North Brittany

Portrait : Anne-Sophie, pêcheuse plaisancière à Saint-Malo

Portrait d'Anne-Sophie, 46 ans, pêcheuse plaisancière à Saint-Malo. Sorties Rance et baie, bar au leurre, règles nord 48°N. Une femme qui pêche, point.

Anne-Sophie Riou pêche le bar depuis 22 ans dans la baie de Saint-Malo et en Rance. Elle a 46 ans, elle est dentiste à Dinard, elle sort sur son Bénéteau Antarès 6 équipé moteur Suzuki DF140 et elle ramène plus de poissons que la moitié des hommes qui croisent son sillage. Ce portrait la suit sur deux sorties en 2024, une en avril, une en septembre, et rapporte comment elle s'y prend. Et pourquoi elle refuse systématiquement qu'on la décrive comme "une pêcheuse".

Le décor : 5h15 du matin, ponton Vauban

Mi-avril 2024, coefficient 94, pleine mer à 8h42. Je la retrouve sur le ponton visiteurs du bassin Vauban à Saint-Malo. Il fait 7 degrés, pas de vent, brume au sol. Elle est déjà à bord de son Antarès immatriculé "AS-1", numéro qui amuse tout le monde (ses initiales, pas un jeu de mots sur les armes). Elle charge trois caisses de pêche, un glacière Engel 40 litres à moitié pleine de glace pilée, et sa boîte à leurres souples, une Plano à 18 compartiments qu'elle tient depuis 2016.

"Tu prends un thermos ? J'en ai pour deux."

Elle me tend un gobelet inox de café noir, m'assoit dans le cockpit, et branche son GPS. Sur l'écran du traceur Lowrance, elle a 40 waypoints nommés à la main, en majuscules abrégées. "PR-BAS-COEF", "CHENAL-IN", "PTE-ROSE-FLOT", ce genre de codes. Elle navigue avec ses waypoints, rarement avec des cartes ouvertes.

Le bateau sort du sas Vauban à 5h38 avec trois autres vedettes de pêche. Cap nord-nord-ouest, direction la pointe du Grouin. Elle vise un banc de sable qui découvre à marée basse, à 4 milles du port.

La théorie Rance, et pourquoi la plupart s'y prennent mal

Anne-Sophie pêche en deux eaux : la Rance en amont du barrage (eau saumâtre, courants inversés par l'écluse EDF), et la baie ouverte de Saint-Malo à Cancale. Les deux terrains sont très différents, elle adapte tout (leurres, timing, profondeurs).

En Rance, elle me dit ceci, que je n'avais pas vraiment compris avant elle : le courant n'est pas celui de la marée naturelle. Il est commandé par le barrage, avec des horaires d'ouverture et de fermeture des vannes qui dépendent de la production électrique. "La plupart des gens regardent les horaires de marée de Saint-Malo et pêchent la Rance avec ces horaires. C'est une erreur. Tu peux avoir étale à Saint-Malo et 2 nœuds de courant à Saint-Servan, parce que le barrage vient d'ouvrir les vannes."

Elle consulte les horaires de turbinage via le site du port de Saint-Malo et ajuste. Sa meilleure fenêtre pour le bar en Rance : les 90 minutes qui précèdent l'ouverture des vannes à la descendante. Le poisson se positionne en amont d'une structure (ponton, pile de pont, caillou) et attend le courant pour se nourrir. Tu jettes ton leurre souple 10 minutes avant l'ouverture, tu ramènes lentement, tu touches.

En baie ouverte, c'est plus classique : coefficient élevé (>85), pleine mer en journée, leurre souple de 120 à 150 mm sur tête plombée 14 à 21 grammes, ramené en dandine sur les hauts-fonds.

Sa boîte à leurres, ouverte

Je lui demande de m'ouvrir sa Plano. Elle le fait sans drama, tout est étiqueté à la main sur les compartiments.

Compartiment 1, leurres souples Fiiish Black Minnow taille 120 mm, couleur sardine et kaki, 8 pièces. Son leurre signature, celui qu'elle monte si elle n'a pas d'idée précise. Prix unitaire autour de 4,90 euros. Elle en perd environ 25 par saison, surtout sur les roches de la pointe du Grouin où le courant pousse sur le fond.

Compartiment 2, shads Illex Dexter Shad 150 mm, couleur green pearl et ayu. Pour les gros bars, fin de saison, baie ouverte. Le shad vient chercher la dérive de chasse, avec une traction de 15 centimètres toutes les deux secondes.

Compartiment 3, leurres durs, trois stickbaits et deux jerkbaits. "Je m'en sers 4 fois par an. Quand les bars chassent en surface et que je vois les oiseaux tomber dessus."

Compartiment 4, têtes plombées de 7 à 28 grammes, triées par poids et par couleur de plomb. "Plomb noir en Rance, plomb sable en baie. Le poisson voit la tête, pas que le corps du leurre."

Compartiments 5 à 12, du remplacement, des hameçons simples Owner, du fil fluorocarbone 30/100 Seaguar en 50 mètres, des agrafes, des anneaux brisés. Elle ne garde jamais une boîte désordonnée. "Quand tu pêches en solo et que ça touche, tu dois pouvoir retrouver ton remplacement en 30 secondes, dans le noir, sur un bateau qui bouge. Si tu cherches, tu perds le poisson suivant."

La règle nord 48°N que tout le monde oublie

En avril, elle vire son premier bar de la saison à 6h42, 48 centimètres, pris en Rance au leurre souple sur une tête plombée de 10 grammes. Elle le décroche, le regarde, le mesure sur la règle collée sur le plat-bord.

