National

Un homme à la mer à 3 milles : notre entraînement nous a sauvés

Un équipier à l'eau à 3 milles des côtes, 18 noeuds de vent. Le récit de 8 minutes de récupération, des erreurs commises, et de ce que l'entraînement a sauvé.

18 juin 2025, 14 h 42. Vent sud-ouest 17 à 20 noeuds, mer forte 2 mètres, houle croisée de sud. Nous sommes trois à bord d'un voilier de 11 mètres, 3 milles au large de notre base. Mon équipier de longue date, que j'appellerai Pierre, glisse en quittant le cockpit pour régler le hale-bas. Il passe sous la filière, tombe à l'eau à l'arrière bâbord, hors de vue en une seconde et demie.

Il est ressorti de l'eau 8 minutes et 10 secondes plus tard. Vivant, conscient, choqué mais sans hypothermie. Je ne crois pas que nous aurions tenu ce chrono sans les 14 mois d'entraînement que nous faisions tous les trois, ma femme, Pierre et moi, depuis le printemps 2024. Cet article raconte précisément ce qui s'est passé pendant ces 8 minutes, les trois décisions qui ont sauvé la situation, et les deux erreurs qu'on a commises quand même. Parce que même entraîné, on n'est jamais à la hauteur de ce qu'on pensait.

Les 20 secondes qui ont tout conditionné

Pierre est à l'eau à 14 h 42 et 11 secondes (j'ai la trace GPS et le point "HOMME À LA MER" a été pointé sur le traceur par ma femme à 14 h 42 et 19 secondes).

Le premier réflexe a été celui de ma femme. Elle a crié "homme à l'eau bâbord", et dans la même seconde elle a appuyé sur le bouton rouge du traceur. Pas besoin de dire où il est tombé : le bouton MOB enregistre automatiquement la position. C'est 2 secondes gagnées, et surtout un repère qui ne se déplace plus.

Mon réflexe à moi a été d'abattre immédiatement. Pas de tour sur le vent. Pas de discussion. La manoeuvre Quick Stop que nous avions répétée plus de 15 fois en exercice : abattre, passer par arrière-vent, laisser porter, revenir par le travers. Avec Pierre qui n'était plus là, il fallait qu'elle se fasse seule avec ma femme au pointage.

Je reconnais tout de suite la première erreur : j'ai touché à l'écoute de génois. Reflex automatique, je l'ai bordée au près pour abattre plus vite. La voile a battu, le point d'amure a forcé sur le mousqueton, j'ai perdu 8 à 10 secondes à remettre du mou. Exactement ce contre quoi l'instructeur ISAF m'avait averti. Exactement ce que mes 24 exercices du printemps 2024 m'avaient fait intégrer en théorie. Et pourtant en situation réelle, le réflexe ancien a gagné.

Les minutes 1 à 4 : retourner vers la bouée

14 h 42 et 35 secondes. Bouée ISAF larguée à l'arrière, ma femme devient témoin permanent, doigt pointé vers l'eau, voix forte et calme. Le détail qui m'a frappé pendant qu'elle faisait ça : elle ne regardait plus le bateau. Elle regardait un point à 20 mètres derrière nous, un point qui bougeait dans la vague. Elle ne l'a jamais perdu des yeux jusqu'à la 6e minute.

Moi, j'étais dans la Quick Stop. Passage arrière-vent à 14 h 42 minutes 45, virement à 14 h 43 minutes 05, retour sur un bord amené au près-bon-plein, voile de génois en fasant. La manoeuvre que j'avais faite 15 fois à l'entraînement en 2 minutes 30 s'est faite en 2 minutes 50. Un peu plus lent parce que la mer était plus formée que pendant les exercices.

À 3 minutes 10 secondes, je voyais Pierre dans l'eau, à environ 60 mètres sous le vent. Le gilet automatique gonflé (Spinlock Deckvest 6D 170 Newton) l'avait redressé en position horizontale dos à la vague. Sa tête émergeait sans difficulté. Il ne parlait pas, il agitait un bras. Ma femme a continué de pointer.

