Un client appelle un mardi soir, il veut une semaine charter en juillet sur la côte provençale, 6 personnes, voilier 42 pieds avec skipper. Je raccroche, j'ouvre mon Excel, j'envoie un devis dans les 90 minutes. Si je traîne, il en a deux autres dans sa boîte mail le lendemain matin et je perds le contrat.
Le devis est ce qui décide. Mon devis, je l'ai retravaillé chaque hiver depuis 2018. Voici la version 2026, ligne par ligne, avec les raisons de chaque choix.
Ce qu'il y a en haut
En-tête classique : nom de mon EURL, numéro SIRET, numéro de TVA intracommunautaire, adresse de domiciliation à Marseille 3e, mon nom, mon numéro de téléphone, mon mail pro. Pas de logo prétentieux, pas de phrase d'accueil. Juste les informations légales et les coordonnées.
À droite, le numéro du devis (DEVIS-2026-0042 par exemple, je numérote en continu sur l'année), la date d'émission, et la date de validité du devis. Validité courte : 14 jours. Pourquoi : un client qui hésite plus de 2 semaines, c'est un client qui négocie ou qui n'a pas le budget. Mieux vaut le forcer à décider rapidement ou à laisser tomber.
Adresse client en bas à gauche. Je demande systématiquement nom, prénom, adresse, téléphone, mail. Si le client refuse de donner son adresse, je n'avance pas. C'est le pré-filtre du sérieux.
La prestation, en titre
"Prestation de skipper professionnel, charter avec équipage, voilier de 12 à 14 mètres, navigation côtière Méditerranée, semaine du samedi 4 au samedi 11 juillet 2026."
Précision absolue. Je ne mets jamais "à partir de" ou "selon disponibilité". Si la date n'est pas confirmée, je n'émets pas le devis. Le devis, c'est l'engagement.
Les 4 lignes principales
Ligne 1 : prestation skipper
- 7 jours x 320 euros HT = 2 240 euros HT
- Tarif jour pour bateau jusqu'à 14 mètres en charter Méditerranée
C'est le cœur du devis. Mon tarif jour 2026 en Méditerranée s'établit autour de 320 euros HT pour un voilier jusqu'à 14 mètres. Je n'arrondis pas à 300 euros pour faire bonne figure : 320, c'est le prix qui me permet de couvrir mes 110 jours embarqués annuels en restant dans les clous URSSAF et en provisionnant les périodes creuses. Rappel des chiffres dans mon article sur le salaire d'un skipper en 2026, si vous voulez vérifier la cohérence.
Ligne 2 : forfait apport de bord et préparation
- 1 forfait x 250 euros HT = 250 euros HT
- Comprend l'inventaire bateau au samedi matin, les courses initiales (pain, café, sucre, fruits, produits ménagers), la trousse de bienvenue par cabine, les draps et serviettes pour la semaine
Forfait, pas frais détaillés. C'est ma préférence. Le client signe pour 250 euros au lieu de devoir vérifier 14 lignes de course ou de blanchisserie. Je connais mes coûts à l'euro près, je sais qu'à 250 euros forfait je couvre mes frais réels avec une marge de 30 à 50 euros. Le client ne se pose pas la question.
Ligne 3 : provision pour dépenses communes
- 1 provision x 600 euros = 600 euros
- Carburant, ports, taxes de séjour, péages, transports communs (taxi pour courses, etc.). Solde au débarquement avec justificatifs. Reste éventuel restitué.
C'est le poste qui surprend les clients. Je leur explique systématiquement à l'oral avant le devis : la provision est un dépôt remboursable. À la fin de la semaine, j'ouvre l'enveloppe et je facture les dépenses au réel avec justificatifs. Si la semaine a coûté 480 euros en carburant et ports, je rends 120 euros. Si elle a coûté 720 euros (ce qui peut arriver en saison haute si on dort beaucoup au port), je facture 120 euros de plus.
C'est aussi ce qui m'évite de prendre des sous de ma poche pour payer un port le mardi soir alors que le client n'a pas encore réglé le solde. Sécurité financière de base.
Ligne 4 : assurance et responsabilité civile
- Inclus dans la prestation, mais ligne séparée pour clarté : 0 euro
- "Responsabilité civile professionnelle skipper en cours de validité, attestation jointe au contrat"
Je joins toujours l'attestation à mon devis. Une couche de crédibilité gratuite. Le client reçoit l'attestation, il sait que je suis assuré, il a moins peur de s'engager.
Le total et la TVA
Si vous êtes en franchise de TVA (micro-entreprise sous 91 900 euros de chiffre d'affaires en prestation de services en 2026), pas de TVA à facturer. Mention obligatoire en bas du devis : "TVA non applicable, art. 293 B du CGI".
Si vous êtes au régime réel comme moi en EURL depuis 2023, la TVA s'applique mais avec une particularité maritime : le transport maritime de personnes peut bénéficier de l'autoliquidation ou d'une exonération selon le contexte. Je détaille tout ça dans mon article TVA et prestation de service maritime 2026. En pratique, sur un charter côtier en Méditerranée, la TVA à 20% s'applique pleinement.
