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Mon protocole d'entraînement MOB : 10 minutes par sortie, un an plus tard

Un an à pratiquer l'homme à la mer en vraies conditions sur mon voilier : 10 minutes à chaque sortie, 3 méthodes testées, ce qui fonctionne et ce qui échoue.

"Tu crois vraiment que tu sauras le récupérer si ta femme tombe à l'eau à 6 noeuds par 20 noeuds de vent ?" La question m'a été posée au stage ISAF que j'ai fait en mars 2024. Je n'ai pas su répondre avec assurance. Depuis, je m'entraîne. Une bouée, 10 minutes à chaque sortie, pas de théâtre, juste un exercice court qui a changé ma façon de naviguer.

Je vais vous dire ce qui marche, ce qui échoue à tous les coups, et ce que j'ai remplacé après 9 mois de pratique. Parce que la plupart des manuels de navigation donnent la procédure sans dire combien elle rate en pratique. Moi, je l'ai mesuré.

Ce que m'a appris le stage ISAF

Le stage certifié ISAF que j'ai fait en 2024 à La Rochelle (2 jours, 420 euros) m'a appris trois choses que je n'avais jamais comprises en 15 ans de plaisance.

Premièrement : une personne à l'eau avec gilet automatique gonflé flotte bien, mais dérive à 0,8 à 1,2 noeud même sans courant, à cause du vent sur son buste hors d'eau. Pour un voilier qui récupère en 3 minutes, c'est 40 à 70 mètres. Pour un voilier qui met 6 minutes, c'est 80 à 130 mètres. Ces chiffres, on ne les voit nulle part.

Deuxièmement : dans 70 % des cas d'entraînement à froid, l'équipage perd le contact visuel avec la bouée pendant la manoeuvre. La raison : la tête est dans le bateau (pare-feu, enrouleur, moteur), pas à l'eau. Si une seule personne est à bord, elle ne peut ni barrer, ni garder la victime à vue, ni affaler. La règle "désigner un témoin qui pointe du doigt en permanence" vient de là.

Troisièmement : la manoeuvre "route inverse par le vent" (aussi appelée Williamson Turn) est enseignée dans toutes les écoles mais marche mal sur les voiliers modernes courts à quille profonde. La Quick Stop (arrêt dévent immédiat suivi d'un virement au près) fonctionne mieux sur un voilier de croisière standard.

Ces trois points m'ont donné envie de les vérifier moi-même. Pas à la théorie. À la pratique, avec une bouée jetée par mon équipière au cours de sorties normales.

Le protocole "10 minutes par sortie"

Depuis avril 2024, à chaque sortie de plus de 2 heures, ma femme et moi tournons l'exercice. Ma règle : si nous sommes dans une fenêtre météo calme à modérée (vent 8 à 25 noeuds, mer formée à modérée), on fait l'exercice.

Déroulé type :

  • Je suis à la barre, sous voiles ou au moteur selon la configuration du jour.
  • Ma femme jette la bouée sans prévenir, au moment qu'elle choisit.
  • Je lance le chronomètre mental à "homme à la mer".
  • Je conduis la manoeuvre à ma convenance (je varie la méthode).
  • Ma femme devient témoin et pointe la bouée jusqu'au contact.
  • Je note le temps total, la distance parcourue, la méthode, le résultat (bouée récupérée au premier passage, deuxième, ou abandonnée).

Depuis avril, 24 exercices enregistrés. Taux de réussite au premier passage : 11 sur 24 (46 %). Temps moyen : 4 minutes 50 secondes. Distance moyenne parcourue : 140 mètres avant récupération. Ce ne sont pas des chiffres glorieux. Ce sont des chiffres honnêtes.

Ce qui marche vraiment (sur mon voilier)

La Quick Stop en configuration moteur pure. Si le moteur est en route, j'abats immédiatement (5 secondes), je passe en arrière vent à 2 noeuds, je reviens sur la bouée par le travers. Temps moyen : 2 minutes 10 secondes. Réussite 9 fois sur 10.

La Quick Stop sous voile seule, vent modéré (12 à 18 noeuds). Je lofe au près dès l'alerte, je vire, je laisse porter sans empanner, je reviens sur la bouée au près-bon-plein sans toucher aux écoutes. Temps moyen : 4 minutes 30 secondes. Réussite 6 fois sur 8.

Le détail qui change tout : ne pas toucher à l'enrouleur de génois. Au premier mois je bordais, je choquais, je perdais 30 secondes par manoeuvre sur les écoutes. L'instructeur ISAF m'avait dit "tu ne touches à rien, tu barres", je ne l'avais pas cru. Après 4 exercices ratés à cause des bouts qui s'emmêlent, j'ai adopté sa règle. Résultat immédiat.

Ce qui échoue à tous les coups

La manoeuvre complète avec affalage de voiles pendant la récupération. Tous ceux qui enseignent "on affale pour bien se mettre en sécurité" oublient que pour un couple en cockpit, affaler la GV en 30 secondes avec la bouée à 80 mètres dévente, c'est se priver du regard sur la victime. On n'affale pas. On barre et on récupère au moteur si besoin, voiles en fasant.

La récupération par l'arrière du bateau. Ça a l'air logique sur le papier (jupe, marche-pieds, échelle). En pratique, la victime est envoyée sous la coque par la vague pendant les 3 derniers mètres. Je l'ai raté 4 fois sur 4. Depuis, je récupère toujours par la hanche sous le vent, bateau stoppé à la cape ou au moteur au ralenti, bouée à 2 mètres de la coque au maximum.

