South Brittany

Sortir du Golfe du Morbihan à la renverse : tactique

Jouer la renverse pour sortir du Golfe du Morbihan : étale, fenêtres par coefficient, trajectoire dans le goulet de Port-Navalo et règles de décision.

Septembre 2022, coefficient 98. Je sors du Golfe avec un voilier de 11 mètres, moteur à 2 200 tours, et je fais 1,8 noeud sol entre Port-Navalo et le Grégan. J'avais calé mon départ sur l'étale de pleine mer publiée à 10h12. À 10h50, le courant entrait toujours dans le Golfe, tranquille, à 4 noeuds. J'ai mis 55 minutes à parcourir les 400 mètres du passage. Depuis, j'ai changé de méthode.

Ce qui suit n'est pas un annuaire, c'est une tactique. Comment lire le Golfe, quand décider de sortir, par où passer dans le chenal, et surtout à quel moment renoncer. On parle ici de plaisanciers qui connaissent leur bateau, savent lire une carte marine, et veulent rejoindre Belle-Île, Houat ou la Trinité sans s'épuiser au moteur.

Le Golfe, vu d'en haut

Le Golfe du Morbihan, c'est 115 km² de plan d'eau (source : Parc naturel régional du Golfe du Morbihan, parc-golfe-morbihan.bzh), 42 îles et îlots, et une seule porte vers l'Atlantique : un goulet de 900 mètres de large entre la pointe de Port-Navalo (Arzon) au sud et Locmariaquer au nord (source : golfedumorbihan.bzh). Toute l'eau qui remplit et vide ces 115 km² à chaque marée passe là.

Deux fois par jour, la masse d'eau s'engouffre ou ressort. Les vitesses sont parmi les plus élevées de la façade Atlantique française : jusqu'à 9,1 noeuds mesurés au passage de la Jument entre l'île de Berder et l'île de la Jument, en coefficient 120 (source : golfedumorbihan.bzh, Le courant de la Jument). C'est le deuxième plus fort courant d'Europe, derrière le Raz Blanchard.

Entre Port-Navalo et Locmariaquer, les relevés donnent 7 à 8 noeuds en vive-eau ordinaire. Au plateau du Grand Mont (côté sud, en sortant vers l'ouest), on dépasse régulièrement les 6 noeuds par coefficient supérieur à 95. Je l'ai chronométré trois fois sur mon GPS, ça colle.

Le point à retenir : le Golfe n'est pas un plan d'eau, c'est une pompe.

Ce que l'annuaire ne dit pas

Le piège numéro un du plaisancier de passage, c'est de lire l'heure de pleine mer à Port-Navalo et d'en déduire l'heure de la renverse. Ça ne marche pas.

Dans ce type de goulet, l'étale de marée (moment où le niveau d'eau cesse de monter) et l'étale de courant (moment où l'eau cesse de bouger horizontalement) ne sont pas synchrones. La masse d'eau a de l'inertie. Elle continue d'entrer après la pleine mer, et elle continue de sortir après la basse mer.

À Port-Navalo, le retard de la renverse sur l'étale de hauteur est documenté : environ +1h30 par morte-eau, jusqu'à +2h30 par grande vive-eau (source : kayakgolfemorbihan.fr, guide Courants et Marées du Golfe du Morbihan). Si l'annuaire vous annonce PM à 10h12 et que vous êtes en coefficient 95, la renverse du courant se fait vers 12h30, pas à 10h12. Entre les deux, le courant continue d'entrer dans le Golfe à 3 ou 4 noeuds, doucement mais obstinément.

L'étale proprement dite, au sens "eau immobile", dure peu. Sur mes observations et les retours des pêcheurs d'Arzon, on tourne autour de 15 à 25 minutes de vraie pause selon le coefficient. En dessous de coef 50, on peut pousser à 30 minutes. Au-dessus de 90, c'est parfois moins de 15 minutes de calme avant que le sens s'inverse franchement.

Cette fenêtre courte est la vraie information. Pas l'heure de PM.

La règle de décision

Pour sortir vers l'Atlantique, la logique est l'inverse de l'intuition. On ne part pas pour arriver au goulet à l'étale. On part pour arriver au goulet quand le jusant est installé depuis 45 minutes à 1 heure.

Ma règle, calée sur une dizaine de sorties depuis 2020 :

  • Coefficient inférieur à 60 : départ du mouillage ou du Crouesty pour être dans le goulet à PM+2h00. Le courant de jusant pousse à 2 ou 3 noeuds, on sort sans forcer.
  • Coefficient 60 à 85 : viser le goulet à PM+2h30. Le jusant est plus vigoureux, on prend 1 à 2 noeuds de sol en cadeau, mais le clapot reste gérable.
  • Coefficient 85 à 100 : viser PM+3h00. Au-delà, le courant dépasse 5 noeuds dans le chenal et le mélange avec la houle résiduelle crée une mer dure, courte, désagréable sur les 2 derniers milles avant le Grégan.
  • Coefficient supérieur à 100 : on reporte d'une marée, ou on sort à la renverse de BM si la météo océan est maniable. Coef 110 est le seuil au-delà duquel je ne cherche plus à optimiser, je navigue en marge de sécurité.

