Atlantic South

Ma journée de navigation à La Rochelle avec des débutants

Récit d'une journée voile au départ des Minimes avec trois adultes qui n'ont jamais vu la mer : tactique Pertuis d'Antioche, gestion stress et sourires.

L'essentiel en trois lignes

Sortir des Minimes à 9h30 avec trois adultes qui n'ont jamais tenu une barre, mettre cap au nord-ouest vers la pointe des Baleines, redescendre déjeuner au mouillage de La Flotte à 13h, rentrer en fin d'après-midi sur 7 à 9 milles parcourus (source : carte SHOM 7404L). Le pertuis d'Antioche tient 2 nœuds de courant en vive-eau, ça se gère si on cale la sortie sur le début de jusant. La vraie contrainte n'est pas la mer, c'est le rythme psychologique des passagers.

Pourquoi je raconte cette journée précise

28 mai 2024, bascule d'anticyclone, 14 nœuds de nord-ouest annoncés, coefficient 68. Mes trois passagers sont une collègue de bureau, son mari et leur fille majeure. Aucun n'est jamais monté à bord d'un voilier. Aucun ne sait nager plus de 20 mètres. Le mari me dit la veille au téléphone : "je te préviens, j'ai peur dès que le bateau penche". Voilà le point de départ.

J'ai un Beneteau First 31.7 de 1999 amarré aux Minimes, panne H, depuis 2019. Je sors une quarantaine de jours par an, presque toujours avec des amis qui apprennent. Avec le temps j'ai compris que la journée se joue avant même de larguer, dans les quatre premiers gestes qu'on fait sur le bateau et dans le ton qu'on donne à la voix.

Ce que je raconte ici n'est pas une leçon de pédagogie. C'est le déroulé honnête d'une journée qui aurait pu mal tourner et qui a bien fini. Avec ce qui a marché, ce qui m'a agacé, et ce que je referais différemment.

7h30, l'accueil qui fait tout

Je suis arrivé au bateau à 7h pour préparer sans eux. Fond de gazole vérifié, voiles en ordre, café prêt dans le thermos, gilets sortis à leur taille précise sur le banc du carré. Cette partie-là, je ne la fais jamais devant les débutants. Si tu leur montres le désordre d'un préparatif, tu les inquiètes. Si tu leur présentes un bateau qui semble déjà vivant, tu les rassures.

Ils arrivent à 8h45, un peu raides, avec un sac trop grand et des chaussures de randonnée. La fille de 23 ans a son téléphone en main, l'air pas décidée. Je ne fais pas la visite technique. Je les invite directement dans le cockpit, je verse le café, je demande si tout le monde a bien pris son petit-déjeuner. Pas de blouse blanche, pas de briefing sécurité récité. Juste une conversation pendant 15 minutes.

La règle que je me fixe : avant de parler voile, parler d'autre chose. Tant qu'ils n'ont pas ri une fois dans le cockpit, on ne largue pas.

9h20, le moteur en marche

Je distribue les gilets. Je les aide à fermer les sangles. Je commente au passage, très bref : "ça, ça se trouve sur le tableau au-dessus de la table à cartes, avec trois autres, je vous montrerai". Le mari, celui qui a peur, je lui donne un gilet légèrement serré, plus rassurant qu'un gilet qui flotte autour du torse.

Les 5 minutes au moteur dans l'avant-port des Minimes, c'est là que je fixe la culture de bord. Je nomme les deux règles qui comptent et aucune autre : on ne quitte pas le cockpit sans me prévenir, et on ne touche pas aux manivelles qui sont sur les winchs sans que je le demande. Tout le reste viendra plus tard.

Je demande à la fille, qui tient encore son téléphone, de filmer la tour Richelieu qu'on va doubler à tribord dans 10 minutes. Pas parce que j'ai besoin de la vidéo, mais parce que ça lui donne un rôle. À 9h27, elle range son téléphone d'elle-même et regarde l'étrave fendre l'eau. Gagné.

9h45, on hisse la grand-voile

Là, c'est le premier vrai test. Le vent est à 12 nœuds de nord-ouest, face à nous. Je mets le bateau cap au vent, moteur au ralenti, et je demande au mari de tirer sur la drisse pendant que je règle la chariot. Il hésite. Je lui mets la drisse en main, je montre où poser les pieds, je ne corrige pas sa prise.

Première chose qu'il sort : "elle est lourde". Deuxième chose, après 30 secondes d'effort : "ça va, je tiens". La voile monte par à-coups, c'est moche, ça bruisse, mais ça monte. Je ne perfectionne rien. Je dis juste : "c'est toi qui l'as fait". Son visage change. Ça, c'est le basculement.

J'ai compris avec le temps qu'un débutant a besoin de sentir qu'il a produit un effet visible, pas qu'il a exécuté un geste parfait. Tant qu'il n'a pas fait monter une voile, réglé une écoute, tenu un cap pendant 30 secondes, il reste spectateur. Et un spectateur, en mer, s'ennuie et a peur.

10h15, le cap sur les Baleines

On remonte au 310, un long bord de près-plein. Le First file à 5,5 nœuds, la gîte tient autour de 15 degrés. Pour eux, c'est beaucoup. Pour moi, c'est une allure confort. La différence de perception, c'est ce qui doit guider la journée.

Le mari s'agrippe à la filière tribord. Je sais qu'il va me le dire dans 3 minutes. Effectivement : "on va chavirer ?". Je réponds tranquillement, sans démonstration technique, que le bateau a 2 tonnes de lest en dessous et que la gîte à 15 degrés représente 8% de la puissance maximale qu'il peut encaisser. Je ne fais pas la démonstration du lest. Je lui donne un chiffre, un seul, et je change de sujet. Les débutants n'ont pas besoin de comprendre la stabilité d'un voilier. Ils ont besoin d'entendre un chiffre qui les rassure dans la voix d'une personne qu'ils croient.

