Corse

Mes 6 mouillages autour de Bonifacio, par Antoine

Sept saisons sur Dufour 390 à Bonifacio. Rondinara, Piantarella, Lavezzi, Cerbicale, Santa Manza, Cala di Conca : où je jette, où je fuis.

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14 août 2023, 16h10. Je sors du port de Bonifacio avec ma femme et mes deux ados, cap sur Cala di Conca pour deux nuits. En trente minutes le vent monte de 12 à 28 nœuds dans l'axe des Bouches, le bateau gîte, les enfants verdissent, je comprends que je n'ai pas regardé la bonne carte de libeccio avant de larguer. On fait demi-tour à hauteur de la pointe de Pertusato. Retour au port pour une place improbable à 19h, facture salée, soirée ratée. Sept saisons à Bonifacio et je continue à me planter sur le vent une fois par an. C'est le prix à payer pour naviguer ici.

Voici les 6 mouillages que je fais et refais dans un rayon de 15 milles autour du port. Pas un top 10 instagrammable, pas une liste exhaustive. Six endroits où je vais vraiment, avec ce que je fais différemment de ce que raconte la plupart des guides. Pour le détail réglementaire du passage entre Corse et Sardaigne, j'ai déjà cadré le sujet dans ma fiche sur les fenêtres de navigation des Bouches de Bonifacio ; je n'y reviens pas ici.

Pourquoi je suis en saisonnier à Bonifacio

Je suis Antoine, 47 ans, consultant IT freelance basé à Aix-en-Provence. J'ai un Dufour 390 de 2019 (11,93 m, tirant d'eau 2,05 m) que je loue à l'année à des propriétaires qui ne viennent pas. Depuis 2018, je passe 6 à 7 semaines par saison à Bonifacio entre juin et septembre. Je connais les piliers du ponton visiteurs, je tutoie le patron de l'avitaillement, j'ai mes horaires de passage à la capitainerie.

Ce que je ne dirai jamais : que Bonifacio est un paradis. Je dirai plutôt que c'est un port qui tient encore, à condition d'en sortir rapidement le matin et de ne pas y remettre les pieds avant 19h. Les mouillages autour font tout le sel de la zone. C'est pour ça que je reviens.

Rondinara, mais jamais en août

C'est la carte postale. Baie circulaire, eau turquoise, sable blanc, dessinée comme par un architecte paysagiste. 12 milles au nord de Bonifacio à 6 nœuds de moyenne. Facile d'accès, belle approche, tenue correcte sur sable entre 4 et 8 mètres.

La réglementation est claire depuis l'arrêté préfectoral qui a délimité les zones : un chenal balisé de 400 mètres de long sur 40 mètres de large est réservé au passage des bateaux, une zone d'interdiction de mouillage occupe l'intérieur de la baie près du rivage, et il y a un rocher en plein milieu couvert d'un petit mètre d'eau qu'on oublie vite quand on arrive par l'ouest et qu'on regarde le paysage au lieu de l'écran. J'y ai touché en 2019 avec un 10 m à moteur que j'avais emprunté ; depuis, j'entre par le nord-ouest franc et je ne coupe pas.

En semaine de juin ou fin septembre, Rondinara est encore magnifique. 20 à 30 bateaux, vent thermique propre l'après-midi, nuit calme si le libeccio ne s'y met pas. Entre le 15 juillet et le 20 août, je ne m'en approche plus : 150 à 200 bateaux à l'ancre un samedi, des yachts de 30 mètres qui tournent dans la baie, et le fond qui ressemble à un tapis de bouts arrachés. Je n'y vais plus. La promesse de Rondinara se vide en haute saison, et ce n'est pas revenir à 7h du matin qui la sauve.

Un conseil précis : mouille plutôt au nord-est de la baie, près de la pointe de Rondinara, pas sur sable franc au centre. La tenue est meilleure et tu es hors chenal si la brise se lève.

Piantarella, l'erreur que je répète

Piantarella, c'est le lagon juste à l'est de Bonifacio, face à l'île de Piana et aux Cerbicale dans le lointain. 15 minutes de voiture du centre, 30 minutes de voile depuis le port en sortant par les Bouches. Sur la carte, c'est irrésistible : eaux "caraïbes", platier peu profond, les Lavezzi à 3 milles en face.

Je vais écrire quelque chose que peu de gens écrivent : Piantarella a ruiné la sortie du port de Bonifacio en été.

Avant 2020, c'était un spot de wingfoil et de windsurf avec quelques bateaux au mouillage. Aujourd'hui, c'est une autoroute. Les semi-rigides de location qui sortent de Bonifacio s'y arrêtent en premier, les yachts charter jettent leurs tenders là, les kites et les foils croisent les ancres. Le mouillage sauvage y est théoriquement interdit dans la zone de la Réserve naturelle des Bouches de Bonifacio (créée par décret du 23 septembre 1999, complétée par le PMIBB le 7 décembre 2012), mais l'application est aléatoire. Les verbalisations existent, je connais deux plaisanciers qui ont payé 450 euros chacun en 2024 pour ancrage sur posidonies en bord de banc.