L'entrée, c'est l'image miroir. On rentre quand le flot entre déjà, pas à BM. Fenêtre confortable entre BM+1h30 et BM+4h, avec un creux de courant central vers BM+2h30 où les manoeuvres sont les plus confortables.

Le chenal, mètre par mètre

La trajectoire dans les 900 mètres du goulet n'est pas évidente au premier passage. L'erreur classique : couper court au sud, contre la pointe de Port-Navalo, parce que "ça paraît plus direct". Sauf que le courant y est plus rapide (effet de rive concave, accélération sur la pointe), et que la bouée du Grégan oblige de toute façon à passer au large avant d'infléchir vers le sud-ouest.

Ce qui marche :

  • En sortant du Golfe, tenir le milieu du goulet jusqu'au travers de Port-Navalo, puis incliner vers 220 en gardant le Grégan (tour cardinale sud, feu blanc) par tribord, au minimum 150 mètres au sud de la cardinale. Ne jamais couper entre le Grégan et la côte de Rhuys : les Recherches et les hauts-fonds associés cassent 1,5 mètre sous la quille en basse mer de vive-eau.
  • En entrant, approcher en visant la balise Goémonier (cardinale ouest) par le sud-ouest, puis caler la route sur le milieu du chenal. Le courant de flot porte naturellement vers Locmariaquer, il faut anticiper une dérive de 15 à 20 degrés par coef fort.
  • Jamais tenter le chenal entre l'île Longue et la côte sud : même par étale, les remous y sont imprévisibles et les cartes ne balisent pas tous les cailloux.

Je conseille au skipper de passage de faire son premier passage de jour, par coefficient moyen (entre 60 et 80), une heure après la renverse, avec le moteur disponible. On voit tout, on comprend la géométrie, on note les amers pour la fois d'après. Pour une fiche complète du mouillage de Port-Navalo et de ses pièges d'entrée, voir mon retour sur la rade de Port-Navalo qui complète ce que je dis ici.

Les signaux qu'on regarde sur place

Avant de larguer, deux observations qui valent mieux qu'un calcul théorique.

Les remous derrière les bouées. Une bouée cardinale ou latérale laisse derrière elle une traînée d'eau qui indique le sens et la force du courant. Pas de traînée = étale. Traînée de 3 mètres = courant mou (1 à 2 noeuds). Traînée de 20 mètres avec moutons blancs = au-dessus de 4 noeuds. Au Grégan, regardez la bouée cinq minutes avant d'engager : elle raconte l'essentiel.

L'orientation des bateaux au mouillage. Tous les bateaux affourchés dans la rade de Port-Navalo ou du Crouesty sont alignés par le courant (et par le vent, mais le courant gagne dès qu'il dépasse 1,5 noeud). S'ils sont tous étrave vers le nord-est, le flot rentre. S'ils sont étrave au sud-ouest, le jusant sort. S'ils sont en vrac ou en travers, vous êtes à l'étale : fenêtre courte, décision immédiate.

Une fois dehors

La sortie réussie ouvre sur un plateau. À la latitude du Grégan, vous êtes à 9 milles de Port Saint-Gildas (Houat), 12 milles de Hoedic, 20 milles de Sauzon à Belle-Île. Le choix dépend du vent dominant (ouest-nord-ouest le plus souvent en été), de l'heure effective de sortie, et de l'état du Raz de Téviec si vous visez la Trinité par le nord.

Pour les fenêtres et le mouillage à Sauzon, qui reste mon port d'arrivée préféré en week-end depuis le Golfe, voir la fiche détaillée de Sauzon à Belle-Île. L'entrée du bassin y a ses propres contraintes de marée, différentes de celles du Morbihan, et il faut les anticiper avant de lever l'ancre à Port-Navalo.

Je garde un cap sur Houat comme option de repli si le vent force : 9 milles, 1h30 au moteur, et on est à l'abri à Treac'h er Gouret avant l'après-midi.

La règle que je me répète

Sortir du Golfe à la renverse n'est pas un tour de force. C'est une mécanique simple, pourvu qu'on accepte deux idées contre-intuitives : l'étale du courant n'est pas l'étale de la marée, et la meilleure fenêtre n'est pas l'étale elle-même mais le tout début du jusant installé.

La carte marine sur BoatMap permet de vérifier sa route et ses profondeurs pendant la descente du chenal, avec affichage hors-ligne si la 4G décroche autour des Moutons, ce qui arrive à chaque passage.

Le reste, c'est du bateau. Prévoir large, partir tôt, et garder le téléphone de la capitainerie du Crouesty dans la poche si la fenêtre est ratée : 900 places, un service carburant, et 15 minutes de route à contre-courant qui valent mieux qu'une nuit au mouillage dans le clapot.

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