Juillet 2021. Je dors au mouillage devant la plage d'Argent, à Porquerolles. Mon alarme AIS se déclenche à 2h17 du matin. Je mets 15 secondes à comprendre ce qui se passe : le bateau dérive, on chasse. Dehors, un vent que je n'ai jamais entendu aussi fort. Je sors en pyjama, il pleut de travers. J'ai 34 ans, je navigue depuis 8 ans, je croyais savoir lire un bulletin météo. Je me trompais.
Ce que j'étais sûre de savoir
La veille, j'avais lu le bulletin Météo-France sur mon téléphone avant de lâcher l'ancre. Prévision pour la nuit : vent de nord-ouest, 10 à 15 nœuds, rafales 20. Rien de problématique. Mon Sun Fast 32 était mouillé sur 5 mètres de fond, 4 longueurs de chaîne, sable franc (je l'avais vérifié au masque). J'étais seule à bord, je revenais de Bandol, je repartais le lendemain vers Saint-Tropez.
J'avais fait ce genre de mouillage cent fois. Alarme AIS activée par habitude, réveil à 6h, café, lever de soleil, route vers l'est. Programme classique.
Ce que j'avais loupé, je ne l'ai compris qu'après.
Ce qui s'est vraiment passé
À minuit, une cellule orageuse s'est formée au large du Cap Sicié. Pas un orage annoncé. Une cellule locale, déclenchée par le gradient thermique entre la mer (23 degrés) et l'air qui se refroidissait vite après une journée à 33. Le genre de chose que les bulletins Météo-France ne prévoient pas toujours à l'heure près, parce que c'est très localisé.
La cellule a descendu vers Porquerolles en 90 minutes. À 2h15, elle est passée sur ma baie. Rafales à 48 nœuds mesurées par une station Windstream toute proche (je l'ai vérifié le lendemain). Pluie violente. Le bruit que j'ai entendu dans la nuit, c'était ça.
Mon ancre a tenu pendant 3 minutes. Puis la rafale la plus forte a arraché la tenue et j'ai commencé à dériver vers les rochers au sud-est de la baie, à environ 300 mètres. L'AIS s'est déclenché à 80 mètres de dérive.
Je suis montée sur le pont, j'ai démarré le moteur, j'ai laissé la chaîne où elle était et j'ai remis le cap face au vent pendant que l'ancre se déplaçait. Le guindeau a tenu. J'ai rejoint une zone plus profonde, j'ai mouillé à nouveau avec 8 longueurs cette fois. La cellule est passée en 40 minutes. À 3h15, tout était calme.
Je n'ai pas dormi. Je suis restée dans le cockpit jusqu'à l'aube, à regarder ma position sur le GPS, à vérifier la chaîne toutes les 20 minutes.
Les trois choses que j'ai comprises
1. Un bulletin Météo-France ne suffit pas. Le bulletin donne la tendance générale à 3 à 6 heures d'échéance, sur une maille géographique qui peut faire 20 kilomètres. Les cellules orageuses locales, les bascules de vent à l'approche d'une côte, les thermiques renforcés par les reliefs, tout ça passe sous le radar du bulletin. J'avais lu le bulletin et j'avais dit "nord-ouest 15 nœuds". Je n'avais pas regardé les images satellite, les radars de précipitation, ni comparé 2 sources.
2. L'environnement synoptique compte plus que la prévision locale. La veille au matin, il y avait déjà une forte chaleur établie depuis 3 jours et une baisse de pression barométrique annoncée dans les 24 heures. En méditerranée, cette configuration déclenche des cellules orageuses locales avec une probabilité non négligeable. Ça se lit sur une carte de géopotentiel à 500 hPa. Je ne savais pas lire ce genre de carte. Maintenant oui.
3. Le mouillage doit être dimensionné pour le pire cas, pas pour le cas prévu. 4 longueurs de chaîne pour une prévision à 15 nœuds, c'est correct. 4 longueurs si une rafale à 45 nœuds peut tomber sans prévenir, c'est insuffisant. Depuis, je mouille à 6 longueurs minimum. 8 si je suis incertaine. Je perds 15 minutes à remonter le matin. Je gagne un sommeil tranquille.
Les outils que j'utilise depuis
J'ai mis 6 mois après l'incident à repenser complètement ma préparation météo. Voici ce que je fais maintenant, avant chaque sortie de plus de 6 heures :
- Météo-France : bulletin marin de la zone (Corse, Golfe du Lion, Provence), lu la veille au soir et relu le matin du départ.
- Windy : carte de vent et de précipitation, en comparant les modèles ECMWF et GFS. S'ils divergent de plus de 5 nœuds sur mon itinéraire, je me méfie.
- PredictWind (abonnement 180 euros par an) : routage météo et comparaison multi-modèles. Utile pour les sorties de plus d'une journée ou les traversées.
- Images satellite Météosat : je regarde le satellite visible toutes les 3 heures. Une masse nuageuse qui se forme en fin d'après-midi, c'est presque toujours une cellule orageuse à venir.
- Cartes synoptiques (fichiers GRIB ou cartes de géopotentiel sur le site de Météo-France) : pour comprendre la tendance à 3 jours.
Les cartes synoptiques, j'ai appris à les lire en prenant un cours en ligne avec un ancien prévisionniste Météo-France (50 euros pour 4 heures de cours). Rentabilisé dès la saison suivante.
Ce que j'évite maintenant
- Mouiller en baie ouverte quand un gradient thermique est marqué. Mai, juin, septembre en Méditerranée, les journées chaudes et les nuits fraîches créent ces cellules. Je cherche des abris plus fermés (Port-Cros, l'Estaque, les Embiez selon la direction).
- Faire confiance à une prévision sous 6 heures sans recouper. Si une prévision dit "calme" et que le ciel est chargé au couchant, je doute.
- Mouiller court pour la beauté du tableau. L'ancre bien enfoncée, la chaîne tendue, c'est moins joli en photo mais c'est ce qui fait dormir.
Ce qui reste imparfait
Je ne prétends pas avoir la science de la météo. Les professionnels font des études de 5 ans et analysent les situations en continu. Moi je fais de mon mieux, avec mes outils grand public.
Les cellules orageuses qui se forment dans les 30 minutes, personne ne les voit venir. Face à ce type de phénomène, la seule défense est le mouillage solide et l'alarme AIS. Elles sont rares (peut-être 2 ou 3 fois par saison en Méditerranée), mais quand elles passent sur toi, tu le sens.
Et depuis cette nuit de juillet 2021, quand je lis "15 nœuds de nord-ouest" dans un bulletin, je me dis : et si c'était 45 à 2h du matin ?
