Résumé
Un voilier 100 pour cent solaire est possible en Méditerranée d'avril à septembre, à condition d'accepter quelques compromis : pas de climatisation 230 V continue, frigo bien isolé, watermaker raisonnable. Sur mon Bavaria 38, 800 W de panneaux et 360 Ah lithium suffisent à passer la saison sans une heure de générateur ni de quai chargeur.
Le projet et le contexte
J'ai acheté ce Bavaria Cruiser 38 en 2022 avec l'objectif de le rendre énergétiquement autonome pour mes croisières de 4 à 6 semaines en Méditerranée. Le bateau d'origine avait :
- Parc plomb 220 Ah déjà fatigué
- Aucun panneau solaire
- Chargeur de quai standard
- Pas de monitoring autre que le voltmètre du tableau
L'idée n'était pas de faire un projet écologique militant, mais simplement de m'affranchir de la contrainte d'aller au quai tous les 4 jours pour recharger.
Le dimensionnement final
Après deux saisons de mesures et d'ajustements, ma configuration actuelle :
- 800 W de panneaux solaires : 4 panneaux semi-flexibles 200 W sur le bimini et la casquette, plus 1 panneau rigide 200 W sur portique arrière
- 360 Ah de batteries LiFePO4 : 3 packs Lithium Smart Victron 100 Ah + 1 de 60 Ah selon contraintes d'emplacement
- 2 régulateurs MPPT Victron 100/30
- Cerbo GX pour monitoring
- BMV-712 pour mesure consommation
Investissement total : environ 9000 euros TTC en 2023, en panachant matériel neuf et acheté en promotion.
Ma consommation réelle quotidienne
Mesurée sur deux saisons complètes, en mode croisière famille de 4 :
- Au mouillage tranquille : 95 à 130 Ah/jour
- En navigation côtière (pilote + plotter) : 160 à 200 Ah/jour
- Sur des journées avec watermaker (1 heure pour 50 litres) : 50 à 70 Ah de plus
Soit une moyenne lissée sur 2 mois de croisière : 145 Ah/jour.
La production solaire mesurée
Toujours en Méditerranée :
- Juin-juillet : moyenne 220 à 260 Ah/jour produite
- Août : 200 à 230 Ah/jour (jours plus courts)
- Septembre : 150 à 180 Ah/jour
Sur juillet et août, j'ai un excédent solaire moyen de 60 à 80 Ah/jour. Cet excédent va dans le maintien à 100 % SOC du parc en milieu de journée, c'est aussi ma marge pour des journées exceptionnelles (ciel couvert, watermaker prolongé).
En septembre, je touche les limites. Si la météo se dégrade plus de 2 jours d'affilée, le SOC descend à 50 %. Toujours suffisant, mais sans grosse marge.
Les compromis acceptés
L'autonomie totale exige quelques renoncements ou adaptations :
Pas de climatisation 230 V continue
J'ai un inverter Victron 1500 W qui peut faire tourner ponctuellement la machine à café ou un sèche-cheveux, mais pas une climatisation. Pour rafraîchir, on compte sur les ventilateurs 12 V (200 W cumulés sur les 3 cabines), un wind catcher en aluminium, et le mouillage côté ombre.
Frigo soigneusement isolé
J'ai investi 200 euros et 3 jours de travail pour ajouter 30 mm de polyisocyanurate sur les 4 faces accessibles de mon Isotherm. Résultat : passage de 50 Ah/jour à 28 Ah/jour pour le frigo principal. Le poste numéro un de la conso a été divisé par presque deux.
Watermaker raisonnable
Mon watermaker Schenker 30 produit 30 litres/heure pour 8 A à 12 V. J'en fais 2 heures tous les 2 jours environ pour quatre personnes, soit 96 Ah de consommation cumulée. C'est gérable. Un watermaker 230 V gros débit aurait été incompatible avec le 100 % solaire.
Cuisine au gaz
Pas de plaque induction 230 V (qui demanderait 1500 à 2000 W le temps d'une cuisson). Je reste sur la cuisinière gaz d'origine. Bouteille butane 13 kg qui tient 6 à 8 semaines.
Les outils de pilotage
Le Cerbo GX me donne en temps réel :
- SOC parc lithium
- Production solaire instantanée
- Consommation totale instantanée
- Historique 30 jours
Cette visibilité a changé mon rapport à l'énergie. Quand je vois le SOC descendre, je coupe naturellement le watermaker, j'éteins le plotter pendant la pause déjeuner. Ce n'est pas de la frustration, c'est juste une meilleure conscience de ce qu'on consomme.
Les jours difficiles
Sur deux saisons, j'ai eu trois épisodes de tension :
- Une dépression méditerranéenne en septembre avec 4 jours couverts d'affilée
- Une nuit étoilée en août où la rosée a déposé une fine couche d'humidité salée sur les panneaux qui a divisé la production par deux le matin suivant
- Un séjour à Bonifacio dans une crique encaissée où le soleil ne touchait les panneaux que 3 heures par jour
Dans ces cas-là, j'ai descendu jusqu'à 30 % de SOC. Toujours dans la zone confortable du lithium, mais ça devient inconfortable. Solution préventive : surveiller la météo, ne pas planifier de watermaker pendant ces périodes, restreindre le frigo pendant 24 à 48 heures.
Le retour économique
Les économies réalisées :
- 0 euro de gasoil pour le générateur (que je n'ai pas)
- 0 euro de quai chargeur en escale courte (je peux rester en mouillage gratuit)
- Environ 800 à 1200 euros par saison économisés sur les escales obligatoires
Sur 6 ans, le projet sera amorti par les seules économies de places de port. Sans compter le confort psychologique d'être réellement libre du quai.
Limites à connaître
Cette configuration n'est pas reproductible partout. En Manche ou en Bretagne, la production solaire serait 30 à 40 % plus faible, surtout d'avril à juin. Il faudrait soit doubler la surface de panneaux, soit accepter le quai plus souvent. Ou ajouter une éolienne pour les vents portants.
Pour un grand voyage transatlantique vers les Caraïbes ou le Pacifique, l'équation se reverse : production solaire excellente, mais besoins frigo plus élevés à cause de la chaleur. Et les journées de panne de vent où on doit faire tourner le moteur amènent une recharge naturelle bienvenue.
L'autonomie totale solaire est une démarche : il faut accepter de mesurer, ajuster, optimiser au fil des saisons. Ce n'est pas un kit qu'on achète et qu'on installe en un week-end.
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