"48 centimètres tout rond. On le garde."

Je profite pour lui demander les règles. Elle me les récite dans l'ordre, je n'ai pas eu à chercher après :

Taille mini du bar en pêche de plaisance en mer, au nord du 48e parallèle (Bretagne nord, Manche, mer du Nord) : 42 centimètres mesurés du bout du museau au bout de la queue étendue, arrêté ministériel du 9 juillet 2018. Au sud du 48e parallèle (golfe de Gascogne, Atlantique sud), la taille reste 42 centimètres aussi depuis 2023 (avant c'était 36 dans certaines zones).

Quota individuel de prélèvement de bar en Atlantique nord-est, pêche de plaisance : 2 poissons par personne et par jour du 1er mars au 30 novembre (à vérifier chaque saison via le site Bulletin Officiel, les quotas bougent tous les 1 à 2 ans).

Marquage obligatoire de la queue du bar gardé : ablation de la partie inférieure de la nageoire caudale, dès le bateau, avant de rejoindre le port. C'est ce qui distingue une prise plaisance d'une prise pro. Le contrôle des Affaires maritimes peut verbaliser même si le bar mesure 43 centimètres, si la queue n'est pas coupée.

"Les trois quarts des plaisanciers que je croise ne marquent pas la queue", elle me dit. "La plupart ne savent même pas que c'est obligatoire. L'amende, c'est 1 500 euros. Je l'ai vue appliquée deux fois."

Le bar de 62 cm, septembre 2024

Je la retrouve le 14 septembre 2024, coefficient 78, pleine mer à 14h30, baie ouverte de Saint-Malo, sortie de trois heures prévues. On est à l'ancre sur un haut-fond à 1,2 mille dans le nord-est du port, profondeur 6 mètres à marée haute, fond de roche et sable mélangés.

Elle lance un Fiiish 150 mm couleur kaki, tête plombée 21 grammes. Deuxième lancer, traction, elle ferre. "Ça y est." Son scion plie, le fil siffle sur le moulinet. Combat de 4 minutes, elle ne le brusque pas, elle joue le frein. Je passe l'épuisette, elle le ramène, c'est un bar de 62 centimètres, probablement 2,3 kilos, ferré à la gueule sur la pointe du leurre.

Elle le mesure, elle coupe la queue à l'opinel, elle le glisse dans la glacière. Deuxième poisson. Elle range la canne, s'assoit sur le coffre tribord, se sert un café. "On a le quota, c'est fini."

Je lui demande si elle continue la pêche sans garder. "Non. Je pêche pour manger. Si j'ai mon quota, je rentre. Le catch-and-release sur le bar je trouve ça discutable, tu le stresses pour rien."

Opinion assumée. On rentre au port à 15h45.

Pourquoi on l'appelle "le skipper" et pas "la pêcheuse"

Anne-Sophie a une règle : sur le ponton comme sur son bateau, on dit "le skipper" ou on dit son prénom. Elle ne supporte pas "la pêcheuse", et encore moins "Madame" quand on annonce une vente aux enchères de criée (elle n'y va plus depuis 2019 pour cette raison). Je lui demande pourquoi c'est important.

"Parce que si tu dis 'la pêcheuse', tu mets une catégorie autour de moi, et tu la compares toute l'année à la catégorie 'les pêcheurs'. Tu ne dis pas 'le pêcheur mâle', tu dis 'le pêcheur'. Moi je suis pêcheuse, oui, mais quand je sors c'est que je pêche, je veux pas qu'on rappelle tous les 10 mots que je suis une femme."

Elle n'est pas militante au sens du mot. Elle refuse juste d'être désignée par sa différence quand elle fait exactement la même chose que tout le monde. C'est sur ce point qu'elle est la plus claire, et c'est aussi ce qui la rend la plus respectée sur le ponton Vauban. En 22 ans de pêche, elle n'a jamais eu à hausser le ton. Les trois quarts des habitués la croisent, disent "bonjour Anne-Sophie", et passent.

Sa fille, 17 ans, a commencé à venir sur le bateau en 2022. Elle pêche au leurre elle aussi depuis l'été 2023. Aucune de ses copines ne pêche, mais elle vient quand même. "Maman, c'est pas une question, j'ai appris avec toi, je continue." Anne-Sophie n'en fait pas un drapeau, mais je la soupçonne d'en être assez fière.

Ce qui la rend différente, en un mot : le silence

Anne-Sophie ne parle pas en pêchant. Pas parce qu'elle est antipathique, elle est très chaleureuse aux aurores quand on se croise sur le ponton. Parce qu'elle écoute. Elle écoute le moulinet, le vent, le clapot sur la coque. Je l'ai vue détecter trois fois en deux sorties une touche discrète qu'elle a transformée en poisson parce qu'elle n'avait pas la musique, pas la radio, pas la conversation.

Si tu veux progresser en pêche au leurre, coupe la musique. C'est la seule chose que j'ai vraiment retenue d'elle en un an.

Comme beaucoup de pêcheurs du Pilier 9, elle repère ses coups à l'œil plutôt que sur un fichier, mais elle enregistre quand même ses meilleurs points. Pour préparer une nouvelle zone quand elle va chez sa sœur dans la baie de Morlaix, elle ouvre BoatMap et repère les profondeurs 5 à 8 mètres proches d'une roche. On peut faire pareil pour n'importe quel plan d'eau français, et télécharger les cartes de profondeurs avant de partir, si on va pêcher une zone sans réseau.

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