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Contrat de prestation skipper : les 8 clauses qui comptent

Le contrat type d'un skipper indé avec un armateur ou un client final. Les 8 clauses qui font la différence en cas de litige, vues du terrain.

Sept ans d'indépendance, environ 70 contrats de prestation signés depuis 2018, deux contentieux dont un avec un armateur de Bandol qui n'a jamais payé son solde de 4 800 euros. Sur ce contentieux, j'ai gagné. Pas grâce à un avocat brillant, grâce à 3 phrases que j'avais ajoutées dans mon contrat l'hiver précédent. Pour les ordres de grandeur de rémunération qui se négocient sur ces contrats, j'ai détaillé le salaire de skipper en 2026 en parallèle.

Voici les 8 clauses qui ont compté dans mes dossiers, ou qui auraient compté si j'avais eu la chance de les avoir. Pas un cours de droit, juste mon expérience.

Clause 1, l'identification claire des parties

Évident sur le papier, négligé en pratique. Beaucoup de skippers signent un contrat avec "Société Bidule" sans préciser le numéro RCS, l'adresse du siège social, la qualité du signataire, le numéro de TVA intracommunautaire si applicable.

En cas de litige, c'est la première chose que regarde un juge. Un contrat avec une société qui n'existe plus, ou avec un signataire sans pouvoir, c'est un contrat fragile. Mon collègue Marseille a perdu 2 800 euros en 2022 parce que la "société" qui l'avait engagé était une société de fait, sans existence légale, dirigée par un type qui revendait du charter en sous-traitance.

Mon réflexe depuis : je vérifie le RCS sur Pappers ou Infogreffe avant signature. 3 minutes. Si la société n'apparaît pas, ou si le dirigeant n'est pas le signataire, je n'avance pas. C'est gratuit et ça sauve des années de procédure.

Clause 2, la nature de la prestation et le bateau concerné

Description précise, pas générique. "Prestation de skipper professionnel sur le voilier Sun Odyssey 410 (longueur 12,40 m, immatriculé MA-789456 au quartier maritime de Marseille), du samedi 6 juillet 2026 au samedi 13 juillet 2026, navigation côtière Méditerranée entre Marseille et Saint-Tropez avec retour."

Précision absolue sur :

  • Nom du voilier et type
  • Immatriculation et quartier maritime
  • Dates exactes (jour, mois, année, heures d'embarquement et de débarquement)
  • Zone de navigation autorisée
  • Nombre maximum de passagers à bord

Pourquoi : si l'armateur change de bateau au dernier moment ou si le client veut pousser jusqu'à la Corse alors que le contrat parle de "navigation côtière Méditerranée", j'ai un appui contractuel pour refuser. Sans précision, le skipper se retrouve coincé entre une demande client et un risque assurantiel.

Clause 3, la rémunération et les modalités de paiement

Je détaille tout ce qui était dans mon devis charter modèle : tarif jour HT, forfaits, provision, conditions de paiement, échéances précises.

Mais je rajoute trois lignes contractuelles que le devis n'a pas :

  • "Tout retard de paiement au-delà de la date d'échéance porte intérêt au taux de l'intérêt légal majoré de 10 points." (Cette clause n'est pas du fluff, elle est défendable en justice et elle dissuade les retards.)
  • "En cas de procédure de recouvrement, indemnité forfaitaire de 40 euros par facture impayée plus frais réels de procédure." (L'indemnité de 40 euros est inscrite dans le code de commerce article L441-10, c'est automatique, mais il faut la rappeler dans le contrat pour la faire valoir sans contestation.)
  • "Les paiements sont effectués par virement bancaire sur le compte professionnel mentionné en annexe. Les espèces sont refusées au-delà de 1 000 euros conformément à l'article L112-6 du code monétaire et financier."

Cette dernière phrase, sur les espèces, m'a évité un guêpier en 2021 avec un armateur qui voulait régler 3 000 euros en cash. J'ai pu refuser sans passer pour le mec relou : c'était dans le contrat.

