Atlantic South

Portrait de Juliette, plaisancière solo en Atlantique

Portrait de Juliette, 38 ans, qui navigue seule sur son First 30 entre La Rochelle et Lisbonne. Récit terrain, choix de bateau, déclic personnel.

Résumé

Juliette, 38 ans, ancienne ingénieure aéronautique, navigue depuis trois ans en solo sur son First 30 baptisé Cabotage. Itinéraire de référence : La Rochelle vers Lisbonne, avec escales selon les fenêtres météo. Voici son histoire, son bateau, sa façon de faire, racontée lors d'un mouillage à Cascais en septembre dernier.

La rencontre à Cascais

J'ai croisé Juliette dans le mouillage de Cascais début septembre, après une remontée du Tage. Cabotage, son First 30 blanc avec liseré bordeaux, mouillait à 50 mètres de mon bateau. Elle est venue à l'annexe pour saluer, comme on se salue entre solos.

Trois heures plus tard, autour d'un verre de Vinho Verde dans son cockpit, elle racontait son parcours. J'ai pris des notes mentales, et je lui ai demandé si elle accepterait que j'écrive son portrait. Elle a dit oui à condition que ça serve à d'autres femmes qui hésiteraient.

Voici son histoire, telle qu'elle me l'a racontée.

Le déclic à 35 ans

Juliette n'a pas grandi dans un milieu nautique. Famille parisienne, école d'ingénieur, embauche chez Airbus à Toulouse. Vacances classiques, sport en salle, vie urbaine.

À 32 ans, divorce. À 33, burn-out. À 34, démission. À 35, premier stage de voile en école Glénans à Concarneau, à la suggestion d'une amie qui faisait du dériveur.

"Le matin du premier jour, j'ai pris la barre d'un Vaurien et j'ai compris quelque chose de fondamental. Le bateau ne triche pas. Le vent ne ment pas. Il fallait juste apprendre à les écouter. Pour quelqu'un qui sortait d'un divorce et d'un burn-out, c'était salvateur."

Six mois plus tard, elle vendait son appartement de Toulouse. Un an après, elle achetait Cabotage à Royan.

Le choix du First 30

Pourquoi un First 30 ? Réponse de Juliette :

"Je voulais un bateau adapté à ma morphologie (1m70, 65 kg) et à la solo. J'ai regardé tous les First 30 mis en vente sur Bandol-Royan-La Rochelle. Le mien est de 1985, GTE, refit en 2018 par le précédent propriétaire."

"J'ai payé 22 000 euros, plus 8 000 d'aménagements (pilote Raymarine, AIS, panneaux solaires, frigo Engel). Total 30 000 euros pour un voilier qui me permet de traverser la Méditerranée et de longer l'Atlantique."

Cabotage est gréé en sloop, avec génois sur enrouleur Profurl, grand-voile en lazy bag. Pilote Raymarine Evolution. Mouillage 30 m de chaîne 8 mm avec ancre Rocna 15 kg.

La routine d'une journée à bord

"Mes journées sont structurées sans être rigides. Je me lève vers 6h30, café, tour du bateau pour vérifier le mouillage, lecture des bulletins météo. Petit déjeuner. Si je navigue, départ vers 8h. Si je reste au mouillage, soit je travaille (j'ai conservé du conseil en aéronautique 2 jours par semaine, en télétravail), soit je vais à terre."

"En navigation, j'alterne quart sur le pont et descentes en cabine pour grignoter ou faire une pause. Je ne navigue pas plus de 12 heures d'affilée en solo. Au-delà, la fatigue altère le jugement."

"Le soir, dîner à bord, lecture, journal de bord. Au lit vers 22h. Le sommeil en solo, c'est sacré."

Le rapport au risque

"Avant la voile, je pensais que prendre des risques c'était courageux. Maintenant, je pense l'inverse. Le risque, c'est ce qui fait perdre des bateaux et des vies. La compétence, c'est ce qui les sauve."

"J'ai un système de check-list écrites pour chaque manoeuvre importante. Avant de larguer, je liste tout. Avant de mouiller, je liste tout. Quand on est seule, on ne peut pas se permettre l'oubli."

Juliette ne navigue jamais par avis de coup de vent annoncé. Elle attend en port, parfois plusieurs jours. "L'impatience est mon ennemi numéro un."

L'aspect financier

"Vivre à bord coûte moins cher qu'on ne pense. Le poste le plus important, c'est l'entretien : 3 000 euros par an minimum. Le mouillage est gratuit la plupart du temps, le port d'escale me coûte 25 à 35 euros par nuit en moyenne en Atlantique."

"Avec mon revenu de conseil 2 jours par semaine (autour de 2 000 euros mensuels nets), je vis confortablement. Pas de loyer, pas de voiture, peu de tentations à terre."

"L'image de la liberté qui coûte cher, c'est faux. Le matérialisme à terre coûte beaucoup plus cher."

Les pires moments

"Mon pire souvenir, c'est une chute dans le golfe de Gascogne, en septembre 2023. Vent forcissant, mer formée. J'avais sous-estimé le coup de vent. Pendant 36 heures, j'ai fait des cap-fuyant en attendant que ça passe. J'étais épuisée, malade, j'ai vomi 8 fois."

"Je me suis dit que je n'avais rien à faire là, que c'était fini, que j'allais vendre le bateau et rentrer. Quand je suis arrivée à La Corogne, le port-master me regarde et me dit : 'You did well to wait it out at sea.' Ça m'a remise."

"Le pire, c'est aussi les remarques machistes au port. 'Tu navigues toute seule ? Ton mari te laisse faire ?' Je réponds par un sourire. Mais c'est usant."

Les meilleurs moments

"L'arrivée à Lisbonne au lever du soleil, 22 août 2024. Vent thermique régulier, mer calme, sillage parfait. J'ai pleuré, je crois, en voyant la barre du Tage. Trois ans après le burn-out. Une vie complètement différente."

"Les rencontres, aussi. Sur l'eau, on est tous égaux. J'ai discuté avec des skippers de courses océaniques, des familles qui font le tour du monde, des retraités. Tous ouverts, généreux, sans hiérarchie."

Les conseils aux femmes qui veulent se lancer

Juliette n'aime pas donner de conseils, mais voici ce qu'elle a dit :

"Faites une école de voile (Glénans, ENV) plutôt qu'un permis hauturier théorique. La pratique vaut tout."

"N'achetez pas un bateau plus gros que vos compétences. Un voilier de 9 mètres avec lequel on est à l'aise vaut mieux qu'un 12 mètres qu'on craint."

"Naviguez 6 mois en équipage avant de tenter le solo. La solo s'apprend par la solo, mais avec une expérience préalable solide."

"Ne demandez pas la permission. À personne. Vous savez ce que vous voulez."

Les projets de Juliette

À l'automne 2026, Juliette envisage la traversée des Açores depuis Lisbonne, en escale à Madère. Distance environ 800 milles. Elle y prépare Cabotage avec un radeau de survie ISO 9650-1, balise EPIRB, et provisions pour 30 jours.

"Je n'ai pas peur. Je suis prête. Et de toute façon, on ne sait jamais ce qui va arriver. Donc autant tenter ce qui nous fait vibrer."

Si vous croisez Cabotage sur l'eau, faites-lui un signe à la VHF.

Pour suivre les itinéraires de plaisanciers solos comme Juliette et trouver des contacts en escale, BoatMap propose une carte communautaire des navigateurs en route.

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