L'utilisation de la ligne de vie lancée "à la manière de l'Amérique". J'ai essayé avec un flotteur flottant sur 15 mètres de ligne. Entre le moment où je lance et le moment où je reviens, la ligne est soit emmêlée dans la pala de gouvernail, soit éloignée de la bouée par la dérive. Je l'ai rangée. Je n'utilise plus que la bouée ISAF avec fumigène et le système de hissage textile type Lifesling stocké à portée.

Ce que j'ai remplacé dans mon équipement

Mon kit MOB en septembre 2024 pesait 11 kilos et prenait 3 équipets différents. Mon kit en septembre 2025 pèse 4 kilos et tient dans un sac étanche sous le plafonnier du cockpit. Je ne dis pas que le premier était mauvais. Je dis qu'il était inefficace parce qu'il fallait 4 gestes pour le déployer.

J'ai gardé :

  • 1 bouée fer à cheval ISAF avec lumière autoactive et fumigène, fixée au balcon arrière par un système de largage rapide.
  • 1 sangle de hissage Lifesling en chaussette, attachée au balcon bâbord.
  • 1 harnais et 1 ligne de vie individuelle pour chaque équipier (en complément, pas remplacement).

J'ai enlevé :

  • La vieille bouée couronne tissu qui s'imbibait en 3 minutes.
  • La lampe étanche dédiée (redondance avec celle de la bouée).
  • L'échelle escamotable arrière que je pensais critique et qui est en réalité la pire option (cf. ci-dessus).
  • Le filet MOB pliable vendu 180 euros que j'ai testé 2 fois et qui m'a pris 90 secondes à déployer. Inutile en situation réelle.

Budget kit 2025 : 420 euros TTC (bouée 180, Lifesling 160, sangles et fixations 80). Entretien annuel : contrôle fumigène tous les 2 ans (72 euros), remplacement bouée à 5 ans.

Le détail que je n'avais pas anticipé : la fatigue visuelle du témoin

9 mois d'exercices m'ont appris quelque chose que je n'avais lu nulle part. La personne qui tient le rôle de témoin (celui qui pointe la bouée du doigt sans jamais la quitter des yeux) fatigue visuellement en 90 à 120 secondes. La rétine s'assèche, les yeux clignent, et pendant le clignement la bouée peut disparaître dans une vague.

Nous avons mis en place une règle simple : si la manoeuvre dépasse 3 minutes, le témoin annonce à voix haute "je cligne" toutes les 30 secondes, et l'autre équipier vérifie la position de la bouée à ce moment précis. Cette redondance a failli sauver une récupération en août 2024 où ma femme avait effectivement perdu le point pendant 4 à 5 secondes. Je l'ai repéré à sa place parce que je guettais pendant son clignement annoncé. Ce détail ne figure pas dans le manuel ISAF. Je le partage ici parce que c'est la seule nouveauté opérationnelle que j'ai trouvée en un an.

Deuxième détail oublié des manuels : le bateau accumule un bruit de fond énorme quand il manoeuvre (voiles qui battent, écoutes qui fouettent, moteur qui tourne). La communication entre barreur et témoin doit se faire par gestes autant que par voix. Nous avons convenu d'un code à 3 signes : poing levé = bouée à vue, paume ouverte = bouée perdue, pouce vers le bas = je rappelle le CROSS. Trois gestes, pas plus. Assez pour ne pas hurler.

La vraie leçon, 9 mois plus tard

Ma femme et moi avons maintenant un automatisme. Quand elle crie "à l'eau", je sais que mes mains vont à la barre avant de toucher quoi que ce soit d'autre. Quand je crie "à l'eau", elle sait qu'elle devient mes yeux jusqu'au contact. Nous n'avons pas besoin de nous parler. Ce silence pendant l'exercice, c'est le signe qu'il est entré dans le corps.

C'est la raison pour laquelle j'écris cet article. Pas pour vendre une méthode. Pour dire qu'un entraînement annuel ne suffit pas. L'acte de barrer un voilier en urgence, c'est un geste qui se dégrade en 4 à 6 semaines sans pratique. Un stage ISAF, c'est le socle. Les 10 minutes par sortie, c'est ce qui maintient le geste vivant.

Sur le plan chiffré, les études publiées par la RNLI britannique en 2022 indiquent que 65 % des incidents MOB fatals surviennent par mer modérée et vent de moins de 25 noeuds, dans des conditions que l'équipage jugeait "gérable". C'est cette zone de confort qui tue. Pas la tempête. Pas la nuit. La sortie banale d'un dimanche de juillet à 15 noeuds.

Si vous avez un voilier et que vous naviguez à deux, sortez la bouée une fois sur deux. 10 minutes. Vous y passerez moins de temps qu'à discuter de l'apéro. Et vous saurez, le jour où ça arrivera, si votre geste est là.

Pour ceux qui cherchent la partie structurelle et réglementaire de l'équipement obligatoire en navigation côtière, j'avais écrit mon retour sur la révision annuelle du matériel de sécurité qui couvre ce qui doit être à bord en permanence, pas seulement ce qui concerne l'homme à la mer.

Les sessions d'entraînement sont enregistrées sous forme de trace sur BoatMap, utile pour vérifier la distance réellement parcourue avant récupération.

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