L'essentiel en trois lignes
Dix phares français qui balisent la route du plaisancier entre Gironde et Méditerranée, avec leurs feux, portées et dates de construction. Cordouan, inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO le 24 juillet 2021, est le plus ancien phare en mer encore en service en France. Créac'h reste le plus puissant d'Europe, Gatteville culmine à 74,85 m, et l'époque des gardiens en mer se clôt le 27 mars 1995, jour du départ de Jean-Marie Quéméneur de la Vieille.
Pourquoi une fiche phares quand on a un GPS
Un plaisancier en 2026 navigue avec un traceur, une tablette et parfois trois sources AIS. Le phare comme repère principal appartient à une époque où on relevait la caractéristique du feu au chronomètre, lampe de carte à la main.
Et pourtant. Chaque fois que je passe au sud d'Ouessant de nuit, je coupe une demi-minute le traceur pour regarder le Créac'h éclater l'horizon. Un éclat court, puis un autre, toutes les dix secondes, à trente milles à la ronde. C'est du balisage, mais c'est aussi un code que les marins ont partagé quatre siècles avant l'arrivée du GPS.
Les dix phares ci-dessous sont ceux qu'un plaisancier aguerri croise en pratique, soit parce qu'ils verrouillent un passage technique (la Jument, Kéréon, Ar-Men), soit parce qu'ils signent une façade entière (Cordouan pour l'estuaire, Gatteville pour le Cotentin, Planier pour Marseille). Chiffres vérifiés sur Wikipédia, le site de la DIRM et les fiches des Phares de France.
Façade atlantique sud
Cordouan, Gironde (1611)
Inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO le 24 juillet 2021. Construit de 1584 à 1611 sous les plans de Louis de Foix, premier éclairage le 11 juin 1611. Hauteur actuelle 67,5 m, portée 22 milles. La tour a été surélevée de plus de 20 m à la fin du XVIIIe siècle par l'architecte Teulère, ce qui explique la silhouette étagée.
C'est le dernier phare français en mer encore gardienné. Automatisation bouclée en 2006, mais les gardiens de l'État sont restés jusqu'au 29 juin 2012. Depuis, le SMIDDEST assure une présence humaine continue. Visite par vedette au départ du Verdon ou de Royan, à marée basse, deux heures sur le caillou.
Pour un voilier qui remonte la Gironde, le feu de Cordouan est celui qu'on cherche dans la brume quand on doute de l'alignement. Feu à éclats blancs, rouges et verts suivant le secteur : rouge pour la passe sud, blanc pour la passe nord, vert pour les dangers. La couleur vous dit dans quel chenal vous êtes.
Phare des Baleines, île de Ré (1854)
Construit entre 1849 et 1854. Hauteur 57 m, 257 marches, portée 27 milles (environ 50 km). Quatre éclats blancs toutes les 15 secondes. Automatisé en 2001.
Le nom vient des baleines échouées sur la pointe nord de l'île au Moyen Âge, pas du spectacle des cétacés en mer. Pour le plaisancier qui vient de l'ouest, c'est le premier feu visible avant même de voir le trait de côte. Je m'en sers comme amer de vérification : quand il apparaît aux jumelles, il me reste sept ou huit milles avant la pointe, ce qui laisse le temps de préparer l'approche du chenal de Saint-Martin.
Bretagne : la ceinture de feu d'Ouessant
Entre Ouessant et la Chaussée de Sein, quatre phares balisent une des zones les plus denses en feux actifs d'Europe. Pour un passage nocturne, c'est un orchestre. J'ai déjà raconté les règles de passage dans ma fiche sur le Chenal du Four, et la plupart des feux ci-dessous y apparaissent. Ici je détaille.
Créac'h, Ouessant (1863)
Construit en 1863. Hauteur 55 m, faisceau à 75 m au-dessus du niveau de la mer. Portée 30 milles nautiques (environ 60 km). Quatre lampes aux halogénures métalliques de 2000 watts. Deux éclats blancs toutes les dix secondes.
