fort-de-France m'a parlé de "syndrome de décompression psychique post-grande croisière" en souriant. Ça n'existe pas dans les manuels, mais les navigateurs au long cours le connaissent tous. Tu débranches un système nerveux qui a vécu en alerte permanente, et le débranchement prend du temps.
Ce que j'ai fait pour m'en sortir : marcher tous les matins une heure seule, écrire deux pages par jour dans un cahier, refuser tous les rendez-vous visio avec la France pendant six semaines, et accepter que je n'étais pas la même femme qu'avant le départ. J'avais gagné quelque chose et j'avais perdu quelque chose. Les deux en même temps.
Je raconte ça parce que je lis des témoignages de parents qui repartent en transat l'année suivante, et je me demande si eux ont vraiment vécu ce retour ou s'ils l'ont nié. Moi, je ne pouvais pas repartir tout de suite. J'ai eu besoin de janvier à avril 2025 pour redevenir habitable avec moi-même. Maintenant ça va. Mais si tu prépares une traversée, prépare aussi le retour. Budget, temps, bienveillance envers toi-même. Les trois.
Ce que je dis à celles qui hésitent
On me pose la question à peu près une fois par semaine depuis que le portrait précédent est sorti. Des mères qui ont un projet, qui doutent, qui cherchent une voix qui dit oui sans minimiser la difficulté. Je leur réponds quatre choses, toujours les mêmes.
Un : ne pars pas si c'est pour prouver quelque chose à quelqu'un. Pars parce que c'est toi qui veux, ou ne pars pas. La transat ne guérit pas un divorce mal digéré, une dépression non traitée, une envie de fuite. La transat amplifie.
Deux : prépare deux fois plus que ce que les livres disent. Pas pour la sécurité pure, qui est bien documentée, mais pour la tête. L'avitaillement à calculer à trois reprises, les listes à dédoubler, les briefings sécurité avec les enfants à répéter 15 fois. La sursaturation de préparation, c'est ce qui fait que tu ne cherches pas la solution le jour où un grain te tombe dessus à 4h du matin. Elle est déjà dans ton corps.
Trois : ne néglige pas le retour. Mets de l'argent de côté pour trois mois de semi-inactivité après l'arrivée. Si tu dois reprendre un boulot 15 jours après l'atterrissage, ce n'est pas jouable. Ta tête ne sera pas là.
Quatre : accepte que tu pleureras. Pas trois fois. Dix fois, quinze fois. De fatigue, de peur, de joie, de trop-plein. Pleurer ne fait pas de toi une mauvaise marine. Ça fait de toi un être humain qui a choisi de vivre une expérience limite avec ses enfants. Si tu ne pleures jamais, c'est que quelque chose est anesthésié.
Je mettrai à jour ce portrait en novembre 2026 avec ce que la saison antillaise suivante nous a appris. En attendant, Hugo termine son CE2 depuis le bateau et Zoé vient d'apprendre à faire du crawl dans les Saintes. On ne rentre pas en France avant juillet 2026. Le temps d'une vie qui n'est pas celle d'avant.
