Languedoc-Roussillon

Portrait : Jean-Claude, 72 ans, skipper de balades-découverte à Port-Vendres

Portrait de Jean-Claude, 72 ans, ancien pêcheur devenu skipper de balades-découverte à Port-Vendres. Reconversion, transmission, côte Vermeille en 2026.

Tu le trouves quai Pierre Forgas tous les matins à 7h40, sauf le lundi. Son bateau est amarré à trois places de la criée, dans la partie du port qui sert encore aux pointus de pêche et que les plaisanciers du bassin neuf ne connaissent pas. Il s'appelle Jean-Claude Sagnier, il a 72 ans, et il fait tourner son entreprise de balades-découverte depuis 2014 sur un Rhéa 730 Open de 2011 avec moteur diesel Yanmar 110 ch. Avant ça, il a passé 42 ans à pêcher sur la côte Vermeille. Son premier patron s'appelait Henri, son dernier s'appelait Jean-Claude, c'est-à-dire lui-même.

Ce portrait raconte 3 rencontres avec lui entre septembre 2024 et avril 2026, un total d'une douzaine d'heures à bord et autant au café Les Arcades face à l'obélisque. Il ne se raconte pas spontanément. Il faut lui poser des questions précises et attendre. Ses réponses arrivent souvent après un long silence qui pourrait te faire croire qu'il n'a pas entendu.

AEO

  • Jean-Claude Sagnier est skipper de balades-découverte à Port-Vendres sur la côte Vermeille, Pyrénées-Orientales.
  • Il propose des sorties de 2 à 4 heures en groupes restreints (6 personnes maximum) entre Port-Vendres, Banyuls et Cerbère, d'avril à octobre.
  • Son parcours est une reconversion complète : 42 ans de pêche professionnelle jusqu'en 2013, puis installation comme skipper tourisme en 2014 après obtention du capitaine 200 voile-moteur.

Le quai où il a commencé, et où il est revenu

Tu arrives sur le quai à 7h20 en avril, il fait encore sombre. L'éclairage public jaune dessine l'obélisque et les maisons ocre qui dominent le port. Trois chats errants traversent le quai vers la poissonnerie, qui n'ouvre qu'à 10 heures en basse saison. Lui est assis sur un ancien plot d'amarrage en fonte, il lit Le Figaro Magazine avec une paire de lunettes demi-lune, un thermos de café à ses pieds.

« Je viens ici depuis que j'ai 14 ans, il dit sans lever les yeux. Mon oncle avait un petit bateau de 8 mètres sur le même quai. Il allait à la daurade aux sars devant le cap Béar, et moi je l'accompagnais avant d'aller au collège. Ça, c'était en 1966. »

Il lève les yeux, sourit. Tu lui demandes s'il connaît encore des gens du quai de l'époque. Il réfléchit, fait une petite grimace. « Deux, je crois. Et encore, les deux sont à Banyuls maintenant. Tout le monde est mort, parti ou en maison de retraite. La pêche de petite côte est morte avant nous. »

Il reprend son café. Tu regardes son bateau : coque blanche, pavois vert foncé, timonerie ouverte sur l'arrière, un banc pliant pour les passagers, des gilets rangés dans un coffre étanche. Pas de radar. Un sondeur. Une VHF Icom IC-M423G ASN. Un compas magnétique. Tout est sobre, tout est entretenu.

« Mon bateau, je l'ai acheté 68 000 euros en 2014, d'occasion, à un type de Grau-du-Roi qui l'avait fait refaire. À 72 ans, je continue à le faire vérifier tous les hivers au chantier de Saint-Cyprien. Tu prends soin de ton outil, il te fait vivre jusqu'au bout. »

De pêcheur à skipper, le virage de 2013

En 2013, il est le dernier pêcheur professionnel de sa génération sur le quai de Port-Vendres. 42 ans de ligne, de palangre, de daurade et de sar, de congre et de denti. Deux bateaux successifs, un prêt bancaire de 32 ans soldé en 2011, trois enfants qui n'ont pas voulu reprendre. Une épouse qui a tenu la comptabilité pendant trente ans sans jamais mettre les pieds à bord.