Clause 4, les responsabilités respectives, point critique

C'est la clause qui sépare le skipper salarié du skipper indépendant. En tant que prestataire de services, vous n'êtes pas l'employé de l'armateur ni du client. Vous êtes le commandant du bord, mais aussi un fournisseur de prestation autonome.

Mes 3 lignes obligatoires :

  • "Le skipper assume seul la responsabilité de commandement et de navigation du navire pendant la durée de la prestation, conformément aux articles L5511-1 et suivants du code des transports."
  • "L'armateur (ou le client) garantit que le navire est conforme aux exigences réglementaires de navigation, dispose d'une assurance responsabilité civile en cours de validité couvrant l'utilisation commerciale, et que tous les documents administratifs sont à jour."
  • "En cas d'avarie, dommage corporel ou matériel survenant pendant la prestation, la responsabilité est partagée selon les règles du code des transports et selon les conditions de l'assurance du navire. Le skipper dispose de sa propre assurance RC professionnelle."

C'est la clause qui m'a sauvé en 2023 quand un client a percuté un coffre dans le Frioul et a tenté de me faire payer la réparation de la coque (1 800 euros). Je lui ai sorti le contrat. Le coffre était mal balisé selon le rapport CROSS, le bateau était assuré pour usage commercial, et le contrat précisait clairement que la responsabilité technique passait par l'assurance. L'armateur a fait jouer sa franchise, pas moi.

Clause 5, les conditions d'annulation et de force majeure

Trois cas à prévoir, dans les deux sens.

Annulation par le client/armateur :

  • Plus de 30 jours avant : retenue 20% de la somme totale
  • 30 à 14 jours : retenue 50%
  • Moins de 14 jours : intégralité due

Annulation par le skipper :

  • Pour cas de force majeure (maladie, accident, problème familial grave) : remboursement intégral, propositions de report
  • Pour autre raison : pénalité de 20% du contrat reversée au client/armateur

Cas de force majeure liés à la météo, la mer ou un événement extérieur :

  • Si la prestation devient impossible ou dangereuse, suspension sans pénalité pour les deux parties
  • Le skipper peut imposer une modification de zone de navigation pour raison de sécurité, sans contestation possible
  • Si la suspension excède 48 heures, prolongation ou annulation au choix du skipper

Cette dernière partie a été ajoutée après le coup de mistral d'août 2022 où j'ai été coincé 4 jours à Porquerolles avec un équipage qui voulait absolument rentrer à Marseille. J'ai dû argumenter pendant 1h30 pour leur expliquer qu'on ne sortait pas. Maintenant, c'est dans le contrat.

Clause 6, l'autorité du skipper, et ses limites

C'est la clause que beaucoup de skippers oublient et qui les fragilise. Précisez qui décide quoi.

Trois sous-points :

  1. Décisions de navigation : "Le skipper a seul autorité pour les décisions de navigation, de mouillage, de manœuvre et de modification d'itinéraire pour raisons de sécurité. Ces décisions ne sont pas négociables et s'imposent à l'équipage."

  2. Décisions d'organisation : "Le programme de la croisière est défini d'un commun accord en début de prestation, modifié si nécessaire au jour le jour selon la météo. L'avis du skipper sur les contraintes météo et techniques prévaut."

  3. Décisions sur l'équipage : "Le skipper peut, à tout moment, demander qu'un membre de l'équipage cesse une activité dangereuse, mette son gilet de sauvetage, descende du pont par mer formée, etc. En cas de refus persistant, le skipper peut demander le débarquement de la personne au prochain port."

Cette dernière clause sur le débarquement a l'air radicale, mais elle n'a jamais été appliquée dans mes 7 saisons. Elle a été utile une fois, pour calmer un beau-frère agressif d'un client qui me défiait à chaque manœuvre. Quand j'ai sorti le contrat et lu la phrase à voix haute, le ton a changé. La menace contractuelle suffit.