Phare le plus puissant d'Europe et point d'entrée du rail d'Ouessant pour les cargos du dispositif de séparation du trafic vers la Manche. Le Créac'h se voit de partout autour d'Ouessant et jusqu'aux Abers par temps clair. Quand il disparaît dans la brume avant le radar, ça veut dire que le grain arrive et qu'il faut envoyer le ris. Règle de pêcheur du Conquet, pas règle officielle.
La Jument, chaussée des Pierres Vertes (1911)
Construction 1904 à 1911, sur un caillou mal planté au sud-ouest d'Ouessant. Portée 19 milles (plus de 32 km). Trois éclats rouges toutes les 15 secondes. Rendu célèbre par la photo de Jean Guichard de 1989, où un Super Frelon mitraille le phare pendant qu'une vague de 15 m casse sur la tour avec le gardien à la porte.
La Jument balise la limite ouest du Fromveur, le goulet entre Ouessant et Molène où le courant monte à sept nœuds en vive-eau. Passer sous La Jument en étale de jusant, avec du soleil rasant sur la tour noire, reste une des plus belles pages de navigation française.
Kéréon, passage du Fromveur (1916)
Construit de 1907 à 1916. Portée 19 milles en secteur blanc pour marquer le Fromveur, 10 milles en rouge pour les écueils. Deux éclats blancs et un rouge toutes les 24 secondes.
Dernier phare français construit en mer sur un caillou. Financement privé à l'origine (un héritage légué à l'État pour la mémoire d'un officier de marine), intérieur boisé en acajou de Cuba et en ébène. Les gardiens parlaient de la "palace des mers". Automatisé en 2004 après évacuation due à la dégradation structurelle, puis remis en service distant.
Ar-Men, Chaussée de Sein (1881)
Construit entre 1867 et 1881. Quatorze ans de chantier, parce qu'on ne pouvait poser des pierres que lors de très rares créneaux de calme absolu. Portée 21 milles (environ 40 km). Un éclat blanc toutes les 20 secondes.
Probablement le phare le plus mythique de la façade bretonne. Surnom : "L'Enfer des enfers". Les gardiens y étaient débarqués pour quatre à six semaines dans des conditions que plus personne n'accepterait. Automatisé le 10 avril 1990. Pour le plaisancier qui relie Audierne aux Glénan, la balise d'Ar-Men à l'ouest de la Chaussée de Sein reste un passage obligé : un mille au nord et vous passez, un mille au sud et vous grattez.
Façade Manche
Gatteville, Pointe de Barfleur (1835)
Première pierre le 14 juin 1829, mise en service le 1er avril 1835. Hauteur 74,85 m, deuxième plus haut phare de France après l'île Vierge. 11 000 blocs de granit rose de Fermanville pour 7400 tonnes. Portée 29 milles (52 km). Deux éclats blancs toutes les dix secondes. 349 marches.
Pour le plaisancier qui double la Pointe de Barfleur, Gatteville est la référence visuelle qui permet d'évaluer la visibilité résiduelle en fin d'après-midi de printemps. Par temps clair, le phare se voit de Saint-Vaast-la-Hougue à Cherbourg. Par temps bouché, il est avalé en dix minutes. Si vous le perdez alors que la côte est encore à quatre milles, il est temps de ressortir la sondeuse et de suivre un cap compas au degré près.
Cap de la Hague, phare de Goury (1837)
Construit à partir de 1834 sur le rocher du Gros du Raz, mise en service en 1837. Plans de l'ingénieur Morice de La Rue, le même que Gatteville. Tour de 48 m en pierre, neuf niveaux. Portée 19 milles (environ 34 km). Un éclat rouge toutes les cinq secondes.