La collègue, elle, a pris la barre. Je lui tiens l'écoute de grand-voile dans une main, je lui montre la girouette. "Tu gardes la mèche de girouette dans l'axe, c'est tout". Elle tient le cap pendant 8 minutes, ravie. À un moment, elle bascule à 20 degrés de gîte parce qu'elle a oublié de loffer dans une risée. Je ne corrige pas tout de suite. Je la laisse sentir que la barre devient dure dans ses mains, puis je dis : "loffe un peu, la gîte va redescendre". Elle le fait. La gîte redescend. Elle comprend tout.

11h40, la pause bouée

On est à la hauteur de Loix, entre Ré et le continent. Je les préviens : "on va arrêter le bateau dans 10 minutes pour déjeuner". Pour un débutant, un arrêt en mer est un moment qui rassure s'il est annoncé, qui angoisse s'il est subi.

Je roule la trinquette, j'affale la grand-voile, moteur au ralenti. Je choisis de poser l'ancre dans 5 mètres d'eau sur sable, devant la plage du Grouin, à 800 mètres de la côte. Je fais descendre la chaîne doucement, 25 mètres pour 5 mètres de fond, je recule à 1 500 tours pendant 20 secondes pour tester la tenue. Le mari me regarde faire, pose la question : "pourquoi tu recules ?". C'est la question que j'attends. Je lui explique en 30 secondes que c'est la seule manière de savoir que l'ancre est plantée avant de couper le moteur.

Déjeuner dans le cockpit, une heure quinze. Ils mangent lentement, demandent des détails sur le bateau, sur mes navigations passées. La fille me montre les photos qu'elle a prises sans me les annoncer. Personne n'a le mal de mer parce que le bateau ne bouge quasiment pas sur ce mouillage. C'était mon pari.

13h45, le retour sous voile

La renverse de courant est à 14h20, on a calé le retour dessus. On remonte l'ancre à la main pour que le mari "sente le poids de la mer" comme il dit en riant à la remontée. Le bateau part en ralenti vers le sud-est, je hisse la grand-voile à nouveau (cette fois je laisse la fille tirer la drisse, elle veut tenter), et on déroule le génois pour un largue rapide vers La Pallice.

La vitesse monte à 6,8 nœuds sur une surface plus calme parce que la marée renverse et aplatit le pertuis. Le bateau avance, ne gîte presque plus, file droit. Les trois passagers sont silencieux pendant 40 minutes, les yeux partout. C'est le moment le plus précieux de la journée, et je ne dis rien pour ne pas le casser.

15h30, le problème du vent qui monte

À 15h30, la brise forcit à 20 nœuds en rafale. Le bateau prend de la gîte, 20 à 25 degrés dans les risées. Le mari blêmit à nouveau, la fille rigole. Je prends la barre, je roule la moitié du génois en 30 secondes, la gîte redescend à 12 degrés, tout le monde se détend.

Leçon que je retire depuis cette journée : je réduis la toile 20 minutes avant le besoin réel, pas au moment du besoin. C'est contre-productif d'attendre que les passagers soient inquiets pour réduire. Un peu moins de vitesse, beaucoup plus de confort. J'ai déjà insisté sur cette logique dans mon itinéraire d'un jour La Rochelle-Ré : en débutant, on vise le confort, pas le chrono.

16h40, l'entrée aux Minimes

Je prends le moteur à 16h15, j'affale la grand-voile à la main avec l'aide du mari qui n'a plus peur du tout. Entrée dans l'avant-port à 16h40. Je confie la barre à la collègue pour les 200 derniers mètres dans le chenal, entre les bouées vertes et rouges. Elle barre à 3 nœuds, doucement, concentrée. Le mari m'aide à préparer les pare-battages. La fille filme.

Amarrage panne H, vent 15 nœuds face au bateau, je fais la manœuvre au moteur tranquille en deux temps. Les trois sont à leur poste : un à l'étrave avec une amarre, un au milieu, un à l'arrière. Je leur ai dit quoi faire 5 minutes avant, pas 30 secondes avant. La différence est énorme.

Ce que j'en ai retenu, concrètement

Quatre choses :

  • Ne jamais préparer le bateau devant les débutants. Un bateau chaotique avant le départ leur fait peur. Un bateau déjà vivant à leur arrivée les rassure.
  • Donner un rôle réel à chacun dans la première heure. Filmer, hisser, tenir la barre. Pas pour la pédagogie, pour l'ancrage émotionnel.
  • Réduire la toile en avance. Pas quand les passagers commencent à tirer la tête, vingt minutes avant.
  • Annoncer ce qui va arriver 5 minutes à l'avance. L'arrêt, l'ancrage, l'amarrage. Un débutant surpris devient un débutant anxieux.

Ce qui ne se prépare pas

La seule chose que je n'ai jamais su anticiper, c'est le moment où un passager bascule. C'est toujours un instant inattendu. Pour le mari, c'était la drisse tirée qui lui a pesé dans le bras. Pour la collègue, c'était les 8 minutes de barre à tenir seule. Pour la fille, c'était le déjeuner silencieux au mouillage devant la plage du Grouin.

Mon rôle, ce jour-là, n'était pas d'enseigner. C'était de créer les conditions pour que ces trois instants arrivent, puis de rester discret quand ils arrivent.

La trace de la journée est enregistrée dans BoatMap si vous voulez vous en inspirer avant votre propre sortie avec des débutants.

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