La deuxième erreur : ne pas avoir ralenti assez tôt

À 4 minutes 30, je suis à 15 mètres de lui. J'arrive au moteur (j'avais démarré à 3 minutes 40 en préparation), voiles dans le vent. Ma vitesse est encore à 2,5 noeuds. C'est trop.

Je passe à côté de lui à 3 mètres. Il essaye d'attraper la ligne de la bouée ISAF qui dérive entre nous. Il rate. Je suis obligé de faire un demi-tour supplémentaire, vent dans le nez, pour revenir. C'est la deuxième erreur que j'ai commise : arriver trop vite. En exercice, je savais qu'il fallait une approche à 0,5 à 0,8 noeud maximum sur les 5 derniers mètres. En situation, l'urgence m'a fait tenir 2 noeuds de trop.

Cette erreur a coûté 2 minutes 20 supplémentaires. Deuxième approche à 6 minutes 50, vitesse 0,6 noeud, arrivée par la hanche bâbord sous le vent. Cette fois Pierre a attrapé la sangle Lifesling que ma femme lui a jetée. On l'a hissé en utilisant un bout passé dans le taquet de génois bâbord comme palan à 2 brins. Il est remonté à bord à 8 minutes 10, conscient, frissonnant mais parlant normalement. Température eau : 16 degrés à cette date sur la côte atlantique.

Les deux heures suivantes : ce qu'on ne dit jamais

On ne dit jamais assez que les vraies minutes critiques viennent après. Pierre était à bord, sec dans 5 minutes, enroulé dans une couverture de survie puis dans notre duvet de cale. Mais il tremblait pendant les 45 minutes qui ont suivi. Pas de l'hypothermie, du choc nerveux. Ma femme est restée avec lui dans le carré. Moi j'ai ramené le bateau.

Nous avons appelé le CROSS à 15 h 15 par VHF canal 16, par protocole. La réponse a été professionnelle : "Est-ce que tout le monde est à bord ? Est-ce que vous êtes en état de rentrer en autonomie ? Avez-vous besoin d'une assistance médicale à quai ?". Je n'avais pas besoin d'intervention, j'avais besoin qu'ils soient informés au cas où la situation évoluait. Ils ont ouvert un dossier, pris nos coordonnées, nous ont demandé de rappeler à l'amarrage.

Pierre s'est présenté aux urgences en fin d'après-midi (recommandation du CROSS). Bilan : légère hypothermie rémittente, une contusion sur la cuisse gauche au passage sous la filière, rien de plus. Il était à la maison le soir.

Ce qui nous a sauvés, dans l'ordre

Premièrement, le bouton MOB du traceur. 2 secondes d'avance, une position GPS fixe, un relèvement qui permet de revenir exactement au point. Sans ce bouton, on tâtonne.

Deuxièmement, la discipline du témoin permanent. Ma femme n'a pas quitté Pierre des yeux, elle ne m'a pas aidé à la manoeuvre, elle ne s'est pas occupée du moteur, elle n'a même pas regardé l'instrument. Elle pointait. Nous l'avions décidé ensemble pendant les exercices. Nous n'avions pas improvisé. Cette règle, je l'ai apprise au stage ISAF que j'ai documenté dans mon protocole d'entraînement et elle s'est vérifiée le jour où ça comptait.

Troisièmement, le gilet gonflé dès le premier choc à l'eau. Pierre ne portait pas son harnais ce jour-là (erreur que j'ai tolérée, et qui n'aurait peut-être rien changé vu sa position de chute). Mais son gilet Spinlock à déclenchement automatique s'est déclenché en 2 à 3 secondes. Sans ce gilet, une personne avec un pantalon de quart et un gilet type voile non gonflé flotte environ 8 à 12 minutes avant de devoir faire des efforts actifs pour rester en surface. Avec le gilet gonflé, on peut rester horizontal 30 à 45 minutes dans cette température d'eau avant que les premiers signes d'hypothermie sérieuse apparaissent. Ces chiffres sont ceux du manuel RNLI 2022, recoupés avec le rapport du CROSS Gris-Nez sur les incidents MOB 2023.