Pour moi, c'est simple : je ne mouille plus à Piantarella. Je passe devant, je regarde, et je continue vers les Lavezzi ou je redescends vers Cala di l'Arinella au sud. Sur 7 saisons, j'y ai essayé 4 ou 5 fois entre 2019 et 2021. Jamais dormi correctement. Il y a toujours un semi-rigide qui démarre son moteur à 23h, toujours un groupe qui met la musique, toujours un plaisancier qui mouille à 15 mètres du tien sans dire bonjour. Je préfère ajouter 30 minutes de route et dormir ailleurs.

Et soyons honnête : si on ne veut pas perdre de temps, Piantarella est aussi le pire endroit pour sortir du port en matinée, parce que le flux des day-charters s'y concentre entre 10h et 11h. Depuis 3 saisons, je sors à 7h ou à 14h pour l'éviter.

Les Lavezzi, mais pas n'importe où

L'archipel des Lavezzi à 4 milles au sud-est du port, c'est autre chose. Protégé par un arrêté préfectoral depuis 2017 (arrêté 171/2017), l'accès y est limité, avec 7 zones balisées où le mouillage est autorisé pour les bateaux de moins de 24 mètres, plus un quota journalier de 2 000 visiteurs mis en place en 2022 pour protéger les colonies de goélands d'Audouin et de sternes. La navigation est interdite dans quatre zones à protection renforcée (nord de Lavezzi, Ratino, Porraggia, Perduto).

Mon préféré : Cala Chiesa, au nord de l'île principale. C'est la plus sauvage et la moins fréquentée des sept zones. Entrée étroite, platier de sable entre 3 et 5 mètres, quelques taches d'herbier à éviter à vue quand le soleil est haut. J'arrive tôt (9h30) pour choisir ma place hors des zones balisées "protection", je laisse filer 25 à 30 mètres de chaîne et je reste deux nuits maximum.

Trois choses que j'ai apprises aux Lavezzi en 7 saisons :

  • Le vent de sud-est tape fort le soir, même quand la prévision dit 10 nœuds. Si tu mouilles à Cala Lazarina exposée est, prépare-toi à lever l'ancre à 2h du matin. C'est arrivé en juillet 2022, rafales à 28 nœuds sans préavis, départ en catastrophe.
  • Pas de déchets, pas de douche extérieure, pas de moteur entre 22h et 7h. Les gardes de la réserve passent en zodiac et ne plaisantent pas. Un voisin en 2023 a écopé de 135 euros pour rinçage savonneux côté plage.
  • L'eau douce devient précieuse. Le retour à Bonifacio pour refaire le plein coûte 3 à 4 heures de voile aller-retour. Je pars avec 400 litres pleins et je douche militaire.

Le coucher de soleil depuis le cockpit à Cala Chiesa, face à la Sardaigne qui se découpe au sud, ça reste pour moi la meilleure image de 7 saisons ici.

Cerbicale (Forana), le secret qui s'effrite

Les îles Cerbicale, 14 milles au nord-est de Bonifacio, 5 kilomètres au large de Porto-Vecchio. Archipel de 5 îles et deux îlots rocheux, 36 hectares total, classé réserve naturelle en 1981. Forana, au nord, est la plus haute à 35 mètres au-dessus du niveau de la mer. Rejoint le PMIBB depuis 1999.

Je mouille sur le côté ouest de Forana, par 5 à 8 mètres de sable, abri correct contre l'est et le sud-est. L'extraction et le débarquement sur les îles sont interdits (c'est une zone de non-prélèvement intégral), donc on reste à bord ou on nage autour. La faune ornithologique justifie à elle seule l'escale : goélands d'Audouin qui tournoient au couchant, cormorans huppés perchés, parfois un balbuzard en chasse.

Le problème de Forana : l'endroit est devenu populaire depuis 2022. Il y a 3 ans je mouillais seul ou avec un autre bateau en semaine. L'été dernier (2024), j'ai compté 11 bateaux dans un rayon de 300 mètres un mercredi soir. Et je sais que la Réserve travaille sur un arrêté de limitation de fréquentation, sans que la date soit fixée. À vérifier auprès de la préfecture maritime avant de planifier un week-end.

Angle pratique : si Forana est pleine, on peut se décaler sur Pietricaggiosa au sud de l'archipel. Moins beau, plus exposé au nord-ouest, mais vide.

Santa Manza, le plan B que j'utilise

La baie de Sant'Amanza, que tout le monde appelle Santa Manza, 4 milles au nord-est de Bonifacio par la route côtière. C'est l'abri naturel de la zone contre l'ouest et le nord-ouest : quand le libeccio s'installe et que Rondinara, Piantarella, Cala di l'Arinella deviennent intenables, Santa Manza tient. Le fond est sableux, bonne tenue, mouillage autour de 5 à 8 mètres sur la partie ouest.