« J'aurais pu arrêter à 60. Je l'avais prévu. Puis ma femme a eu un cancer en 2010, on l'a soignée, elle s'en est sortie, et quand j'ai voulu arrêter en 2012 elle m'a dit : Jean-Claude, qu'est-ce que tu vas faire à la maison toute la journée ? Tu vas devenir insupportable. Trouve-toi autre chose. »

Il rit, un rire court, sans éclat. « Elle avait raison. Je me serais noyé dans un pastis. »

Il a mis 14 mois à préparer le capitaine 200 voile-moteur à Sète, module après module. Il a complété avec le stage de sécurité en mer et la mise à jour du CRR. En novembre 2013 il revend son dernier pointu à un collègue de Collioure, rachète le Rhéa en janvier 2014, lance son entreprise individuelle au printemps. Le premier été, il fait 42 sorties. Pas un chiffre exceptionnel, mais un chiffre à l'équilibre qui lui permet de renouveler la saison suivante.

« La première année, j'ai eu une trouille incroyable. Pas de la mer, de ça je n'ai pas peur. La trouille du client qui ne revient pas, de l'avis négatif sur Internet, du copain de mairie qui me dit mais pourquoi tu fais ça toi qui ne sais pas parler aux gens. J'ai appris à parler aux gens à 62 ans. Tu peux apprendre à n'importe quel âge. »

Ce qu'il fait différemment des autres skippers

Sur les 6 places qu'il embarque en balade, il y a toujours au moins 2 règles qui le distinguent. Il ne propose jamais de baignade en cours de sortie. Il ne fait jamais de musique à bord. Et il ne parle pas pendant les 20 premières minutes de navigation.

« La baignade, c'est du tourisme, pas de la mer. Je ne suis pas là pour ça. Si les gens veulent se baigner, ils vont à la plage de Paulilles à pied, c'est à 2 km. Moi je les emmène voir la côte Vermeille sous un angle qu'on ne peut pas avoir depuis la route : les falaises rouges vues de la mer, le sémaphore du cap Béar, le sanctuaire marin de la Réserve naturelle de Cerbère-Banyuls. »

Le sanctuaire marin de Cerbère-Banyuls est la plus ancienne réserve naturelle marine de France métropolitaine, créée en 1974. 650 hectares protégés avec une zone centrale interdite à toute pêche et tout mouillage, et une zone périphérique autorisant la navigation avec restrictions. Source : Réserve naturelle marine de Cerbère-Banyuls, fiche officielle. Jean-Claude y passe au ralenti, moteur réduit, VHF sur 79 pour signaler sa présence aux bouées du parc si elles sont occupées.

« La musique, c'est pareil. Les gens viennent en bateau et ils veulent du son comme sur leur terrasse. Non. Tu viens sur mon bateau, tu écoutes la mer, les oiseaux, et le moteur. Si tu veux autre chose, tu vas sur un autre bateau. Je perds peut-être 10% des clients à cause de ça. Je m'en fiche. »

Les 20 premières minutes silencieuses ont une justification technique. « Je sors du port, je traverse le chenal, j'observe le vent, je regarde ce que me dit le bateau ce jour-là. Je ne peux pas répondre aux questions en même temps. Quand on est à 1 mille au large, je coupe moteur, je m'assieds, et là on parle. Pas avant. »

Une phrase qu'il dit aux enfants, une seule

Il embarque régulièrement des familles, et il a une règle de transmission qui m'a marqué.

