Résumé
Le phare d'Ar Men, dressé sur un rocher de la chaussée de Sein à 12 milles de la côte la plus proche, est l'un des phares les plus difficiles d'accès au monde. Sa construction a duré 14 ans, de 1867 à 1881, avec seulement 7 jours moyens de chantier par an. Surnommé l'enfer des enfers par les gardiens, il a été automatisé en 1990.
Sortir de la chaussée vivant
J'ai navigué la chaussée de Sein plusieurs fois, toujours avec une appréhension qui ne s'efface pas. Sur près de 12 milles à l'ouest de l'île de Sein, des dizaines de roches affleurent ou émergent, certaines bien balisées, d'autres traîtresses. Les courants de marée peuvent y dépasser 5 nœuds, et la houle d'ouest qui rencontre les hauts-fonds crée des déferlantes là où la carte indique 15 mètres de fond.
À l'extrémité ouest de cette chaussée, sur le rocher d'Ar Men (le rocher en breton), se dresse l'un des phares les plus emblématiques de France. Ar Men n'est pas le plus haut ni le plus puissant. Mais il est sans doute le plus exposé, et son histoire de construction tient de la prouesse industrielle.
Pourquoi un phare là
La chaussée de Sein concentrait au dix-neuvième siècle un nombre considérable de naufrages. Plus de 200 navires y ont fait fortune entre 1800 et 1860 selon les archives portuaires. Les pêcheurs de Sein, héroïques par tradition, sauvaient quand ils pouvaient, mais beaucoup d'équipages disparaissaient corps et biens.
Le phare de la pointe du Raz, mis en service en 1839, ne suffisait pas à signaler l'extrémité ouest de la chaussée. Les navires qui contournaient la Bretagne pour aller en Manche ou en Atlantique se rapprochaient trop des roches sans en avoir conscience. La construction d'un feu sur le rocher d'Ar Men s'imposait.
Un défi industriel
L'ingénieur Léonce Reynaud, directeur du service des Phares et Balises, lance le projet en 1867. Il choisit pour responsable du chantier l'ingénieur Joseph Le Bras, qui s'installe à Sein avec une équipe de carriers et de maçons.
Le rocher d'Ar Men ne mesure que 105 mètres carrés à marée basse, et il est totalement submergé à pleine mer. Pour y bâtir un phare de 33 mètres, il fallait creuser des fondations dans le granit, couler du béton entre deux marées, et tout cela en n'ayant que quelques jours de mer calme par an.
Les statistiques sur la durée du chantier disent tout. En 1867, l'équipe ne réussit à débarquer que 8 fois, pour un total de 8 heures de travail effectif. En 1868, 10 jours de travail. Les sept premières années permettent à peine de finir les fondations.
La tour est progressivement érigée entre 1874 et 1880. La lanterne est installée en 1881, quatorze ans après le début des travaux. C'est probablement le plus long chantier de phare jamais entrepris.
La vie des gardiens
Pendant 109 ans, des gardiens se sont relayés à Ar Men. Le métier était considéré comme le plus dur de France, et les volontaires se faisaient rares.
L'isolement était total. Le ravitaillement n'était possible que par bateau de Sein, et les conditions de mer permettaient rarement le transbordement. Il arrivait que les gardiens passent deux à trois mois sans relève, vivant sur leurs réserves.
Pendant les tempêtes d'hiver, le phare vibrait. Les gardiens témoignaient de meubles qui se déplaçaient seuls dans la chambre. Les vagues frappaient la base du phare avec une violence qui rendait le sommeil impossible.
Plusieurs gardiens ont décrit les hallucinations auditives provoquées par l'isolement et la promiscuité avec un seul collègue, parfois pendant des semaines. Le bruit incessant de la mer, le manque de lumière naturelle en hiver, la peur sourde de l'effondrement.
Yves Le Lec, l'un des derniers gardiens d'Ar Men, racontait dans un livre paru après l'automatisation comment il avait survécu mentalement à plusieurs hivers en lisant tout ce qu'il pouvait emporter, en tenant un journal détaillé, et en s'imposant des routines strictes.
L'automatisation en 1990
Le phare a été automatisé le 10 avril 1990. Les derniers gardiens ont quitté Ar Men ce jour-là, marquant la fin d'une époque pour les Phares et Balises français.
L'automatisation a été décidée pour des raisons économiques (le coût d'entretien d'un gardiennage permanent à Ar Men était devenu prohibitif) et de sécurité (les conditions de relève étaient jugées trop dangereuses).
Aujourd'hui, le phare fonctionne en autonomie, alimenté par des panneaux solaires et un groupe électrogène, avec contrôle à distance depuis Brest. Les visites techniques se font quelques fois par an, par hélicoptère ou par bateau lors de fenêtres météo favorables.
Approcher Ar Men en plaisance
Le phare est visible depuis l'île de Sein par temps clair, à environ 7 milles dans le sud-ouest. S'en approcher en bateau est extrêmement risqué et fortement déconseillé.
La chaussée de Sein doit être contournée par le large, à au moins 3 milles à l'ouest d'Ar Men. Les routes de navigation recommandées passent par le rail d'Ouessant ou par le sud, en doublant la chaussée à bonne distance.
Si vous tenez absolument à voir le phare, le bateau de croisière qui dessert Sein depuis Audierne fait parfois un détour vers l'ouest en été, par très beau temps, pour offrir une vue éloignée sur Ar Men. C'est l'option la plus sûre.
Patrimoine vivant
Ar Men a été inscrit aux monuments historiques en 2017. La SNSM, les Phares et Balises et plusieurs associations bretonnes assurent sa préservation.
Pour les Bretons, et pour les marins de l'Iroise, Ar Men reste un symbole. Il rappelle l'audace des ingénieurs du dix-neuvième siècle, la résilience des gardiens, et la dureté de cette mer qui n'a jamais cédé.
L'écomusée de l'île de Sein consacre une grande partie de son exposition à Ar Men, avec des photos d'archives, des récits de gardiens et la maquette du chantier de construction. Une visite à faire avant de naviguer dans la zone.
Pour préparer votre passage à distance d'Ar Men et anticiper les conditions de la chaussée de Sein, BoatMap propose une cartographie détaillée des roches et des courants de la zone.