Depuis un arrêté préfectoral de 2021, la baie accueille deux zones de mouillages et d'équipements légers (ZMEL) avec 14 bouées dédiées aux bateaux de 24 mètres et plus, sur une surface totale de 601 433 m². L'objectif affiché : empêcher les grandes unités de labourer les herbiers de posidonies. Pour un voilier comme le mien (moins de 12 m), les bouées ne me concernent pas, je mouille à l'ancre sur sable à l'écart des zones balisées.

Ce qui a changé à Santa Manza depuis 2018 : le nombre de bateaux a triplé en saison, et la régression des herbiers est mesurée par la Réserve. Ce n'est plus un spot vierge. C'est un abri fiable, c'est tout. Je l'utilise 3 à 4 nuits par saison, toujours quand la météo m'y oblige. Jamais pour le plaisir esthétique.

Un détail qui compte : en sortant au sud-est de la baie, attention à la pointe de u Capicciolu, il y a une remontée rocheuse à 1,50 m vers 41°24'N / 009°17'E, non balisée sur les vieux guides. À vérifier sur une carte à jour avant d'y passer.

Cala di Conca, la récompense de la côte ouest

Je l'ai mise en dernier parce que c'est celui des six que je préfère, et qu'il demande un effort. Cala di Conca se trouve sur la côte ouest de la Corse, au sud du golfe de Valinco, juste après la pointe d'Aquila. Depuis Bonifacio, il faut passer la pointe de Feno, remonter le long de la côte sauvage du Sartenais, 22 milles à 6 nœuds. Une journée de voile si la brise est établie.

La récompense : une petite crique dans le granite de Senetosa, sable fin au fond, eau limpide, silence. Profondeurs 16 mètres à l'entrée, 2 mètres au fond. Abri quasi total contre le mistral, bon contre nord-ouest, exposée au sud-ouest. Pour moi c'est le meilleur mouillage de la zone quand le mistral souffle sur le nord et que les Bouches ne sont pas tenables.

Attention aux détails : 400 mètres à l'ouest-sud-ouest de l'entrée, un rocher couvert de 1,80 m qu'il faut laisser au nord. Je suis passé dessus une fois en 2020 sans toucher, j'ai juste entendu le sondeur hurler à 40 cm sous la quille. Depuis, je fais le tour large.

Ce que je fais ici que je ne fais nulle part ailleurs : je reste 3 nuits. Pas de départ aux aurores, pas de fuite avant une dégradation annoncée. Cala di Conca est le seul mouillage de mon rayon où j'accepte vraiment de ne rien faire pendant 48 heures.

Les règles que je me fixe maintenant

Après 7 saisons, j'ai codifié pour moi-même quatre principes. Ils m'ont évité 3 ou 4 mauvaises nuits par an.

  1. Vérifier le libeccio la veille au soir et le matin du départ. Il souffle ici du secteur 220° à 260° avec un pic à 240°, et plus de 20 % des vents sur l'année viennent de cette direction. Dans l'axe des Bouches, une prévision à 15 nœuds peut devenir 30 avant midi. Je recoupe Météo-France bulletin marin Bouches de Bonifacio, Windy ECMWF, et PredictWind quand j'ai le temps.

  2. Ne jamais mouiller sur posidonies. Les yachts de 24 m et plus sont interdits de mouillage dans certaines zones depuis 2020, et tout contrevenant risque jusqu'à 150 000 euros d'amende et un an de prison au tribunal maritime (des condamnations à 20 000 euros sont documentées). Pour les plaisanciers ordinaires, les amendes administratives commencent à 150 euros. Je mouille à vue sur sable franc, avec masque si le ciel est trouble.

  3. Limiter à 48 heures hors ZMEL. Depuis juin 2022, un arrêté limite à 72 heures la durée totale de mouillage dans les Bouches. Je ne reste jamais plus de 2 nuits sur un même mouillage hors ZMEL, ça me force à changer de plan.

  4. Lire les arrêtés préfectoraux avant la saison. Chaque année un nouveau texte peut sortir (bande des 55 m autour de la grotte Saint-Antoine en 2025, dont personne ne parle avant de se faire pincer). Je lis les arrêtés sur premar-mediterranee.gouv.fr en avril, 20 minutes, je note les nouveautés.

Ce qui reste à voir

La régulation de l'afflux à Lavezzi et Cerbicale ne suit pas toujours les quotas officiels. La pression des yachts charter se déplace d'un spot à l'autre. Les cartographies d'herbiers de la Réserve, qui sortent chaque hiver, montrent une régression continue à Santa Manza et Rondinara.

Je ne suis pas optimiste sur l'évolution. Je continuerai à venir à Bonifacio tant que mes deux ados seront partants, et tant que je pourrai sortir du port avant 8h sans croiser trois paquebots d'excursion. Le libeccio continuera de nous surprendre en août. C'est le seul qui ne change pas.

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