Ce que le CROSS nous a appris pendant le debriefing

Deux jours plus tard, j'ai appelé le CROSS pour un retour à froid. Le contrôleur qui avait pris l'appel initial avait laissé une note dans notre dossier et m'a rappelé dans la matinée. 40 minutes de debriefing téléphonique, gratuit, proposé par l'organisme à toute équipe qui a vécu un incident sans drame.

Trois points qu'il a relevés et que je n'avais pas vus :

Premièrement, mon appel VHF à 15 h 15, soit 30 minutes après la récupération, aurait dû arriver 5 minutes après au plus tard. Même si la personne était à bord, consciente et sans blessure apparente, le CROSS doit être informé immédiatement pour ouvrir le dossier avant que la fatigue ou le choc nerveux change la situation. J'avais cru "bien faire" en attendant que Pierre soit stabilisé. C'était une erreur de jugement.

Deuxièmement, nous n'avions pas noté l'heure exacte de chute à l'eau au marqueur permanent sur le livre de bord dans les minutes qui ont suivi. Nous l'avions en mémoire, mais 4 heures plus tard, l'heure précise commence à flotter dans nos têtes. Le contrôleur m'a rappelé que tous les registres CROSS se référencent à l'horodatage fin, et que si l'événement avait viré vers une enquête (hypothermie grave, séquelle), ce détail aurait pesé. Règle retenue : on note à la minute près, au stylo, sur le livre de bord, avant de faire quoi que ce soit d'autre.

Troisièmement, nous n'avions prévenu personne à terre. Ma femme a appelé son frère à 16 h 30, après le port. Le CROSS recommande d'appeler un proche à terre dès que l'équipage est stabilisé, avant même le retour. Raison : si la VHF ou le téléphone tombe en panne pendant le retour, au moins quelqu'un sait que l'incident a eu lieu. Le chaînage "CROSS + 1 personne à terre" est plus robuste.

Ce que j'ai changé depuis

Trois choses que je n'avais pas anticipées.

Ligne de vie individuelle obligatoire au-delà de 12 noeuds de vent apparent, peu importe la mer. J'étais plus souple avant. Je ne le suis plus. Pierre aurait pu rester accroché au bateau par sa sangle. 3 secondes qui changent tout.

Téléphone satellite (InReach Mini) dans ma poche. Je ne l'avais pas ce jour-là. Au cas où la VHF ne passe pas à cause de la distance ou de la houle, l'InReach passe toujours. 320 euros d'achat, 25 euros par mois d'abonnement en plan navigation. Il est dans ma poche à chaque sortie maintenant.

Exercice MOB à froid, sans prévenir, sur 1 sortie sur 10. Ma femme ou moi jetons la bouée au moment inattendu, avec les 3 équipiers non-informés. C'est brutal, c'est inconfortable, ça gêne la navigation. Mais c'est la seule façon de savoir si le geste est resté. Nous l'avons fait 4 fois depuis juin 2025. Les 4 récupérations se sont faites en moins de 6 minutes.

La phrase que je garde en tête

Un des moniteurs du stage ISAF nous avait dit : "La plupart des gens qui perdent un équipier en mer ne manquent pas de matériel. Ils manquent de temps. Et le temps se gagne en février à l'entraînement, pas en juin sur l'eau."

Je pensais que c'était une formule. C'en était une vraie. Les 14 mois d'exercices que nous faisions depuis mars 2024 nous ont donné peut-être 2 à 3 minutes d'avance. Sur 8 minutes de récupération, c'est la marge qui sépare un retour à bord d'une recherche prolongée avec intervention CROSS.

Je continue à m'entraîner. Pas parce que c'est recommandé. Parce que je sais maintenant ce que ces minutes pèsent.

Les trajectoires et les points MOB de cette sortie sont archivés sur BoatMap pour qui veut reconstituer la géométrie de la récupération.

Essayez BoatMap gratuitement

Cartes nautiques, 50 000+ ports et mouillages, météo marine et suivi GPS.

Download on the App StoreGet it on Google Play