L'essentiel en trois lignes
L'archipel de Chausey (à 9 milles au large de Granville) passe de 365 îlots à basse mer à 52 à marée haute, avec un marnage qui atteint 14 mètres en vive-eau d'équinoxe, le plus fort d'Europe. Les mouillages exploitables pour un semi-rigide de 6 à 7 mètres se concentrent dans le Sound (bouées communales de Granville à 10 euros la nuit en 2025) et sur trois ou quatre anses protégées en fonction du vent dominant. Courants alternatifs de 3 à 4 noeuds dans les passes, fonds de roche et sable mêlés, mouillage libre interdit dans la réserve naturelle des Minquiers à l'ouest.
Je ne suis pas une marin-pêcheur et c'est tout le problème
Montpellier, avril 2024. On est cinq copains à la terrasse, on se dit qu'on connaît par coeur la Méditerranée en semi-rigide et qu'on ne s'est jamais aventurés plus au nord de la Vendée. Fin juin, on loue une coque open de 7,50 mètres avec 200 chevaux à Saint-Malo pour une semaine, quatre jours sur Chausey programmés. À la base je suis kiné, je loue depuis 2019 à Port-Camargue avec la même bande, je sais barrer, je sais mouiller, je ne sais rien des marées normandes.
Les copains m'ont chambrée toute la semaine parce que j'avais imprimé 12 pages d'horaires de marée et que je les ressortais à chaque briefing. Ils ont eu tort. Sur les 4 jours à Chausey, on a évité trois bêtises parce qu'on avait anticipé la marée basse ou la renverse. Je le redis pour ceux qui, comme moi, ont appris à mouiller dans 2 mètres d'eau stable : Chausey n'est pas un mouillage, c'est un planning horaire permanent.
Voici les 5 endroits où on est passés, du plus serein au plus compliqué. Je ne suis pas une experte, je raconte ce qu'on a vécu avec une lecture de carte faite la veille à trois au restaurant, un plotter qu'on consultait toutes les 20 minutes, et une Météo-France ouverte deux fois par jour.
Le Sound, chenal entre Grande-Île et Petits Îlots
C'est le mouillage de base et on a commencé par là, naturellement. Entre la Grande-Île (habitée, un hôtel, une chapelle, une cinquantaine d'habitants à l'année) et les bancs de sable qui ferment le chenal au nord, la commune de Granville pose deux lignes de bouées visiteurs en saison. Tarif saison 2025 : 10 euros la nuit de juin à septembre, paiement au bar de l'hôtel du Fort et des Îles ou au régisseur de passage en annexe.
On avait réservé deux bouées la veille par téléphone, à 19h en arrivant la place nous attendait. Fond de sable à 5 mètres à mi-marée, le semi-rigide tire sur 15 mètres de câble. Courant de flot qui vient du sud-est, courant de jusant qui sort vers le nord-ouest, les deux à 3 noeuds environ sur coefficient 90.
Ce qui nous a surprises : quand le courant renverse, le bateau fait demi-tour sur lui-même en 10 minutes, les pare-battages s'inversent, et si on n'a pas relevé l'amarrage arrière à temps, l'ancre se croise avec la bouée. Un ami se l'est fait passer une fois vers 2h du matin en juin, il a fini par dégager à la gaffe dans le noir. Depuis, on laisse systématiquement le moteur en position "prêt à démarrer" quand on dort sur bouée à Chausey. Jamais sur un mouillage méditerranéen.
À terre, deux restaurants, une crêperie, une jetée avec vue sur Grande-Île au coucher du soleil. Très touristique en journée (la navette de Granville vomit 300 personnes vers 11h), quasi désert après 18h quand la navette repart.
Port-Homard, au sud, notre repli par vent d'est
On voulait rester 3 nuits au Sound, on n'a tenu que deux. Le troisième jour, vent d'est établi à 18-22 noeuds prévu au bulletin de Météo-France. Le Sound est ouvert au sud-est, et avec du vent soutenu, on prend la mer de travers sur bouée. On s'est déplacées vers Port-Homard, petite anse au sud de la Grande-Île, bien abritée des vents d'est et de nord-est.