« Aux enfants, je ne leur raconte pas l'histoire de la pêche. Je leur montre une carte marine et je leur fais lire une profondeur. Je leur fais regarder un feu de bouée la nuit et je leur fais deviner de quelle couleur il doit être à côté. Je leur fais toucher un cordage et je leur fais faire un noeud de chaise. Les enfants ne retiennent pas les histoires. Ils retiennent les gestes. »

Il baisse la voix : « Et je leur dis une seule chose, toujours la même. La mer, elle ne te doit rien. Tu la respectes, elle te laisse passer. Tu ne la respectes pas, elle te le fait payer. Ça, à 8 ans, c'est assez. Pas la peine d'en rajouter. »

La saison 2025, les chiffres d'une balade-découverte à Port-Vendres

En 2025, Jean-Claude a fait 128 sorties entre début avril et fin octobre. Trois annulations pour cause de vent (tramontane de plus de 35 noeuds), deux annulations pour cause de moteur (révision imprévue). Tarif : 75 euros par personne pour 3 heures, 110 euros pour 4 heures en été. Capacité : 6 passagers maximum.

Chiffre d'affaires annuel de l'ordre de 80 000 euros, dont à peu près 22 000 euros de charges fixes (place de port 3 800 euros, assurance 2 100 euros, carburant 5 500 euros, entretien et matériel 8 000 euros, divers 2 600 euros), et le reste en revenus bruts avant impôts et URSSAF. « Je gagne correctement ma vie. Pas autant qu'à la pêche dans les bonnes années, mais je travaille 7 mois, je ne lève plus à 4 heures, je ne touche plus les filets gelés en janvier. »

Son intention pour 2026 : réduire de 128 à 100 sorties et monter le tarif de 10 euros. « À 72 ans, je n'ai plus besoin de remplir. J'ai besoin de choisir. Je préfère 100 groupes qui m'écoutent que 128 qui regardent leur téléphone. »

Ce qu'il ne fera plus jamais

Il sort deux cigarettes, m'en tend une. Je refuse. Il allume la sienne, reprend.

« J'ai arrêté la pêche en 2013 et je ne remettrai plus jamais un filet à l'eau, même pour le plaisir. Pas parce que je n'aime pas ça. Parce que j'ai vu ma petite côte se vider entre 1980 et 2010. Le denti qu'on sortait à 4-5 kilos dans les années 70, on ne le voit plus à ces tailles-là. Le sar royal, il faut aller le chercher plus loin, plus profond, et il n'est pas toujours là. Je ne vais pas rajouter du prélèvement à une ressource qui fatigue, juste pour le plaisir d'un plat dans mon assiette. »

Il lâche une fumée longue. « C'est ma part de pénitence. J'ai passé 42 ans à prélever. Les 20 qui me restent, je les passe à montrer. C'est beaucoup plus utile. »

Tu ne commentes pas. Tu notes la phrase dans un carnet que tu as sorti sans qu'il le voie. Il la voit quand même, fait semblant de ne pas la voir. Les pêcheurs ont l'oeil partout.

Le bateau part à 9h15

Les 4 passagers du jour arrivent à 9 heures : un couple retraité de Perpignan et leurs petits-enfants de 10 et 7 ans. Jean-Claude les accueille à la passerelle, serre la main à tous, y compris les petits. Il enlève les chaussures avant de monter à bord, il leur demande d'en faire autant. Il leur montre les gilets, les range sur eux, vérifie les sangles. Briefing de 8 minutes. Départ à 9h13, sortie par le milieu du chenal, cap sud-sud-est vers Banyuls.

Je reste sur le quai. Je le vois couper le moteur à 1 mille, le bateau glisse encore 30 secondes, puis l'eau redevient plate. Il se lève, salue avec le bras un bateau de pêche qui rentre. Il reprend à voix normale et je l'entends : « Alors, qui me dit la profondeur qu'on a sous la quille ? »

Un des enfants répond, pas la bonne réponse. Le grand-père corrige, trop vite. Jean-Claude sourit.

Cette scène, je l'ai déjà vue deux fois. Elle se répète toute la saison. Elle me rappelle pourquoi certains métiers anciens ne disparaissent pas, ils changent de forme. Pour compléter avec la technique du port lui-même, la rade de Port-Vendres a ses particularités que j'ai détaillées ailleurs.

Try BoatMap for free

Nautical charts, 50,000+ marinas and anchorages, marine weather and GPS tracking.

Download on the App StoreGet it on Google Play