Mon devis fait apparaître :
- Total HT : 3 090 euros (prestation 2 240 + forfait 250 + provision 600)
- Dont provision remboursable : 600 euros (rappel : ne porte pas la TVA, c'est un dépôt)
- Total HT taxable : 2 490 euros
- TVA 20% sur prestation et forfait : 498 euros
- Total TTC : 3 588 euros
Les conditions de paiement
C'est la moitié du devis bien fait. Les chiffres sont importants, les conditions le sont autant.
Mes conditions standard 2026 :
- Acompte 50% à la signature du devis : 1 794 euros TTC
- Solde 80% du restant à l'embarquement : 1 435 euros TTC, par virement la veille de l'embarquement ou en chèque de banque le jour
- Solde 20% restant et ajustement provision au débarquement : environ 359 euros TTC plus ou moins selon les dépenses réelles
Pourquoi 50% à la signature : c'est ce qui sépare le client sérieux du touriste. Un client qui ne veut pas signer un acompte de 50%, c'est un client qui peut annuler à 3 jours de l'embarquement et me planter ma rotation. 50%, c'est la limite haute mais c'est mon choix.
Pourquoi 80% à l'embarquement : ça simplifie tout. Quand le client embarque, l'essentiel est payé. Le reste, c'est l'ajustement final. Pas de discussion sur les sous au milieu de la semaine.
Les conditions d'annulation
Un paragraphe précis :
- Annulation client à plus de 30 jours : remboursement de 80% de l'acompte (j'en garde 20% en frais d'annulation)
- Annulation client de 30 à 14 jours : remboursement de 50% de l'acompte
- Annulation client à moins de 14 jours : aucun remboursement
- Annulation skipper pour cas de force majeure : remboursement intégral, propositions de report sans frais
Je joins systématiquement les conditions générales de vente complètes en annexe. C'est 2 pages PDF que j'ai fait relire par un avocat de la chambre des armateurs en 2022. Une fois bien faites, elles ne se retravaillent plus chaque saison.
Le brief commercial dans le devis
Une partie souvent négligée : le devis n'est pas qu'un tableau Excel, c'est un document commercial. Je rajoute toujours en bas un encart de 4 ou 5 lignes, qui présente :
- Mon expérience (skipper indépendant depuis 7 saisons, capitaine 200 voile, navigation Méditerranée et transatlantique)
- Mon style de prestation (charter avec souplesse météo, briefing sécurité dès le samedi 17h, débriefing en fin de semaine)
- Une référence chiffrée vérifiable (réservations 2025 : 76 jours embarqués, taux de fidélité 22%)
C'est le moment où le client passe du regard "combien ça coûte" au regard "à qui je confie ma famille pour 7 jours". Si vous laissez ce moment au hasard, le client choisit le moins cher. Si vous le travaillez, le client choisit le plus crédible.
Ce que je laisse hors devis
Trois choses systématiques :
- Les boissons et la nourriture des repas pris à bord (sauf si forfait avitaillement explicitement demandé, que je facture en plus à 65 euros par adulte par jour)
- Les activités à terre (visites, restaurants en escale, locations de scooter à Porquerolles, etc.)
- Les frais médicaux ou d'assistance en cas de maladie ou accident d'un membre de l'équipage
Tout est précisé en bas du devis, dans un encadré "Hors devis". Le client signe en connaissance de cause.
Le piège du devis trop bas
J'ai rarement perdu un client sur le tarif jour. Ce qui m'a coûté des contrats, c'est le manque de clarté sur la provision et les forfaits. Un client à qui je donne un devis à 2 240 euros HT pour la prestation seule, et qui découvre 800 euros de frais en plus le jour de l'embarquement, est un client qui ne reviendra pas, même si tout était dans les CGV. Mieux vaut un devis complet à 3 588 euros TTC d'emblée, qui correspond à la facture finale, plus ou moins 100 euros.
Ma règle : le total TTC du devis doit correspondre à plus ou moins 5% du total facturé en fin de prestation. Si je dérape au-delà, c'est que j'ai mal cadré les dépenses communes au départ.
Le devis, ce n'est pas la fin du sujet
Un devis bien fait ne suffit pas. Il s'accompagne du contrat de prestation, qui détaille les obligations de chacun, les responsabilités, les cas de rupture. C'est ce que je raconte dans mon article sur les 8 clauses qui comptent dans un contrat de prestation skipper.
Devis, contrat, conditions générales, attestation d'assurance, copie du brevet capitaine 200 voile : c'est mon paquet complet. Un client sérieux signe les 5 documents en moins de 48 heures. Un client qui traîne sur l'un des 5, c'est en général un client qui annulera.
La leçon, après 7 saisons
Le devis, c'est 30 minutes de travail Excel pour un montant qui décide de 4 000 à 5 000 euros TTC. Ce sont les 30 minutes les mieux rémunérées de ma semaine. Je les soigne. Je les chiffre. Je les structure. Et je ne les bâcle jamais sous prétexte que "le client a déjà décidé".
Si vous démarrez en charter ou en location avec skipper, voici ma recommandation : cassez les premiers devis 5 fois, retravaillez-les, faites-les relire par votre comptable et par un confrère. Le devis est un investissement de saison. Une fois calé, il vous fait gagner du temps et de la crédibilité pour 5 ans.
