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Choisir son bord en fonction du courant en régate

Calcul du courant, layline ajustée, stratégie de marée : la méthode pour intégrer le courant dans le choix de bord en régate côtière.

À 8 nœuds de bateau dans 1,5 nœud de courant traversier, vous dérivez de 18 degrés. Si vous l'ignorez, vous tirez 18 degrés à côté de la layline et vous perdez 4 à 8 longueurs sur le rond. Sur un parcours côtier en Manche ou en Atlantique, le courant n'est pas un détail tactique, c'est souvent le facteur dominant. Plus que le vent par moments.

Trois saisons à courir le Tour des Ports de la Manche et l'Armen Race m'ont convaincu d'une chose simple : le bateau qui gagne, c'est presque toujours celui qui a lu le courant le mieux. La méthode tient en trois étapes, calcul du courant, ajustement de la layline, choix tactique du bord.

Calculer le courant en temps réel

Avant la course, on prépare. L'annuaire des marées du SHOM donne les heures de pleine et basse mer pour le port de référence. La carte SHOM des courants horaires donne la direction et la vitesse à chaque heure de la marée. Deux outils gratuits, fiables, à avoir téléchargés sur le téléphone du tacticien.

Sur le plan d'eau, on confirme. Trois méthodes complémentaires :

Le drift d'un objet à la dérive: une bouteille jetée à l'eau pendant un moment d'attente avant le départ. On chronomètre sa dérive entre deux alignements à terre. Calcul rapide : 30 mètres en 60 secondes égale 1 nœud. Méthode rustique et fiable.

La traînée d'une bouée mouillée: les bouées des bateaux comité, les bouées de mouillage de plaisanciers, les bouées de pêche. Le sillage qu'elles laissent dans l'eau indique la direction du courant à 5 degrés près, et l'angle de la chaîne donne une indication de force.

Le GPS au point fixe: vous mettez le bateau au moteur en point neutre, vous laissez dériver 60 secondes, vous lisez la trace GPS. Vitesse et cap en temps réel, méthode parfaite si on a 3 minutes avant le top.

Sur la baie de Quiberon en mai 2024, j'ai mesuré un écart de 0,4 nœud entre le courant prévu par la carte (0,8 nœud) et le courant mesuré (1,2 nœud). Donnée confirmée par trois bateaux qui faisaient la même mesure. Cause probable : un coefficient de marée à 92 ce jour-là, plus fort que la moyenne du mois.

Le calcul de la layline avec courant

La layline théorique au compas n'est pas la layline réelle dans l'eau. Le courant pousse le bateau de côté pendant qu'il avance.

Cas concret. Vent au 220 degrés, layline tribord théorique à 262 degrés (vent + 42 degrés de cap moyen). Courant traversier au 180 degrés à 1 nœud. Vitesse bateau 6 nœuds.

Vecteur dérive : à 180 degrés, 1 nœud. Vecteur bateau : à 262 degrés, 6 nœuds. Résultante au sol : approximativement 256 degrés à 6,1 nœuds. Vous dérivez de 6 degrés vers la gauche du cap visé. Pour atteindre la bouée, il faut tirer à 268 degrés au compas, soit 6 degrés au-dessus de la layline théorique.

Calcul approximatif suffisant : pour chaque nœud de courant traversier sur un bateau qui fait 6 nœuds, compensez de 10 degrés. Pour 0,5 nœud, compensez de 5 degrés. Mémoriser cette table avant le départ vaut mieux que tirer le triangle à la main pendant la course.

Sur un parcours en baie où le courant change selon la zone, vous devez estimer le courant sur chaque tronçon. C'est plus complexe, mais le principe reste : la layline réelle décale toujours dans le sens contraire du courant.

Stratégie de bord : courant porteur ou contraire

La règle de base : on tire du côté où le courant aide.

Courant porteur d'un côté du parcours: ce côté gagne 2 à 5 minutes au mille selon la force du courant. C'est énorme. Tout le monde y va, la flotte se concentre, mais on n'a pas le choix. La seule question, c'est de savoir où exactement le courant est le plus porteur (souvent en bordure de chenal ou en lisière de cap).

Courant contraire: on cherche les zones de courant nul ou faible. Près des côtes, en lisière de cap, dans les baies, le courant est ralenti par les frottements. Sur la côte Sud Bretagne au flot, la bordure entre la baie de Quiberon et l'île de Houat a 0,3 à 0,5 nœud de moins que le centre du chenal. Ce gain de 0,5 nœud, multiplié par 30 minutes de bord, équivaut à 0,25 mille gagné.

Courant transversal: ça pousse à choisir le côté que le courant pousse vers. Si le courant traversier porte vers la droite et que la bouée est à droite, on tire bâbord en se laissant dériver vers la layline. Le bateau qui tire tribord d'abord se retrouve sous la layline et doit revirer pour rattraper.

Le piège du courant qui change

Sur un parcours de 4 heures avec retournement de marée, le courant change pendant la course. Vous partez avec un courant qui aide, vous finissez avec le même courant qui freine. Ou l'inverse.

L'Armen Race en 2023 a vu cette situation : départ à 14h avec flot établi qui poussait vers l'ouest, retournement à 17h, jusant qui poussait vers l'est jusqu'à l'arrivée le lendemain matin. Les bateaux qui avaient anticipé sont partis vers l'ouest pour profiter du flot et sont rentrés par l'est. Ceux qui ont fait l'inverse ont perdu deux heures sur la flotte. Le récit de l'Armen Race vue depuis Lorient revient sur ce facteur marée déterminant.

Méthode : avant le départ, dessinez sur la carte les courants à chaque heure de la course. Identifiez le moment du retournement. Ajustez la stratégie en deux temps. Premier tronçon avant retournement, deuxième tronçon après. Vous adaptez vos laylines en conséquence.

Cas particuliers à surveiller

Détroits et passes: le courant accélère dans les goulets. Le Raz de Sein, le Fromveur, la passe de la Trinité, la passe d'Ouessant : facteurs 2 à 4 par rapport au courant en pleine baie. Si la course passe par ces zones, c'est tout ou rien selon le sens.

Sortie de port: le courant en sortie de chenal décale l'angle de départ. À La Trinité-sur-Mer, le courant de la rivière de Crac'h pousse de 0,3 à 0,8 nœud vers le sud-ouest selon la marée. Méconnu des coureurs occasionnels, intégré par les locaux.

Effet de cap: contournement d'une pointe par le grand côté augmente la distance, mais peut faire gagner si le courant porte mieux. Calcul à faire au cas par cas.

Outils pour préparer

Plusieurs sources fiables, gratuites ou payantes :

  • SHOM annuaire des marées et carte des courants horaires (gratuit)
  • Navionics avec module courants (12 euros par mois)
  • Weather4D avec courants intégrés (24 euros à l'achat, voir le comparatif Weather4D vs Windy)
  • Squid avec module courants pour le large (paiement par modules)

Pour les régates côtières, je recommande la carte SHOM imprimée plus l'application Navionics sur tablette. La carte papier sert de référence à bord, la tablette donne le temps réel. Méthode utilisée sur la majorité des bateaux IRC bretons.

Le bon réflexe avant chaque départ

Trois minutes avant le top, le tacticien annonce : "courant au 180, 1 nœud, dérive 10 degrés à droite, layline tribord ajustée à 268, côté gauche favorable". Le numéro deux confirme. Si le tacticien n'annonce pas, le numéro deux demande. Sans cette routine, vous courez dans le brouillard.

Le courant ne pardonne pas l'improvisation. Il récompense la préparation. Trois minutes le matin avant le briefing valent dix minutes gagnées sur la course.

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