Profondeur 2 à 4 mètres à mi-marée, fond de sable avec roches éparses. Pas de bouées, mouillage libre. On a posé l'ancre Danforth de 10 kg avec 20 mètres de câblot sur 3 mètres de chaîne. À retenir : Port-Homard sèche partiellement à basse mer de grande vive-eau. Sur coefficient 103 (ce qu'on avait en juin 2024), le niveau a baissé de 12,8 mètres entre la pleine mer et la basse mer. On avait mouillé à 3 mètres, on s'est retrouvées échouées sur le sable à 4h du matin. Bilan : aucun dégât (coque renforcée, fond plat), juste la frayeur de se réveiller inclinées à 15 degrés et une leçon à vie.
Depuis, je regarde les hauteurs d'eau avant chaque mouillage en Manche. Pas juste les horaires : les hauteurs. Règle perso qui me sert depuis : je calcule la hauteur à la basse mer prévue dans la fenêtre de mon séjour, j'ajoute 1 mètre de marge, et je ne mouille jamais dans une profondeur inférieure à ce total (SHOM, instructions nautiques Manche centrale).
Le Grand Colombier, pour la journée
Îlot rocheux au nord-ouest de l'archipel, réserve ornithologique classée. On y va en annexe ou en semi-rigide pour la journée, on ne mouille pas la nuit (interdiction dans la zone de protection). Fond accidenté, passage obligatoire par un chenal étroit balisé par des espars rouges et noirs, courant traversier fort en mi-marée.
On y est allées un matin avec la marée montante, on a mouillé pour 2 heures sur une patate de sable identifiée à la vue entre deux roches, à 2,8 mètres de profondeur (mesure au sondeur du semi-rigide, vérifiée trois fois). Cormorans, goélands argentés, deux phoques gris à 50 mètres qui nous ont suivies en longeant l'annexe. Pêche interdite dans les 500 mètres autour, et ça se respecte.
On n'y retournerait pas sans avoir regardé deux fois la carte. Le chenal est étroit et mal balisé en hiver, les coefficients de marée changent tout. C'est pas un mouillage pour une première sortie normande.
L'anse à la Ville, côté ouest
Petite anse à l'ouest de la Grande-Île, fond de sable clair, 3 à 5 mètres à marée haute. Très abritée des vents de nord-est à est. Exposée aux vents d'ouest et de nord-ouest, à fuir dans ce cas.
On y a passé une après-midi complète le jour 4. Baignade dans une eau à 17 degrés (avec la combi, franchement ça va), pique-nique sur la plage, pétanque avec des cailloux. C'est le mouillage "famille" de Chausey, celui qu'on aurait refait si on était restées une journée de plus.
Piège : une barre de roche affleure à marée basse à 30 mètres de la plage, côté sud. Elle n'est pas balisée, je l'ai repérée parce qu'un autre bateau qui avait mouillé avant nous l'avait contournée. Nouveau coup d'oeil à la carte, nouvelle leçon.
La Grande Entrée, notre dernier regard
5e mouillage, dernier jour, quelques heures avant le retour sur Saint-Malo. La Grande Entrée est le chenal sud par lequel rentrent les bateaux qui arrivent de Granville ou de Saint-Malo. On s'est arrêtées 40 minutes sur un banc de sable à l'entrée, 2,5 mètres sur sondeur, pour boire un thé et regarder l'archipel s'éloigner.
C'est pas un mouillage, c'est une pause. Courant fort, zéro protection, on tenait l'ancre pendant qu'on buvait le thé. Si je le mentionne, c'est pour dire : à Chausey, on peut mouiller un temps court à des endroits improbables tant qu'on sait exactement à quelle heure le courant va vous pousser, et à quelle profondeur vous serez une heure plus tard.
Ce que j'ai compris en quatre jours
Je suis rentrée à Montpellier en me disant deux choses. La première : je ne mouillerai plus jamais en Méditerranée sans vérifier la météo avec l'oeil que j'ai maintenant sur la marée (même si la Med n'a pas de marée significative, ça m'a rendue plus méthodique sur le vent). La deuxième : Chausey est un mouillage pour plaisanciers rigoureux et patients, pas pour des touristes comme nous en week-end improvisé. On a eu de la chance, on a bien préparé, on a quand même bien failli faire une connerie.
Si vous naviguez dans la zone, la logique de la marée en Manche se recoupe avec ce que j'ai lu dans l'article sur la météo marine en Normandie : bulletin le matin, vérification à midi, décision de bouger avant 14h si ça se gâte. Et pour les 5 mouillages détaillés ici, les positions sont sauvegardées comme marqueurs sur BoatMap.
On y retourne. Mais avec un skipper local la prochaine fois, au moins pour les deux premiers jours.