Clause 7, les obligations de l'armateur ou du client

Symétrique à la clause 4, mais explicite. Trois points :

  • Mise à disposition du bateau dans l'état décrit, fonctionnel, conforme à la visite annuelle des affaires maritimes
  • Communication des documents nécessaires (police d'assurance, titre de navigation, MMSI, attestation propriétaire)
  • Pour le client final : engagement à respecter les consignes du skipper, à maintenir la propreté du bateau, à signaler immédiatement toute anomalie technique

Pour les armateurs en gestion (cas où je gère un bateau au nom d'un propriétaire qui le loue), je rajoute une obligation très spécifique :

  • "L'armateur s'engage à fournir un budget annuel d'entretien correspondant aux préconisations du skipper, à hauteur minimale de 6% de la valeur d'occasion du bateau par année d'utilisation commerciale."

C'est la clause qui m'a permis, en 2024, de refuser de skipper un Bavaria 46 dont l'armateur ne voulait pas changer les voiles fatiguées. J'ai démissionné du mandat de gestion en mars, j'ai pris un autre bateau pour la saison. Le bateau Bavaria a finalement vendu sa saison à un skipper plus complaisant, qui s'est fait engueuler par les clients la moitié de l'été.

Clause 8, la juridiction et le règlement des litiges

Trop souvent négligée. Et c'est pourtant celle qui pèse le plus lourd quand il faut aller en justice.

Mes 3 lignes :

  • "En cas de litige, les parties s'engagent à rechercher d'abord un règlement amiable. À défaut, et après un délai de 30 jours suivant l'envoi d'une mise en demeure par lettre recommandée, le litige sera porté devant le tribunal compétent."
  • "Le tribunal compétent est celui du domicile du skipper, soit Marseille." (À adapter selon votre domicile.)
  • "Le contrat est régi par le droit français."

Pourquoi le domicile du skipper et pas celui de l'armateur : si vous êtes à Marseille et que l'armateur est à Sète, ou si le client est à Paris, vous ne voulez pas vous taper Sète ou Paris pour 3 800 euros impayés. La compétence du tribunal de votre domicile, c'est le confort en cas de litige. Et c'est juridiquement défendable pour un prestataire de services indépendant.

Pour le contentieux de Bandol que j'ai gagné, c'est cette clause qui a tout changé. L'armateur voulait porter l'affaire au tribunal de Toulon (son domicile), j'ai exigé Marseille. Il n'est pas venu à l'audience, j'ai eu mon jugement par défaut, et l'huissier a fait le boulot.

Ce que j'ai oublié pendant 3 saisons

La clause de cession de droits à l'image. Je l'ai ajoutée en 2021 après qu'un armateur a utilisé mes photos publiées sur Instagram pour vendre des charters sur son propre site, sans mon accord et sans mention de ma signature.

Maintenant : "Les photos et vidéos prises pendant la prestation par le skipper restent sa propriété intellectuelle. Toute utilisation par l'armateur ou le client, autre qu'un usage privé, est soumise à l'accord écrit du skipper."

Détail anecdotique. Mais quand votre Instagram fait 3 800 abonnés et que vos photos servent au marketing d'autres, c'est votre travail gratuit qu'on monétise. Cette clause est devenue mon réflexe.

Le contrat n'est rien sans la lecture commune

Une dernière chose. Un contrat de 12 pages que personne ne lit ne sert à rien. Mon réflexe depuis 2020 : avant signature, j'envoie le contrat 5 jours à l'avance, je propose un appel téléphonique de 30 minutes pour relire les clauses sensibles ensemble. Le client ou l'armateur arrive plus serein, il a posé ses questions, il signe en connaissance de cause.

Si l'autre partie refuse cet appel ou ne répond pas, c'est un signal. Quelqu'un qui ne veut pas relire un contrat avec vous est quelqu'un qui contestera plus tard. Plusieurs fois, ce signal m'a fait reculer sur des prestations qui auraient été litigieuses.

Le contrat n'est pas la garantie absolue. C'est l'outil. L'outil est efficace seulement si on s'en sert avant que le conflit n'arrive, pas après.

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