C'est le phare du Raz Blanchard. Si vous avez lu ma fiche sur le passage du Raz, vous savez que le courant y pointe à plus de 12 nœuds en vive-eau d'équinoxe et qu'une fenêtre étale dure souvent moins de 20 minutes. Le phare sert de point de mire pendant cette courte fenêtre, et son secteur rouge vers le nord couvre la Basse Bréfort. La décision d'éclairer le Gros du Raz a été prise après les 27 naufrages de la seule année 1823, dont celui du paquebot américain Paris en provenance de New York.
Façade Méditerranée
Planier, au large de Marseille (1959)
Le phare actuel date de 1959, mais l'emplacement abrite un feu depuis 1320, quand Robert d'Anjou y a fait bâtir une première tour. Plusieurs reconstructions (1774, 1829, 1881), la version de 1881 ayant été détruite par les Allemands en août 1944. Version actuelle en pierre de taille sur structure béton, conçue par Arbus et Crillon en 1947, allumée en 1959. Hauteur 71,66 m, portée 23 milles (42 km). Trois éclats blancs toutes les 15 secondes.
Planier est posé sur un îlot à 9 milles au large de Marseille, dans l'axe de l'entrée du port. Pour le plaisancier qui revient du Frioul ou des calanques par gros mistral, son feu apparaît parfois dans le tumulte d'embruns avant que les jumelles ne trouvent la côte. Souvenir de 2017, retour d'un week-end à Porquerolles avec 35 nœuds en travers, Planier comme seul repère pendant trois quarts d'heure. Le phare ne vous sauve pas, mais il vous rassure sur l'axe.
Les dates qui ont fait basculer le métier
La modernisation s'étale sur cinquante ans. L'automatisation commence dans les années 1960 et accélère dans les décennies suivantes. La date qui clôt l'époque des gardiens en mer est le 27 mars 1995, jour où Jean-Marie Quéméneur quitte définitivement le phare de la Vieille, à la pointe du Raz. Cordouan suit en 2006 pour l'automatisation, puis en 2012 pour le départ des gardiens de l'État, la présence humaine y étant aujourd'hui assurée par le SMIDDEST.
Concrètement, tous les phares de cette liste fonctionnent en mode distant, supervisés depuis les centres de la DIRM avec des visites de maintenance périodiques. Les lampes halogénures ont remplacé les lampes à vapeur, les optiques à cuve de mercure ont été remplacées par des moteurs électriques, la LED se généralise sur les feux secondaires. Le Créac'h reste à 2000 watts parce que personne n'a trouvé une LED capable de pousser un faisceau à 60 km avec la même netteté.
Visites et approches côté mer
Cinq des phares cités se visitent à terre ou par bateau organisé : Cordouan, Baleines, Créac'h (qui abrite le musée des Phares et Balises d'Ouessant), Gatteville et Planier (visites ponctuelles). Les autres sont en mer pure et se regardent depuis votre propre bateau, ce qui reste la plus belle approche.
Quelques règles si vous approchez un phare en mer :
- Rester à deux longueurs de bateau minimum des parois, les remous sur les socles sont imprévisibles par houle de sud-ouest
- Ne jamais approcher sous la zone de projection des embruns sur les phares granitiques (La Jument, Ar-Men)
- Vérifier le secteur couvert par le feu la nuit, s'y maintenir garantit un passage hors écueil
Pour voir La Jument en conditions, il faut une journée de noroît établi et un semi-rigide qui tient la mer.
Sources
Données vérifiées en avril 2026 :
- Wikipédia pour dates de construction, hauteurs et portées (articles Phare de Cordouan, Phare du Créac'h, Phare de la Jument, Phare de Kéréon, Phare d'Ar-Men, Phare de Gatteville, Phare de la Hague, Phare des Baleines, Phare de Planier)
- Ministère de la Mer (mer.gouv.fr) pour l'inscription UNESCO de Cordouan du 24 juillet 2021
- Direction Interrégionale de la Mer Nord Atlantique Manche Ouest et Manche Est Mer du Nord pour les caractéristiques techniques des feux
- Phares de France (pharesdefrance.fr) pour les dates d'automatisation
- Société Nationale pour le Patrimoine des Phares et Balises
